Tout ceci est vrai mais ça n'est pas la réalité








C'est un vendredi toute seule avec eux. (Elle sonne faux cette phrase écrite comme ça, si pas seule). Il est parti en stage à l'école. Ils vont jouer dans le ruisseau en face, après un bain chaud? On mange, ils font des bougies, Melchior ne veut pas dormir. Il me faut ce petit temps en bas à caresser la chienne, Odilon est censé s'habiller en haut. J'entends leurs grandes histoires en haut, on dit que ce soir je dors chez maman, d'accord c'est moi qui te fait la soupe, et je suis papa. J'imagine que tout ça se passe les fesses à l'air. Je suis un peu tracassée, la bestiole qui a pris ses aises dans le plafond de l'entrée et qui à 3h du matin quand Melchior s'est réveillé faisait un fête de tous les diables, internet qui ne marche plus encore et encore. Pas si grave, hein? La voix dans ma tête pas assez assurée pour que ce soit convaincant. Le colis pour Noël est prêt à partir en écosse. On l'a fait ensemble, le père Noël, peut-être, oui... dans les histoires c'est pour de vrai en tout cas. On peut dire que nous aussi on est des lutins? Si je rangeais le salon le temps de ces quatre chansons, je crois que tout irait mieux. Les micro-thérapies dont il faut égrenner les journées. Je m'entends râler, la voix dit ça ça n'est ni vrai ni bienveillant ni nécessaire, mince raté. Comment vont sonner mes excuses un peu piteuses? Penser à ce qu'il va me raconter en rentrant, à la bibliothèque tout à l'heure. Quatre chansons, encore. 

C'est un mercredi soir cette fois-ci. Ils ont toujours ce goût de fatigue et de week-end, avec mes nouvelles semaines libérées. Quand je passe la porte je les entends raconter une des histoires du soir. Je monte vite, une caresse à la chienne, déposer l'ordi et l'agenda sur le buffet. Mama, mama, mama, les bras tendus. Tout le petit corps d'amour tendu, ou tendu d'amour. C'est bon, quel que soit l'ordre des mots. Après c'est le bazar dans ce que je lui raconte, les mamans en pleurs, les grincements en classe, l'abcès du patient, mes rêves pas digérés. Je ne dîne pas, cette fiction sur Frida Kahlo, et la pâte pour les mince pies à offrir demain. Les chaussette pour la maîtresse-fée sont bloquées juste à temps, la carte et le stylo qui hésite à se poser dessus. Le thé au chocolat dira mieux que moi. Pendant que la 1ère fournée cuit je suis sur mon tapis, on dirait peut-être pas mais ça pique cette saloperie de mouvement! Orgeat mange son os tout près de ma tête et de mes joues rouges. Rendez-vous qui disent oust à la tête place au corps, l'ordonnance que je me griffonne d'une écriture de moins en moins floue. 

Je commence un mail dont l'objet est "looking for some good vibes", sans savoir si je l'enverrai vraiment. On installe un rideau en velours dans le salon, et un carillon merveilleux avec et c'est comme la meilleure idée depuis qu'on est arrivé ici. On en a quatre, pour les quatre éléments (ce sont les carillons Koshi). Ils parlent pour nous et complètent la bande-son de notre si cher rythme. La terre les réveille, quand on sonne l'air il est temps de dormir, le feu de venir à table. Et maintenant l'eau, petite présence tout au long de la journée. Je me réveille avec une faim de loup. Odilon est dans l'escalier et je lui dis qu'il est trop tôt, moi je travaille mais son lit est encore chaud, va vite le retrouver! A. nous a ramené plein de blettes et de radis roses et tout est encore sur la table. On devait manger un curry hier, mais des histoires de garages et de souris installées dans la voiture, et ce fut des tartines de miel (et beurre demi-sel, sinon rien). Dernier petit temps au travail, des petits trous et leurs mince pies et leurs thés trop chauds puis trop froids, passer un mini coup à la maison, ils sont tous les 3 en haut et F. encore en pyjama. Orgeat roulée en boule. Tout est normal, joyeusement normal. 

