Odilon est lové sur le canapé, la tête vers le mur. Entre 2 hoquets il dit en plus il y a des trous dans le coussin. Ça le met encore plus en colère. Le feu ne part pas vraiment, on n'aura bientôt plus d'allume-feux. J'ai les paupières gonflées et un rêve atroce collé à la rétine. Pourtant la liste des bonheurs est bien la plus grande, le chemin plaisir, le chemin amour, le chemin joie, tout est sur la carte. Mais il est en colère, mon tout rond, j'ai beaucoup pleuré, et en balade hier je leur ai dit des choses qui nous ont tous piqué les oreilles. Hier soir n'a même pas besoin d'être évoqué, ça s'est terminé en rognage de bout de moi, déverser une poussière de mes étoiles. Sans faire avancer le schmilblick. 

On mange des orties, en tarte, en soupe, en cake. J'en bois des tasses et des tasses en infusion, les seaux de feuilles fraîches qu'ils ramènent avec leurs petits gants. Ils aiment aussi la petite potion verte dans leurs tasses, on boira ça tous les matins avant le chocolat chaud! (Mais le lendemain matin ils oublient leurs bonnes résolutions). Odilon dit des "ortilles", c'est savoureux. Une histoire d'abondance et de liberté. Pépin dit mais tu as les souvenirs donc ça va, quand on parle de mes jouets d'enfants qui sont restés dans le grenier de l'appartement de  mes parents, pensée qui pique encore tout ce temps après. (Désespérant-e). Et grand garçon chat, à la fois si petits-bouts-é et sage.   

Je rêve d'un bébé dont on a oublié le nom qu'on avait choisi pour lui, qu'il faut filouter pendant 3 jours après la naissance pour que personne ne se rende compte qu'il n'a pas de prénom, le pauvre. Puis d'un coup  en cachette dans la salle de bain on décide qu'on va l'appeler Barnabé, ça n'est pas le nom qu'on avait choisi mais on se dit que c'est pas mal. On devait faire un crumble mais on était trop occupé avec les petites perles. Je glisse ce cache-coeur pour un bébé dans le camion qui nous a amené des pommes. Les radis et les fèves font des petites pousses. Je fais des séances aux garçons, ça pique un peu de sentir que ce bout de ma vie me manque. Le levain bullotte mais peut-être moins qu'il devrait. Il a tout son temps. 







Je voudrais un matin tôt prendre le cahier noir à la couverture un peu collante. C'est le cahier des petits déjeuners en tête à tête avec moi-même, gelée de coings et miel de forêt. Jamais de chocolat chaud, la tournée arrive quand ils se lèvent. Cacao cru et miel pour moi! (petit snob). Ce matin n'est pas encore arrivé, ce sont les petits pieds qui me réveillent, les couinements au bout du lit, les mamama... je le laisse dormir, tard s'il faut. Le deuil se fait peut-être encore plus dans les rêves que la journée, quand de toute façon il y a trop de mots pour laisser les pensées s'écrire. Je ne sais pas encore ce que j'écrirai. Les envies du temps dilaté. L'équilibre entre tu dois et tu veux. 

Sur la table un bouquet de la forêt. Sa tasse est encore là, mais ils sont partis hier après-midi. Le pain monte, j'ai lancé un feu, il va bientôt rentrer. Son manteau sera encore sûrement humide d'avoir été sous la pluie ce matin. Ils étaient seulement 3, se dire au revoir quand on doit tous se tenir loin les uns des autres, vérités incompatibles. 

Commence une nouvelle semaine, la 1ère vraie semaine avec ce nouveau rythme muet. Sans aller-retour à N., sans enterrement, sans mamie avec nous. Lundi matin de pancakes, beurre et miel, oui oui oui je t'ai dit. On réfléchit, pas très longtemps, au rythme qui nous bercera. Les respirations, les temps ensemble et pas ensemble. On écoute Anne Sylvestre pendant le temps calme et Odilon veut toujours encore! "les chemins du vent". C'est aussi ma préférée. Je fais un classeur avec le conte de ces jours-ci et les comptines, je découpe des oiseaux, j'enregistre des jeux de doigts... Je me plonge dans ce joyeux retour à quelques temps d'instruction en famille, mais promis je me retiens de leur apprendre à lire!, lui dis-je sur le banc au soleil. 

