J'étais retournée au lit endormir Melchior, enfin une histoire de re re re parce que ça faisait pas vraiment dix minutes que je m'étais relevée tout discrètement de l'avoir endormi. Le temps d'un demi rang et d'un thé trop chaud pour y mettre les lèvres. Odilon au bout du lit sur le matelas radeau, sous l'immense couverture en laine aubergine et celle, plus petite, en carrés de laine assemblés. J'entendais farfouiller dans le plafond sans même trop ciller, la maison des bois qui demande un peu d'abnegation en échange du privilège d'y habiter... c'est peut-être un troll finalement? Parce qu'on se demande quand même vraiment d'où ça arrive et par où ça passe ces petites pattes qu'on entend gratter, après des missions commando à combler tous les petits trous... Je me relèverai, encore, puis il prendra le relais... On finira par faire un gros feu et mettre ce bébé douillet devant, ce spectacle qu'il adore. C'est un peu comme si on le mettait devant la télé non? Mais en plus politiquement correct. Je lui raconte ma journée, mais trop. C'est comme des heures de travail en plus tout ces mots qui en  parlent, je dois digérer tout ce qui s'est vécu, mes filtres sont pour l'instant si fragiles. 

C'est un matin rose. Il est tôt pourtant il y a déjà eu des mots trop forts, des histoires de timing qui vont coincer. Tout à fait la vie à laquelle je croyais, je voulais échapper... Pourtant le ciel est rose, vraiment, et la route jusqu'à l'école sera belle. Seulement quelques heures et ce sera le week-end. J'annule un périple prévu depuis longtemps, j'ai des scrupules mais je suis contente de m'écouter, que le cocon et le rythme si précieux passent avant. Avant tout ce qu'on appelle la vie mais qui n'en est que l'ombre. Odilon s'est recouché sur le canapé, on l'y a laissé avec son bol de petites noix. Vision que j'emmène serrée bien fort sous mes paupières. 

J'entends toutes ces respirations autour de moi, dans le lit, sur le petit matelas dans notre chambre, et dans le grand lit juste en haut de l'escalier. Moi ça n'est pas si souple, si ample. Pas facile, ce soir, de trouver notre chose préférée de la journée, le petit rituel qu'on se raconte à table le soir. Je dois réfléchir un moment, souffler sur les larmes et l'épuisement, les cris qui sortent tout seuls quand je ne savais même pas que j'étais en colère. Ah je sais, c'est commencer ce petit gilet de berger pour Melchior! Il sera vite terminé et j'en ferai un autre. J'ai l'impression, au dessus de mes mains, que je pourrai bien ne plus m'arrêter. Dans ce tourbillon de mailles qui prend toute la place, pique la place des mots, le chemin cahotant devient plus lisse grâce à ces répétition. Maille endroit, maille endroit, maille endroit. Comme un balancement qui me chuchoterait tu tiens debout, tu tiens debout, tu tiens debout. Une tasse de thé aux amandes entre les mains, même. 

dimanche 13 janvier 2019






Ils sont partis tôt chez l'ostéo, Pépin n'avait pas trop envie d'y aller. Pour qu'il s'écoute un peu plus, on s'était dit que peut-être... Odilon et Melchior viendront au bureau avec moi, et c'est toujours gai ces séances à plusieurs, ça enrichit souvent ce qui se vit avec les patients. Parfois une maman me garde Melchior le temps d'une séance et repart toute pleine de ses câlins, c'est thérapeutique pour tout le monde. Un peu seule, pas très longtemps mais juste assez pour me permettre de boire un thé debout derrière la fenêtre, voir comme le ciel est rose. Sur un petite assiette une part d'un gâteau à l'apple sauce, avec des abricots secs et beaucoup de cannelle. Tout à l'heure on ira se promener, comme tous les jours, on parlera ou pas, on en reviendra tout amplifiés. On avait trouvé des glands germés la dernière fois, il faudrait les replanter. 

Les choses ont un peu changé, ma collègue est partie et d'un coup mon emploi du temps que je n'avais déjà pas assez lignes-rougesifié est devenu tout dodu. Naïve, nous poser juste au milieu d'une forêt n'aura pas suffi à ce que la vie coule naturellement d'un rythme tout doux et physiologique.. ça me semble un combat, tous les jours ou presque, et ce mot me semble tellement antinomique avec la douceur espérée. Que peut-on barrer dans ce qui se greffe à nos journées? Je regarde et re-regarde mon emploi du temps en réfléchissant aux suivis qui pourraient bientôt s'arrêter. Voilà, tu vas devenir l'ortho la plus efficace de la région! Je dis aux patients on se donne jusqu'aux vacances de février et on fait le point. Quelques heures en plus à la maison, à penser qu'un jour le printemps reviendra. 

