On s'était agité pour que ça ait l'air d'une maison en rentrant. La lasure dehors en pyjama, sempiternellement pieds nus. J'ai du m'arrêter le temps d'une averse. Le carré de papier sur lequel il trace le nouvel enclos pour les poules, huiler les plans de travail et la table de pique nique dehors. J'arrache des orties, nids de guêpes et piqûres. Dans la nuit je ramène une chienne à son propriétaire, drôle de sensation que de se promener dans ce village tout vide, les télés et leurs lumières à travers les fenêtres. J'aimerais croiser quelqu'un et qu'on se raconte des banalités. Ça n'est pas sordide, j'aurai envie de faire durer ma promenade. 

Violette Leduc à la radio et les effluves d'adolescence et ses lectures monomaniaques, par phases. Elle avait duré longtemps celle là. Les allées de la médiathèque, tant de temps à combler que j'avais pour projet de lire tout le 1er étage par ordre alphabétique. Il y eu un pique-nique au bord d'une rivière la nuit. Toutes les mains autour des cheveux de Pépin pleins de chardons, moi en larmes à l'idée qu'on doive les couper. Mais non! ouf. Les chapatis à la braise. Les garçons ont sommeil et on terminera la soirée au milieu d'une phrase. Ils dînent de semoule, moi de restes de riz froid, d'un coup pour quelques jours tenir la cuisine en horreur. La vie d'après, la vie sans François à la maison tout le temps. Tous les bonheurs de nos temps en tête à tête avec Melchior. Je résiste et je ne mets pas de rdv. Je me le promets.  

Une balade avec Odilon, Melchior et la chienne, vers la forêt. Et en rentrant je lui dis c'est notre tour maintenant? Il est partant et quand ce grand Pépin-de-la-lune me dit oui c'est toujours une joie terrible à l'intérieur. Tous les 2 on va de l'autre côté, dans la montée entre les arbres. On va jusqu'au champ et on redescend. Ce serait bien d'avoir une maison là, on pourrait tout regarder. Ses yeux d'aigle qui guettent la beauté partout. On s'attend l'un l'autre, ce moment est délicieux. Chez la psychoénergéticienne je visualise des boîtes, celle d'avant, celle de maintenant. Elle dit signalement, syndrome post traumatique, danger en parlant de mon enfance. Celle dont je n'ai aucun souvenir. La dissociation est encore tellement forte que je ne ressens pas d'émotions en voyant les photos, aucune image de l'instant d'avant ou d'après la photo. On retrouve ensemble la date du 1er je t'aime de Pépin, cet été. Je la note sur un papier, le 1er trésor que je glisse dans cette nouvelle boîte. 

Après j'ai toute une grande journée pour moi. J'achète un cactus et des draps en flanelle pour toute la famille. Bleus, à carreaux. Des emporte-pièces pour les biscuits de Noël. Et se languir du 1er feu de la saison.

L'été bleu











L'arrivée avait été un peu chaotique, une étape en plus qui nous avait offert un petit déjeuner de pain grillé à l'ombre mon bébé sur les genoux d'un papi d'adoption. Puis la première nuit dans la tente je fonds en larmes. Quelques heures avant j'ai dit un peu en suffoquant je ne me sens pas du tout à l'aise, j'ai l'impression que toi non plus, je sais qu'on arrive à 5 et que c'est un peu le grand chambardement... je m'embrouille et j'ai l'impression de me raccrocher à des branches (qui cassent). On vient nous chercher un peu après pour une "mise au point" et on y va comme 2 enfants qu'on va gronder, la situation est complètement surréaliste. Lui se fâche, moi je pleure. On me prend la main, je crois qu'ils entendent que sous couvert de communication non-violente, de non-jugement et tutti quanti prônés l'effet est bien violent malgré tout. La discussion aidera un peu, mais on gardera ce goût des 1ères heures toute la semaine. Plus facilement oubliées quand on est en petit comité, quand les enfants construisent des arcs avec mon cousin ou qu'ils vont ensemble inspecter la ruche. Garder le précieux, donner aux vagues le reste. 

Les virées à la mer nous permettent de nous retrouver. On imagine la couleur des nappes derrière les fenêtres. Orgeat a peur des vagues. On raconte à Pépin sa 1ère plage, quand Odilon était tout rond en moi. Elle me dit "tu aurais besoin d'être rassurée c'est ça", je l'entends un peu durement mais-ça-c'est-mon-sentiment-pas-de-supposition (je m'entraîne). Je me tourne car je ne veux pas qu'elle voit mes yeux. Je déjeune sur mon tapis de yoga, je range sans fin et en vain la tente. Le soir il vient nous rejoindre pour la dernière cigarette, tout semble plus léger sans lumière. J'aime sa voix et je me demande s'il a oublié, s'il lui a dit. 