Je couds une robe, je fais un gâteau pour fêter la boîte d'oeufs des poules de la voisine, d'autres rangs de pois de toutes sortes et de carottes au potager. Je vois les 1ères fèves pointer leur nez, et le prunier qu'on a planté en janvier fait déjà ses 1ères pousses. Vie(s), tu vois! 

Presque un de moins que rien














Ça a le goût des meilleurs jours de ma vie. Ils jouent en haut, en bas, à côté de moi, plus loin et viennent me raconter de temps à autres. On ne va pas se promener, mille fois moins que ce qu'on avait prévu, mais c'est comme si en dehors du terrier rien n'avait autant de goût. On se retrouve sur le banc autour de la cuisine, on fait des pâtes, ils pétrissent eux aussi, puis de l'eau, des pépins de citron, et si on mettait des feuilles de menthe? Le rythme est toujours une douce oscillation entre plénitude et apocalypse. Les mains heureuses, la liste pas loin des yeux qui a trop de lignes, une table rase et propre, des dizaines de verres de lait renversées, petites mains noires et collante qui me caressent les cheveux. 

Quand je rentre il a son pyjama de velours à pois, tout épais, mais les petits pieds nus. Il se jette sur moi, les bouclettes dépassant de derrière les oreilles. Odilon dort encore dans la voiture, on voit son bonnet bleu. On le surveille en mangeant. Le pain maison d'hier, écoute écoute quand on le coupe! Comme du vrai! Ça n'est pas la même recette qu'à l'école et les garçons sont méfiants... Je me fâche au dessus des lasagnes au potiron, les yeux mouillés même, c'est un peu démesuré. Je pourrai vociférer mille métaphores, les mains dans la pâte feuilletée. Un soir un coup de fil qui parle de l'été, chez mon cousin, nos chiennes qui vont se rencontrer et les enfants qui iront à la pêche avec lui. Ça a bon goût d'avance. Toute ma famille y sera pour une fête, tous ceux que je n'ai pas revus depuis la cérémonie de maman il y 10 ans... ceux à qui j'en veux, pour l'instant, du silence et de l'abandon, encore. J'ai quelques mois pour panser, apaiser, changer le filtre. Mais pour quelques jours la boule brûlante entre les côtes encore. 

J'avais senti que le corps changeait, que mes mots n'étaient plus que faits de lettres. J'avais eu d'un coup trop de parents joues mouillés, trop d'enfants ébouriffés aux épaules basses et pointues. Alors mes mains étaient allées sur les épaules, les bras, j'avais remis des cheveux derrière les oreilles, travaillé côte à côte plutôt que face à face. Là il fallait manoeuvrer pour que l'autre ne devienne pas une menace, que le cabinet reste une cabane accueillante. Ne pas s'éloigner quand on venait juste de coopérer. Le rythme, sacro-saint rythme, allait changer, un peu. Moi l'agenda sur les genoux un peu angoissée, vite faire un joli mot pour la salle d'attente, faire trôner le vinaigre blanc et le savon à la bergamote. Un message qui dit que les séances continuent, que c'est l'occasion de voler du temps à la "vraie vie" pour des parties de petits chevaux et faire grossir l'histoire du soir. Nous il ne faut pas nous le dire deux fois de rester dans notre terrier, les petits pois n'attendent que ça quelques heures devant moi pour être semés. Il faut que j'aille voir les fèves, d'autres fraisiers encore et l'ail au milieu pour la 1ère fois. On a de la farine pour faire autant de pains qu'il y a de jours dans l'année, et au bout du chemin une forêt dont l'air guérit même les pensées. 

(titre de Daniel Darc)