Il avait un tatouage qui disait fuck off dans le cou, et quand il m'a serré la main ça a duré juste ce petit temps en plus qui dit plus qu'au revoir. Le mardi on va acheter des légumes à A, à 2 villages de chez nous. Il connaît nos prénoms, celui là je ne l'oublierai pas!, et est passé chercher des courges chez un copain, je me disais que tu serais contente. Après à la chèvrerie, ils disent là c'est le jardin d'enfants, et là c'est chez les grands. Tu serais laquelle toi Pépin? Ma préférée c'est celle sans cornes. C'est peut-être un chien même. Odilon va demander s'il peut leur donner le trognon de pomme qu'il a mangée, on se fait croquer un petit bout de manteau. Dans la cuisine des poussins et un chaton, des énormes flaques dans la cour. J'ai comme une petite mer dans mes bottes! On rentre beaucoup plus tard que prévu. Pendant que ça s'agite en haut vite je touille le coulis de tomates. Plus tard sur du pain avec du cheddar et par dessus un oeuf. Odilon retrouve le doudou-bis de Pépin que j'ai crocheté intensément en rentrant de vacances, et on saute tous dans les bras l'un de l'autre pour fêter ça. 

Odilon nous parle de quelque chose qu'il a aimé et qui était « beau d’une jolie douceur ». Comme les oiseaux qu’ils me font remarquer le matin sur la route, ce poulain avec sa maman pas loin sûrement et ces innombrables feuilles. On marche dans des chips! En balade à dos de poney, toutes ces toute petites pommes et ces feuilles mortes qui nous cassaient presque les oreilles. J’avais presque oublié que Melchior était dans mon dos mais il me caressait l’épaule de sa main, comme sans y penser. Ces caresses ténue et constantes qui fait qu’on est 5 et 1, et l’inverse aussi. Les enfants passent dans nos vies, ils ne sont pas à nous

Le soir ça pique juste en mes côtes. Je ne sais pas pourquoi mais je sens l’angoisse tournoyer se fixer sur telle ou telle idée pour faire comme si elle avait une raison d’être. Je pense à l’année prochaine s’il acceptait cette offre de l’école, aux sous avec mon rythme tout mini de cette année, la peur de tel bobo. Et parfois cette sensation d’urgence à ne laisser aucune miette de ces temps si fugaces et heureux de notre vie. Les boucles et les cous chauds, les mollets ronds et les histoires aux détours qui donneraient le tournis, ces caresses sur les joues grappillées à coup de fausses excuses. A quoi peut ressembler la vie quand ces bonheurs ne sont plus quotidien? Je connais la vie par couches et que la prochaine, d’une autre couleur, sera bien appelée vie aussi. Mais dans mes côtes ça pique quand j’y pense, cette nuit là. Petite fille pas loin je me rends compte que je m’endors mille fois plus facilement quand il se couche après moi, alors que je lui dis toujours tu viens vite? On dirait que j’ai besoin d’être veillée. Nostalgie insatiable d’être endormie sur la plage arrière ou sur un canapé, quand on entend encore les grands parler mais que ce fond n’est qu’une berceuse. Feeling safe et ses méandres. 







Une soirée toute seule, commencée tard. Le tapis de yoga sous les yeux, mais j'avais toutes ces pommes et autres automneries à tricoter. La fête du lendemain, je n'arrivais pas à y penser sans avoir le mantra je n'ai pas envie je n'ai pas envie en tête. Et la crispation de tous les nuages-souvenirs de ce qui m'est arrivé lors de mes j'ai-pas-envie/aller-si-je-me-force. Ça gratte, ça tourne là haut, je fais mal semblant et mes racines fragiles ne supportent pas le moindre vent. Je finis quand même sur le tapis, mes jambes marchent maintenant mieux que ma tête, je coupe le son de cette américaine qui m'encourage à coup de you go girl, je réécoute cette fiction de Dickens sur France Culture, je ris de m'imaginer vue du dessus. N'empêche que je ne peux plus faire sans ces soupapes et qu'un peu ridicule dans le bain je lui dis touche, touche, en dessous c'est un peu dur! en pointant mon ventre de maman(s). Je pense en frissonnant à mon soulagement parfois de n'avoir pas (encore?) de fille à qui léguer cet héritage, toutes ces histoires de corps piquants au dessus de moi, mon travail hoquetant pour enlever la poussière de mes épaules. 

Pendant quelques jours il n'y a rien qui me plaît tant que des tartines de beurre à la confiture de mirabelles. Les faire, croquer dans les couches, trouver que c'est la meilleure chose au monde avec une pointe de surprise à chaque fois. Je suis une fille à marottes, je peux m'obséder des jours pour une assiette, une musique, quelqu'un même. Je m'en repais puis, ça passe. Un jour j'ai réalisé que j'étais une fille qui quitte, moi les 8 ans empatouillée avec un pervers narcissique. Je cogitais aux je ne t'aime plus, tu m'as déçue, oust que j'avais reçu dans la tête, je n'arrivais pas à me défaire de cette collante sensation de victime sentant que ça n'était pas la bonne taille pourtant. Puis s'est dessinée la constellation de toutes ces ruptures, ces rendez-vous, ces relations qui d'un coup pouvaient me sembler contre nature ou presque. Je quittais, je disparaissais. Je peux encore aujourd'hui me sentir vulnérable, j'ai peur si quelqu'un m'est trop précieux. On pourrait me quitter, je pourrai partir, je sais que les gens disparaissent. 

D'autres matins j'ouvre un pot de prunes-raisins-gingembre, cuisinés sur un coup de tête. La couleur est jolie, et j'aime les petits pépins qui se sont faufilé malgré tout. Je repense à ce baiser spontané sur ma joue, sa main dans mon dos, instinctif et un peu hors des clous, presque se dire ouf personne ne nous a vues. J'y pense dans un demi-sommeil alors que je me rendors après un réveil Melchioresque, Pépin tout contre moi parce qu'il avait froid dans son lit.  Une amie vient et il faudrait que je commence les cookies au thym. Les aubergines grillent au four, pour ajouter aux lasagnes à la courge. Le mardi on va chercher des légumes à deux villages d'ici, la toute petite table et ce gars aux yeux qui furent bien bleus un jour. Je voudrais discuter plus. Il a eu mille vies ça se voit, alors qu'on a peut-être bien le même âge. Il n'y pas tant besoin, en vrai, j'imagine et ce qui compte c'est ce qu'il me raconte ses blettes et les courges rares car pas pollenisées cette année... Un jour sûrement j'arriverai alors qu'il remballe, peut-être un jour de pluie, et abrités sous le préau de la toute petite mairie on fumera une roulée ensemble. Discrètement, tout délicatement, une mamie lui a déposé un sac de victuailles derrière son étal. Elle avait mis du Nesquik et des Danette au chocolat parmis d'autres choses. Ça m'a piqué dans le ventre tout ce que ça racontait ce chocolat en poudre trop sucré de goûter de mercredi après-midi pour ce gars plein de tempêtes.