Le soir de la fête tout le monde s'est fait beau, une poule de compagnie se balade et sur les toasts il y a des fleurs. Je pense aller me coucher puis je reviens danser en pyjama au milieu des autres. Je vois un bout de chouette effraie, beaucoup trop de chauve-souris à mon goût. On aimerait faire des siestes mais ça n'arrive jamais. 

Quelques jours après on est dans un autre jardin, un couple de chouettes effraie pour voisines. On se fait des tête à tête entre nous, à 5, et c'est délicieux. Marcher le long des murets au dessus d'un port, partager des huîtres (moi je mange tous les chapeaux!), les aller-retour loin loin loin parce que la marée descend plus vite que les petits grands pas de Melchior. Bleu partout, bleu tout le temps. 

 


On part Melchior et moi, et les bâtons. Il pointe les vaches et les chevaux (en les appelant tous par le même nom), et commente les quelques voitures qui passent à côté de nous. Quelques gouttes, puis je n'entends plus rien dans mon dos. Je ne le vois pas mais je sens ses mains qui tripotent mon pull. Ça monte et je souffle un peu, aller jusqu'aux pois de senteur et faire demi-tour. Quand on rentre les poules ont pondu un 2ème oeuf, tout petit cette fois-ci. 

De la pastèque et des cerises, les plus claires sont parties dans la casserole avec des branches de mélisse pour faire de la confiture. Un bain et une sieste, encore. Depuis ce rendez-vous des barrières sont tombées et je suis comme obligée d'écouter les tonneaux de fatigue que je charrie. Ça a parlé trop fort. 
Il est dans le bain, je m'assieds sur le canapé, pour la 1ère fois depuis la veille au soir. Le thé est trop chaud et je crois que j'entends encore quelqu'un descendre dans les escaliers. Idéalement j'allais faire du sport. J'avais bien un carré de chocolat de trop dans le ventre (sans savoir si ça allait m'inciter ou m'empêcher de faire ma séance). Le matin on était allé compter les oeufs. Orgeat en avait un dans la gueule, ça n'était pas très normal. J'ai fait vite fait des crèmes au chocolat pour utiliser la récolte du jour, les clés de voiture dans la poche. J'allais aller rechercher mes affaires dans le bureau dans lequel je n'irai plus, le mardi matin. J'avais un peu lâchement choisi un moment où je sais qu'il n'y aura pas grand monde, pas envie. 

On rentre du toboggan avec un gros bol de cassis qu'on nous a donné sur le chemin du retour. Le lendemain dans le panier de sa draisienne un gâteau tout rond, tu lui diras que c'est pour le goûter! 4 oeufs, leur poids en farine et beurre, baking soda, un peu de sucre, des zestes de citron et 2 grosses poignées de cassis. Les dernières séances d'avant les vacances. En fait il en reste beaucoup, mais l'été tout à un goût de première et de dernière fois. On achète une tente, on rigole en imaginant tous les potentiels petits désastres, on savoure d'avance les souvenirs. 

Vélo sans roulettes, nouvelle dent qui bouge. Entendre écrire je peux essayer je n'y arriverai jamais. Gâteau aux pêches et au levain, robe trop petite puis non. Tricoter du lin à offrir, encore. Le chèvrefeuille fleuri, on nourrit les hérissons avec les oeufs cassés. Chemin, chemin, rester (r)éveillée dans ce grand voyage.

Un seul état









On m'écrit "je m'inquiète un peu de ce questionnement que tu fais sans cesse émerger en toi". Et ouille, vraiment. Je le prends fâchée, rigolée, ironisée... Mais pendant le zoom qui nous unis je me lève pour dissimuler mes yeux un peu trop brillants. C'est fou d'être si peu ancrée, si peu solide à la base. On me dit aussi mais c'est les femmes seules qui me disent ça d'habitude

Plusieurs tout petits matins tôt, je ne sais pas trop pourquoi. Je blâme le jour à travers la petite fenêtre verte et migre ailleurs. Mais alors c'est Melchior qui me réveille à 5h et je ne me rendormirai pas. Histoire sans fin, de petits déjeuners et d'yeux frottés. Crumble vraiment tellement bon (rhubarbe, pommes, flocons d'avoine, gingembre, graines de chia et de lin etc) et fromage blanc. Les trois sont réveillés, chacun à leur manière. Des histoires de voitures, de crayon de couleur qu'on peut tailler à chaque bout, et est-ce que les araignées mangent les abeilles? Lundi le retour aux kilomètres-kilomètres et les aller-retour. A haute voix je me dis bon on verra, en découpant des amandes pour la brioche tressée. 