Je me relève après 2h de lecture (lecture de Miss Islande, pas facile à reposer sur la table de nuit), on dirait du temps gagné ces quelques minutes dans le salon avec lui au milieu de la nuit. Me vient un souvenir de lecture petite, je lui raconte en souriant. Le lendemain matin il faut que j'écoute La mer de Charles Trenet, ils peignent, Melchior est au milieu de la table avec une tartine de pain grillé avec la confiture d'abricots destinée au Christmas cake. Vider un tiroir, donner la fin de la fish pie à Orgeat, je veux lancer la farandole et vivre au jour au jour dans l'ordi. Tout est normal, bancalement normal. 





Le marché de Noël était passé, on avait cousu et tricoté, un peu été dans le froid mais avec une tasse de soupe polonaise à la betterave entre les mains. A la fin on avait dit qu'on partait, mais en fait pas vraiment. Les petites oreilles trainaient mais c'était bien de cheminer ensemble à haute voix, nos manteaux sur le dos. En rentrant on avait continué à parler, tard, mais c'était bien de retrouver tous ces mots qui n'ont pas de place dans nos journées petites mains, ces moments qu'on doit voler au sommeil pour être entiers. Il me dit, tu connais toi la salutogenèse? Une nouvelle petite porte s'est ajoutée à notre maison du fond des bois, autour d'une table et de belles plantes, Melchior et ses lutins sur le tapis elle avait dit ça pourrait être à mi-temps aussi!, et tout s'était éclairé. J'imagine, un peu, mais ça sera sûrement encore mieux en vrai. 

Quoi d'autre? Le matin tellement brumeux, presque l'impression d'être ivre. Ça fait pas un peu cliché d'être nulle en lundis? Le 1er patient de la semaine est toujours en pleurs, le 2ème a des poux qui attaquent le bureau, et ça va plutôt crescendo ensuite. Avec E. on fait une cordelette, mais c'est dur. Je regarde dans le vague au moment de faire les menus de la semaine, on pourrait pas acheter des barres énergétiques pour tout le monde? J'aurai envie d'installer une petite mangeoire pour nous aussi. Mais les mamans ne font pas ça, si? Dans la voiture ils chantent, par dessus les Beastie boys qui me tiennent éveillée. Les mamans ne font pas ça, si? Le soir dehors le croissant de lune si brillant nous amènera tous dehors, et nos doigts pointés à tous vers le ciel seront tout ce qui compte aujourd'hui.

Le calendrier de l'avent égraine ses douceurs, la journée est enrobée de lumière, entre les "bons" du matin qui accompagnent les petits chocolats et l'histoire du soir qui nous tiendra jusqu'à St Nicolas puis jusqu'à Noël. Le sapin attendra le bon du 10 décembre, ça nous va bien d'aller doucement. En bottes je vais jouer dehors avec Orgeat. Dans l'après-midi on pique-nique, Melchior endormi et nous deux côte à côte sur le banc. En rentrant du yoga je pétris la pâte des maneles pour demain, des baies de goji pour le sourire c'est très bien. Ils ne veulent pas cuire et me tiennent éveillée tard, un conte de noël de Dickens à la radio écouté en petits morceaux, entrecoupé de mes aller-retour vers le four... Ils rajoutent un emporte-pièce étoile en haut de la crèche, on découvre ça le soir en descendant du coucher, ça nous plisse les yeux de joie. Demain ce sera bon d'attendre qu'ils rentrent, nous en forêt le matin ses joues douces sous mon nez tout chaud dans le porte-bébé, notre dinette à deux de riz et de petits pois, mon petit temps à tricoter une chaussette pendant sa sieste... puis entendre la voiture et filer dehors les accueillir, puis tremper les brioches dans le lait chaud en  attendant St-Nicolas. Lumière partout.