On descendait vers le cimetiere de Highgate, ça serpentait et on tenait chacun un garçon par la main. On discutait de volonté, qu'est-ce que c'est et comment, comment ça s'exprimait ou pas en nous. Ça venait de notre discussion sur l'élitisme, quelques rues plus haut. Nos parcours si différents, mais les mots en commun quand même. L'amour, quoi. Les discussions thé-bière-canapé qu'on emmène partout. Nos vacances c'est toujours marcher au delà du raisonnable et manger. (Au delà du raisonnable bis, peut-être). Ce salon de thé à essayer forcément, ces fish&chips qui ont vraiment l'air de valoir le détour, et tout ce qu'on va pouvoir glaner comme joies sur le chemin. Les garçons ne savent peut-être pas que ça pourrait se vive autrement, on vit ces heures de crapahuter sans grincer. Notre vision de tribu fusionnelle qui vit tout ensemble, jamais eux et nous, mais nous tout court, alors on s'encourage et on se raconte les pattes qui nous mènent jusqu'au bout du monde si on veut. Tiens, volonté, encore. 

Fatigués sur un banc les mots ont un autre goût, le futile et l'important font le même poids. Ce dalmatien aux taches marron, Pépin sensible qui pique, ce détail oublié d'un passé glauque. Et ton père...? Il n'y a pas d'après, que du maintenant léger, ma vie comme un châle sur les épaules. Le jeu d'imaginer les vies d'ici, bien sûr. C'est facile de s'y fondre, un vieux monsieur nous parle des peintures de Turner du parlement en feu, on apprend des choses sur ce beau bull terrier (bien sûr), vous n'avez que des garçons? dit avec un accent de très loin. Il faudra tout emmener avec nous, ces portes violettes ou jaunes, les camélias rouges, le red velvet cake plus moelleux que le mien. On croise du muguet le long d'une cossue et de l'ail des ours dans un recoin du Heath. T'as vu, ils vendent des chips pour chien

On me réveille le matin, l'un, l'un ou encore l'autre. Would you like a glass of milk, chaton ? Mon thé, et c'est tout ce qu'il y a d'obligatoire. En tête à tête on fait un peu chacun de son côté. J'avais oublié que j'avais eu cette vie là, les petits matins "sans rien", même avant d'aller en cours à la fac ou à un baby-sitting. Pleins d'onglets ouverts, si je veux. J'avais oublié cette playlist sur deezer, celle que j'écoutais en boucle quand je cuisinais pour notre premier rendez-vous, celle du mémoire, celle de l'attente des copines qui venaient par le train (internet pas illimité dans notre campagne, oublié les deezer, youtube et les films en streaming qui mangent tout le forfait en 10 minutes! rha...). Encore un rang, si je veux. Encore un thé, si je veux. Un autre circuit serpentant, d'autres rues, les mêmes petites mains dans les nôtres. Je lui raconte comme c'est facile de se retrouver, ce petit saut en arrière pour saluer la fille un peu plus libre avec plein de temps dans ses mains, les épaules chargées que d'elle-même (et ça paraissait beaucoup, alors!). Ce sera à nouveau comme ça un jour tu crois? Mais ça n'est pas une question à poser à un garçon si pessimiste. Et puis l'instant présent et rien d'autre a-t'on dit. Ces jours ci il a un goût de clotted cream, trifle, chicken butter et de draps blancs, c'est encore plus facile.



C'était presque le moment c'est fini de la journée, de traviole sur le canapé, la carotte dans la main quand ça n'est pas plutôt ces mailles de futur pull bleu (c'est trop bleu comme bleu tu crois?). Puis Melchior a râlé alors j'y suis allée, les pas de souris, la tête qui se fait discrète et se penche. C'était une râlerie qui demandait des bras, je l'ai pris et on s'est installé sur le lit, la lumière des toilettes de l'entrée allumée et la porte entrebaillée. Juste assez de lumière pour voir sa main se promener sur mon pull plein de farine, voir ce petit pli au poignet que je caresse du bout du nuit. De l'autre main il caresse mon dos, son nez dans notre terrier. Je l'entends déglutir et sous ma main dans son dos je sens son bidon qui se remplit. Après, debout devant son lit, à lui de se frotter le nez contre moi. Doucement, pour savourer encore un peu, je lui glisse sa couverture de bébé. Les soirées d'une pelote à une autre... Le petit soupir quand je le pose, tout ces instants pierres précieuses. 

Il n'y avait déjà plus de petits gâteaux au citron, et toute façon je voulais faire des hot cross buns, ces brioches britanniques pour Pâques à la maîtresse de Pépin pour fêter ses vacances. Tu m'aides à pétrir? Dehors ça escaladait des arbres, les robots qui nous font la maison propre tournaient, j'étais presque seule. Les raisins secs avaient trempé dans du jus d'orange sanguine, c'était peut-être une bonne idée ça. Je leur avais proposé une sortie en ville pour aller voir cette expo dans ce beau musée, on nous avait dit que c'était chouette. C'était plus pour leur faire plaisir, peut-être qu'ils auraient envie de sortir un peu. Les journées d'avant avaient été si agréables, dans le jardin ou en cuisine, les heures autour de la table ou les livres eux sur les genoux. Je savais que je n'aurais pas envie de quitter ça, la petite bulle qui se partage si bien. Je leur ai proposé une cueillette d'ail des ours à la place le matin, parce que j'avais beaucoup plus envie de ça et que me forcer ça sonne de plus en plus faux. Ou de plus en plus dur, je ne sais pas ce qui est le plus vrai. Je n'ai pas retrouvé le coin tout de suite alors on a tourné dans la forêt, un peu aventuriers tous avec nos bâtons. Ce fut la fête quand le parterre vert s'est enfin montré, hurray! Ils n'étaient pas trop surs de coller à mon ambition de remplir ce grand panier, est-ce que j'allais vraiment passer les prochaines soirées à faire du pesto? J'aime bien ce petit bout de vie scandé par les récoltes, et ce grand congélateur qui raconte l'année passée. Mais si, ce sera gai une année à aller en chercher des pots, à chaque fois on racontera cette journée en bottes et la grande session de nettoyage en buvant du champagne rosé. Pépin triait les feuilles de chênes et les a coloriées en rouge, pendant que François finissait le papier peint dans l'entrée.

Le matin j'avais noirci deux pages dans mon agenda, j'avais mis les mots qui ressortait dans un cercle, trouvé les flèches qui les reliaient. Le petit rond tout coincé qui me faisait toujours revenir à la case départ, pour ce domaine de ma vie en tout cas. J'écris encore, un mot qui parle de 7. 7 ans, 7 préférés, qui dit merci et encore. On n'est pas chez nous, la maison n'a pas la même odeur et il faut trouver une place. Famille mais presque une autre langue, des images d'oeufs sur lesquels on marche. Le dernier matin ça gratte, une crise d'urticaire! dit la pharmacienne d'un air triomphant. J'espère que là dedans ça ne se dit pas qu'il faut aller jusque là pour se faire entendre. Promis, j'écoute!