Journée de pauses, sur le rebord de la fenêtre ou sur la table en bois bancale sous la glycine. Les patients me racontent les 40 cas par ci, toute la caserne de pompiers par là... Moi j'ai la tête qui tourne pendant cette dernière séance, attends j'enlève mon masque 3 secondes. Beaucoup d'efforts et l'impression que de toute façon ce virus s'installera peut-être bien par la moindre interstice laissée, ou ces quelques minutes sans masque grappillées par ci par là. 

Les matins ne sont plus gris mais verts. Cette année encore les fruitiers nous apprennent la patience... On y avait cru, toutes ces fleurs qui sentaient bon, mais non encore un printemps patient. Printemps trépignant. Le 1er lundi du comme-avant-pas-comme-avant il y avait une biche sur le chemin, et le même vieux monsieur à bicyclette dans le 3ème village. 

Le mardi soir on va chercher des fraises, il nous attendait, tiens celle là c'est juste pour vous les gars! Il adore les garçons et eux aussi, je les regarde aller chaparder ensemble des groseilles dans les haies derrière la mairie. Avec lui les conversations normales ne fonctionnent pas, alors j'attends souvent pour voir où il veut en venir. Plus tard je renverse de la confiture de fraises au sureau partout et ça sent tellement bon que j'aurai presque une excuse pour ne pas essuyer .




On est rentré tard, on a pris les petites routes. Un morceau du chemin de l'école. Melchior à l'aller disait a chaud, a chaud, être cette mère bancale qui lui met 3 couches et des bottines jusqu'aux genoux. Au retour la cha, la cha, en pointant les vaches, les moutons et le renard qu'on croisait. On a mangé une tartine (a tati, a tati!) de fromage au fenugrec, dont il a donné la moitié à Orgeat qui n'avait pas du tout le droit d'être là à ses pieds et puis, vite, au lit. Il restait des world peace cookies tout à fait appropriés, mais aussi des crèmes au citron. A pik, a pik. Demain je crois qu'ils seront rentrés. J'ai fait 1 séance et demi du sport que je m'étais prévu (la chatte m'a grimpé sur la tête et c'était doux), je continue dans l'anti-auto-torture, (bravo ma grande). Il s'était promené les fesses à l'air dans cet immense jardin dans lequel on était, avait fait pipi sur la terrasse et était grimpé sur la chienne grosse comme un poney shetland en disant a dada! La copine m'avait raconté le drame et des histoires de calendrier chinois, j'avais bu toute la bouteille d'eau qui pique-pique. 

C'est lundi et il pleut. Je devais être au bureau, puis non, le corps a dit qu'il ferait autrement. Grappiller des journées de rab, c'est un peu gonflé quand même. Alors j'ai les mains froides du médecin sur le ventre, une prise de sang à faire. Une histoire de calcul qui pourrait traîner je ne sais où mais bizarrement je ne suis pas inquiète, même sans ça n'y a-t'il pas mille raisons d'avoir si mal au ventre en ce moment? J'oublie le masque, je me sens bête dans cette salle d'attente qui me donne l'air d'être toute nue. Ça repousse, un peu seulement, demain j'aurai mis le chauffage dans le bureau et peut-être même passé l'aspirateur. En attendant la maison est vide, aller à la pharmacie et faire une sieste, je ne sais pas encore dans quel ordre. Melchior a pris un bain ce matin, grenouille toute chaude et bien peignée. Odilon a rendez-vous chez l'orthophoniste cet après-midi, je n'y serai pas mais il me racontera, tant pis pour la maman-phare, le papa fait au moins aussi bien. 

Évidemment je voudrais faire quelque chose à manger pour quand ils reviendront, mais je ne sais pas si j'y arriverai. Après tout les accueillir avec mes bras seulement ça pourrait suffire. Le gris n'empêche pas les oiseaux de chanter, la cuisine vide n'empêche pas de s'aimer. Je suis tellement près du feu que j'ai les joues qui piquent. Froid de l'intérieur qui ne m'a pas quitté de la journée. J'ai laissé cette petite patiente me toucher les joues, et une voix amie m'a parlé d'intériorité à cultiver. Ça a compensé les pshcitt de la journée à tout va, la sensation d'étouffer, sous le masque et en dedans. Ce soir on a lu Matachamoua et j'ai pleuré. Comme pas toujours mais souvent. On a inventé des gâteaux d'anniversaire aux épinards et Pépin s'est rangé dans le clan des gâteau perroquet au glaçage à la vanille. (Au lit!)