Une après-midi je suis passée tout rapidement entre deux rendez-vous, je travaillais au cabinet-à-la-maison, et je les ai entendus tous les 4 au lit, François leur racontait leur livre préféré du moment. Je suis repartie  sur la pointe des pieds. On discute de l'été. Je mettrai bientôt le nez dans les graines, les dimanches à troquer avec les amis recommenceront. Cette année pas de gros ventre au dessus de la grelinette comme l'an dernier... J'aurai envie d'un été calme et lovés dans le terrier agrandi au jardin pour profiter d'une saison entière à regarder les choses changer. Et ne pas rater les récoltes! 

Dimanche, un gateau aux dattes et à l'orange, pour les petits goûters de la semaine à l'école. Pas de boulangerie, on a de quoi faire! Le nez dans des histoires de boulot, pénible et déprimant, mais je parviens à freiner à le petit vélo de malheur qui s'apprêtait à faire la course dans ma tête. Ils m'interrompent pour lire cet énorme livre sur les gnomes et je choisis de voir ça comme un cadeau.









Ça sent la pie dans l’appartement. Ma tante me raconte la sienne, en Écosse, ce soir aussi. Les repas de Noël qui durent, les jours d'après, la gravy aux poireaux et cranberries de mon côté, aux champignons du leur. Pépin me demande et ça comment on dit en anglais, et ça, et ça ? Alors c’est peut être le moment, alors je m’autorise à leur parler anglais, des petites choses par ci par là, en plus des histoires. Put your coats on, we’re taking a walk. Come on boys it’s bed time! L’âge adulte, enfin m’autoriser à me dire que c’est un peu ma langue aussi, cette langue que mes parents parlaient alors qu’ils me parlaient français à moi, et que je peux leur transmettre. 

On ne croirait pas qu'il n'est même pas 9 heures. La maison est déjà toute feutrée, assombrie, d'une ambiance qui nous fait chuchoter. Je suis seule, de cette solitude qui n'est jamais entière depuis que je suis mère, les garçons dorment, et Mackenzie qui vit avec nous en ce moment doit lire elle aussi. Il y a eu beaucoup de passage à la maison, des américains, des anglais, une fille au pair américaine, et on s’est demandé si ce rythme hoquetant ça n’était pas un peu trop pour les enfants. En même temps, pfiou, des bras en plus, c’est tellement ce dont on a besoin. A cinq on est tellement plein. Des câlins, des couchers qui durent des heures, la tête qui tourne de leurs bons mots et de fatigue. 

Mes yeux se sont brouillés plusieurs fois, sur cette route qu’on emprunte maintenant tant de fois par semaine. La décharge électrique en cette fin d’été, qu’on n’était plus sur le bon chemin avec Pépin. Qu’enfin je m’autorisais, again!, à déléguer... la rentrée de Pépin, dans cette école cocon à la pédagogie qu’il nous faut nous approprier. Elle nous en apprendra tellement sur la vie je crois. On a réorganisé nos vies, ajouté un lieu de travail plus loin, près de son école, avec ces enfants qui me plaisent tant et que je ne voyais pas au cabinet. Du bonus, et de l’énergie consacrée à s’adapter, encore. Cette énergie que je n’ai pas, sables mouvants et pleurs au dessus de la cuisine quand il faut encore en trouver pour les soupes qu’on enchaîne, soirs après soirs. On a quitté un peu de notre marginalité, notre vie hors du temps, et j’ai senti que je me retrouvais. Les vendredis soirs ont le goût d’une fête, la liberté du week-end, les dimanches soirs œufs et mouillettes en pyjama le goût d’une nostalgie de ma propre enfance. On fait sur mesure, et Odilon est à la maison avec Melchior. Peut être que lui, il se sentira bien en IEF, les temps à table à jouer avec les lettres et les sons lui vont tellement bien. Et le cocon qu’il étire, lui le encore petit bébé comme il aime à chantonner très fort.

On a fait la Bretagne, un peu de Belgique -mais ça pique encore quand on y retourne, chez moi en tout cas-, un peu d’Allemagne, de Paris, et puis l’Autriche et sa Vienne. On installe notre façon d’être parents, avec un peu plus d’assurance. De ceux qui aiment tant leur terrier et tant leurs bouffées d’air aussi. Peut-être qu’on essaie d’avoir le beurre et l’argent du beurre, en leur construisant cette vie dans la forêt et ces respirations aux journées dans les musées. N’empêche ça a grincé, un peu. On s’est regardé les yeux troublés, les mots malmenés, pris quelques rendez vous, ostéo? Bah on peut toujours essayer. Dans notre rythme visiblement ça coince, j’y reviens toujours, au rythme, j’y vois notre salut. Visiblement on pourrait mieux faire, il y a encore trop de flottements et les garçons s’y perdent. Alors on s’assoit, on se demande où mettre du rassurant, du constant, comment mieux dire et mieux faire. Je nous prescris plus de dehors aussi, fresh air is good for the soul. On se cherche des routines autour de la table aussi, toujours commencer le repas en allumant une bougie? Un soie ce sera bouillon, et les mardis, des crêpes tu crois? Tâtonnements sur un chemin molletonné... que les mots reviennent, c'est que je respire mieux. 

Bonne année! et merci pour les pensées chuchotées par mail...