Il était parti pour quelques heures, moi j'avais l'éponge à la main et une énergie à décharger. Ça tombe bien c'était plutôt le bazar autour de moi, mais pourquoi y'a des grains de café partout? Je sentais bien que ça montait, eux ils s'amusaient à grimper sur les meubles qu'on venait d'empiler dans l'entrée pour vider le cabinet (pose si proche du jonc de mer n'est ce pas!). D'ailleurs c'était peut-être un peu dangereux. Une théière était très vite près de moi, évidemment, mais ça n'allait pas suffire... une 1ère amie, puis une 2ème, et la 3ème non plus, personne ne répondait au téléphone, la boule resterait bien au chaud dans ma gorge. Les vies qui sont si pleines qu'elles se mêlent mal. Je regarde la liste des phrases à biffer écrite en rouge dans mon agenda, rien n'était cochable encore, demain soir peut-être. Finir carrelage, plinthes, poser jonc de mer, radiateurs...Quelques jours pour que ça ressemble à quelque chose, d'un coup ça me semblait beaucoup trop court. C'était forcément normal de s'inquiéter, et t'inquiète pas ça va aller sûrement aussi, mais là, la nuit dehors, de la colle autour des ongles et mon jean de chantier encore sur le dos, non ça n'allait pas. Dans une petite semaine tout serait tellement différent.

Le mot chaos ne sonne pas tellement faux, et pendant mes 20 minutes de tricot-liberté le soir, avant ou après le repas, juste avant de m'effondrer, je me demande comment y mettre quelque chose qui nous rechargerait un peu et nous ferait du bien. C'est le sempiternel on verra ça quand ce sera fini qui déboule, et oui tant pis. Un peu maladroite, sur le bureau j'écris sur du beau papier une liste dont le titre est "Prends soin de toi". Des tirets au fumet d'espoir, doigts croisés. Il faut quand même que je promette à cette tête et à ce corps qu'il sera un peu plus prioritaire bientôt, aux enfants que les heures d'unschooling sur le chantier d'accord c'est gai mais que la médiathèque, le poney et la piscine retrouveront aussi leur place dans l'emploi du temps. Pour une dose de chaos en rab ces derniers temps on est cerné de pelleteuses et de boue, pour quelques jours encore je crois. Bref pendant mes heures yeux ouverts la nuit ma prière c'est refermez cette parenthèse je vous en prie! Et aussi faites ce fichu caisson autour du compresseur installé dans le jardin parce que le bruit me rend toctoc! C'est la cerise sur le gâteau qui me manquait pour passer du côté boules Quiès... (Au final je ne les supporte pas, on est allé débrancher l'horrible machine et c'est la grande angoisse pour la suite...pff)

Je pensais me coucher en rentrant tant la journée avait été brumeuse, mais les artisans étaient encore là et François la visseuse à la main, heureux que je puisse rapatrier les enfants à la maison. Bon autant faire un gâteau avec cette crème de marrons, ça c'est une chouette cuisine du placard! Ça fera partie du pack-lunch le lendemain, avec les petits sandwichs au pain noir et au pesto de courgettes... Croisons les doigts pour un petit temps soupape dans la journée pour apprécier tout ça. Et le soir, comme de plus en plus souvent, une soupe. Haricots noirs et concentré de tomates, c'était vraiment la fête des conserves. Pas trop de promenades en ce moment, mais quand même envie d'un pique-nique alors un midi, tout boueux de nos aller-retour dans le jardin avec nos seaux de colle ou outils crasseux, on déjeune de sandwiches. Un avant-goût de plus tard, le fameux.


On est dans la bulle des travaux intensifs, une espèce de routine assez berçante. Vite après le petit-déjeuner on file à côté, vos manteaux les hiboux!, la colle à carrelage, les paquets trop lourds à transbahuter, chaque carreau nous rapproche de la fin! Quand on se dit qu'il serait temps d'aller manger il est souvent bien plus tard qu'il devrait. De la polenta pendant que je mixe des tomates avec de l'ail, la soupe d'hier soir... du vite vite et la sieste pendant qu'il y retourne, pour de la peinture cette fois-ci. Lundi c'est fini tu crois c'est sûr? Il est très optimiste et je me force à la croire, déjà assez de prétextes aux insomnies comme ça. Après les plinthes, le carrelage au dessus des lavabos, les toilettes (sèches) à construire... puis à un moment enfin les choses qui feront du bien pour de vrai, la place des meubles voire soyons fous les affiches au mur... Dans ma tête les jeux et les livres ont déjà leur place, et si ça change au moment de les installer ce sera encore meilleur. 

C'est un mois ménage de printemps-de placards de cuisine, marre de rajouter des couches de courses quand les tiroirs sont déjà dodus. Et comme c'est plutôt le mois d'achats de plinthes, de radiateurs, de lavabos etc... pfiou! Ça nous fait des dîners de lasagnes aux lentilles, des soupes de haricots noirs, et ce midi une "poularde pie" avec les restes de Noël (et encore des lentilles dans la pie!!). Il y aura sûrement d'autres fournées de cookies pour écouler ces enthousiastes kilos de farine et de chocolat, il faut expier les derniers qui ont reçu les fatidiques 3 minutes de cuisson en trop qui les font passer de "miam ils sont presque crus" à "mince ils croustillent"! (C'est la recette de mon amie, elle met la pâte au frais 30 minutes avant de les cuire, et moi j'y ai rajouté du thym et mis que 100gr de sucre complet). Les choses ont un goût de plus tard, la lumière le matin -sauf le mardi quand je pars vraiment trop tôt- n'est déjà plus la même, je sens que mes yeux s'arrêtent plus longtemps dans le jardin quand j'y passe, les myrtilles ont des pousses bien rouges comme le lilas blanc qu'on a planté à l'automne. Je n'ai pas vraiment le temps de m'y pencher, mais se fait malgré moi en tête une liste des herbes aromatiques que j'aurai envie de planter. 

On se prend une après midi de liberté avec les enfants, et ça n'est pas très raisonnable. On va à la ville voir une amie, et quand on rentre mes yeux piquent et les blaireaux sont déjà de sortie. Ça dort derrière et à la radio ça parle de livres que je ne lirai pas tout de suite. La grande médiathèque vitrée face à la cathédrale que j'ai fréquentée pendant tellement d'heures me manque parfois, c'était vraiment une amie à une période un peu troublée. Je me demande de temps en temps, comme une fiction dans laquelle j'irai me fondre, quelle serait ma vie si j'étais là bas, dans cette ville là, ou dans cette autre qu'on a quittée? Je crois que mes mâchoires seraient bien souvent plus serrées! Et pleine de ah si on avait/pouvait! Ici les si-on-avait/pouvait c'est un sushi shop les soirs d'envies. La non-immédiateté des choses, il nous faut de la peinture, les garçons ont besoin de chaussons, etc, pouvait sonner comme plus de noeuds au cerveau, et bien sur c'est tout l'inverse. C'est une vie rien-n'est-grave, parce que le matin le feu est toujours beau et l'herbe d'un vert toujours inédit. C'est une sorte de lenteur qui se savoure qui s'est immiscée dans nos vies, et j'en suis très heureuse.