Moulinés




Un matin je fais de la purée de potiron. Une fois refroidie j'en fais des sachets de 1 cup pour les congeler. Pour les pies, les soupes et les cookies à venir, les odeurs de gingembre, de cannelle et de farine, les après-midis quand les thés exigeront quelque chose à tremper dedans. Je tricote du lin un peu doré, mais les temps un peu flous n'ont pas aidé la dentelle... après quelques rangs j'ai arrêté le supplice et je suis passée à un motif que je connais bien. J'ai encore fait des erreurs, mais moins. Ce sera le pull des temps flous, le pull les erreurs c'est pas si grave, le pull tête un peu ailleurs. Et le pull j'arrête de me torturer, victoire!

Entre deux averses je plante de nouveaux fruitiers. Pourquoi tu plantes tout partout? me demande Pépin en me suivant à chaque trou que je creuse. Je pense au jardin dans 10 ans, je me demande quelle taille feront les eucalyptus et les églantiers. Si on croulera sous les cerises, si les chèvrefeuilles monteront jusqu'en haut de la balançoire? Est-ce qu'on dira nous aussi oh la la toutes ces cerises je sais plus quoi en faire! (crâneurs de voisins!). Vite, fugacement je pense au fait qu'on devra peut-être partir, dans un longtemps qui passera vite, pour que les garçons continuent dans une école comme la leur. J'y pense et puis j'oublie. Et je plante d'autres groseilliers. 

J'entends minuit sonner, j'ai Mathieu Amalric sous les yeux et la manche en lin moutarde à côté de moi. Je n'ai pas débarrassé la table, il reste un morceau de tarte. Au potiron tiens encore. Boucle bouclée. C'était une drôle de soirée, le frelon qui ne voulait pas sortir, les crèmes au citron pas très jolies à cause du sucre complet. Mais je crois qu'elles seront bonnes, tous les deux en tête à tête au petit déjeuner demain. J'ai un pantalon à raccommoder, j'ai planté les bleuets, les iris et le fenouil que la voisine m'a donné pendant notre balade tout à l'heure. Au gré de la journée, lui parti chez sa mère, il me raconte les garçons, m'envoie la photo de leur petite pause dans le jardin avec leurs verres de lait. Je me réveille toute chiffonnée, Melchior aussi, et il faut ouvrir la fenêtre en grand pour se dire que c'est bien le matin. Tout gris, mais matin quand même. Je biffe une des lignes de la petite liste des jours que tous les 2 et vite aller dire bonjour à la chatte en haut, toute esseulée sans les garçons. 

Bonne odeur










Des petits jours en tête à tête, la mienne et les têtes blondes. Et la chatte, et la chienne. On commence à être nombreux ici, ça me donne à nouveau envie d'avoir des poules. Et des canards, on m'a vanté les "coureurs d'Inde". On n'est plus à ça près. C'était bien, c'est rare que je sois seule avec eux alors ça a un bon goût, de fête et de glaces dans le jardin. Les couchers, les réveils, le train qui roule presque tout seul. Tout seul si la locomotive s'active, ça c'est moi. Pendant qu'ils jouent en haut et que j'écoute d'une oreille les histoires de chevaliers, de non tu dis ça toi, et ils finirirent par partir,  j'ai l'agenda sous les yeux et j'envoie mon sms enthousiaste et j'espère rassurant à tous mes patients. J'en oublie quelques uns, mince, "rigolo" acte manqué. L'après prend un peu forme, bien sûr ça me fait beaucoup cogiter. Je me rappelle bien cette appréhension, l'été juste après mon diplôme, quand prendre cette grande route sans fin de la vie travaillée me rendait si mélancolique. Je vérifie plein de fois qu'il y aura assez de temps à nous, d'après-midis au jardin et à la table de couture en haut, qu'on aura bien le temps de faire du pain et des gâteaux, que je ne serai pas obligée de dire "après mon chat" trop souvent. 

