On avait écouté Lou Reed en rentrant en voiture du pique-nique à la source. C'est un endroit très spécial, sur le plan énergétique. Mes petits Robinson, voire sauvageons, dans l'eau fraîche à faire rougir les mollets, et le petit garçon qui nous accompagne, chapeau et chaussures, lui, au bord de l'eau les regardant. Odilon ton short va être mouillé! qu'il lui dit un peu rabat-joie. Mais il n'entend pas, ça ne lui parle pas, il n'est que sensations, que mouvements, les mots sont pâles à côté de cette dose de vivant. Ils servent à revivre, plus tard, à réaliser que c'est bien vrai. Quelques heures après, au lit les larmes aux yeux, mais dans le noir il ne le voit pas, je pense à voix haute mais comment on sait si on leur rend service

Je voulais appeler ma grand-mère depuis plusieurs jours. C'est que ça dure longtemps toujours, et que du longtemps je n'en ai jamais trop devant moi pour l'instant. Nos anglais, ce couple qui reste 15 jours chez nous sur le principe "logis-couvert contre services" étaient partis voir la ville, les enfants labouraient le coin de terre qui attendait que je me décide (bégonias ou pas?), le bébé calé chez son père et moi je découpais un jeu de lecture. Après quelques minutes, oh toi je sens que ça va pas! Ne pas pleurer, ne pas pleurer, qu'elle ne se dise pas que c'est grave, parce que ça ne l'était pas tant que ça non? 

D'un coup dans la gorge la boule qui flottait toujours un peu au-dessus des vagues grossit. Le chemin qui me semblait sur-mesure d'un coup gratte et vacille. Je leur écris pour les rencontrer? Cette petite école Steiner, peut-être un peu loin de chez nous, sûrement trop, qui pourrait faire une belle fenêtre sur le monde à nos garçons. Et soulager mes épaules qui sont lourdes de je-ne-fais-pas-assez-bien-ïte... Lui est moins sûr que moi, mais j'ai vraiment envie de cette ambiance là pour mes enfants. Par petits temps, car il ne faut pas trop séparer la famille collée serrée que nous sommes... Peut-être que je ressens l'envie de les retrouver, pour la 1ère fois. Ouvrir un peu la bulle, tu y crois, toi

Sur un banc, les pieds tout rouges d'avoir tant marché, je dis mais oui un cahier, un cahier d'eux! Il est rose, plutôt moche je crois, et traîne sur la table du salon ou le buffet jaune. Très vite, en quelques mots quand on passe devant j'y écris sous "août 2018" les bons mots, les petits grands évènements. Je te t'aime, ma vie c'est la préférée, les petites roulettes qui se font la malle. Quelques petits mots s'enchaînent dans ma tête, parfois, le soir. Il me faudrait une feuille, un cahier, mais il faut dire que chuchoter en moi ces derniers temps ça m'allait très bien. Puis toutes les petites mains qui se tendent, ailleurs, c'est devenu plus agréable que parler à haute voix, ici... un peu seule. La trace m'obsède toujours, bien sûr. Mais comme le talent manque, et la vie est si forte, c'est bancal et dissonant un peu. 

La maison est pleine, souvent. On est à trois autour des rosiers, j'ai le réflexe de parler anglais et eux de me répondre  en français. Comme le jour où Melchior est arrivé, je dis au revoir aux rosiers qui me griffent quand je passe trop vite sous la glycine, les rosiers qui sont trop rose pour m'émouvoir. Ils ont sûrement été plantés avec joie, alors je dis quelques pardon en tirant sur les racines. Une digitale y prendra place, la plante avec toutes ses cachettes à bourdons. Ils sont venus nous aider, en échange d'une petite place dans nos vies quelques semaines. Qu'est-ce qu'on fait avec de l'aide, quand on fait toujours sans d'habitude? Laisse, laisse, je peux le faire. Merci, merci, merci. Rien que faire avec, c'est agréable. Qu'il y ait d'autres mains que les miennes, ça force un peu moins l'invulnérabilité. 

Vouloir trop bien faire, c'est un peu cliché quand même. Pourtant j'ai mal aux jambes, cette après-midi là. Le four est chaud et la table pleine de cookies et de tartes pour les pique-nique à venir. Dans des pots j'ai anticipé le dessert pour après-demain, etc, etc. Je vire un peu parfaite femme d'intérieur là non? La veille, 20 minutes inespérées, Melchior ne s'étant pas réveillé alors que je me suis relevée après l'avoir endormi dans notre lit... je raconte des histoires de farine à François, lin et quinoa machin... D'un coup lui dire presque en colère bon sang j'ai dix minutes de juste moi juste toi et je te cause de farines en long en large et en travers, c'est quoi cette vie! C'est la vie tourbillon, pour un temps, qui nous laisse les yeux dans le vague et les lèvres ouvertes en un demi-sourire perpétuel... Il y a beaucoup d'amour et d'absurdité dans l'air.