On m'amène un beau morceau de courge alors que je suis en train de tondre, pause bienvenue. J'ai des eucalyptus et des camélias à planter depuis quelques jours, et est-ce que les semis de concombres ne seraient pas prêts eux aussi? Notre rendez-vous du mercredi matin, avec les instits de l'école, pour parler de ce livre pas piqué des hannetons qu'on lit ensemble (Le renouveau de la pédagogie de Steiner). Moi je suis une petite souris invitée, pas tout à fait légitime, et mon maillot de bonne élève un peu serré autour de ce corps d'adulte qui aimerait bien s'en émanciper. Melchior est sur mes genoux, il fait de grands gestes et imite nos prises de parole. Petit invité bis, dans sa gigoteuse à fleurs qui lui donne une délicieuse allure de petit Mongol dans sa tente. 

Il pleut et les tout jeunes fruitiers attendent sur le banc en pierre dehors. Le matin je retrouve mes piles de petits rectangles en tissus et le fer à repasser sur la table, je trouve un petit endroit pour poser mon thé mais pas beaucoup plus. Maintenant coudre les élastiques, je suis un peu lasse mais il faut bien que je prépare ma reprise. J'ai hâte d'en être à l'étape cousage de blouse; Le correcteur automatique veut écrire courage de blouses et c'est tout à fait approprié. Les mirabelles décongèlent et la pâte  à tarte pétrie hier réchauffe. Je sens que c'est une journée à se trouver des carottes, ma tête est toute serrée et une envie de se mettre les mains sur les oreilles quand Melchior se balance sur le fauteuil à bascule en cognant contre tout ce qui traîne et qu'Odilon hurle pour je ne sais quelle contrariété matinale. Si je rajoute des pommes revenues dans du beurre salé à la pie peut-être que ce serait un bon début pour réchauffer la journée? 

Feu sacré











Il se couche et se lève toujours beaucoup plus tard que moi. Les matins chocolats chauds (miel ou sirop d'érable?) et énièmes thés entre nous, avec leurs petites joues qui se dorent chaque jour un peu plus. Dans le four il y a parfois la brioche de la veille ou le reste des crêpes du mardi soir. Lundi matin c'est quand même une nouvelle semaine. J'adore un peu moins les pages blanches, les bonnes résolutions et les listes à biffer maintenant mais reste au moins l'enthousiasme à se projeter dans les jours à venir. Le soulagement à enfin envoyer ce fichu mail ou arrêter de repousser de payer la facture d'eau. Le dimanche soir il n'y a plus forcément ce temps cogitage des menus de la semaine, et cette feuille raturée aux lignes pas droites scotchée sur le frigo. C'est qu'on est vraiment drôlement libres, si j'ai ce temps tous les jours pour cogiter sur nos assiettes les unes après les autres. Ce lundi matin là je compte les semaines et potentiellement il n'y en aurait plus que 3 avant la vie un peu plus officielle. Là c'est plus une vie en catimini, cadeau qu'on n'aurait même pas pu espérer, comme rêver de se réveiller rousse ou quelque chose comme ça. Mais c'est aussi comme se réjouir d'une guerre et le plaisir que je tire de ces journées étirées est aussi teinté de culpabilité... (cette chère soeur de sang!)

Je n'ai pas besoin de les noter car j'ai plein de place dans la tête à présent, mais j'ai sous le coude les envies des prochains jours. Faire du sirop de lilas à partir de cette recette croisée, forcément les tricots et la couture. Oser couper dans ce beau tissus avec des baleines pour leur en faire des pantalons. Commencer à coudre des masques? Aller récolter des feuilles de ronces et de noisetier dans le jardin pour en faire des tisanes. Je termine ce tricot lait-fraise pour une toute petite, et vite sans réfléchir je dois repartir finir cette dernière manche violette. L'enthousiasme est toujours un peu émoussé quand il s'agit de la dernière manche. Un cache-coeur pour une autre jolie, à 2 villages d'ici. J'imagine aller le déposer en cachette sur leur boîte aux lettres. Je pourrai même y aller à pieds, les km ne sont-ils pas un peu différents ici, surtout avec des bâtons de marche en mains?

Je m'étais dit "monter/descendre le chemin jusqu'au pré 3 fois". J'avais proposé une promenade plusieurs fois dans la journée, mais non pas-le-temps-on-joue-toute-façon-on-n'a-jamais-le-temps-de-jouer (voix de martyrs et bruits de circuits de train sans fin). Bien sûr quand j'ai eu finalement enfilé mon legging qui pique les yeux tout le monde avait atterri dans l'entrée, paires de chaussettes à la main. Melchior avait une joue toute chaude et rouge de la sieste, Orgeat par je ne sais quelle télépathie semblait aussi avoir décidé que la promenade lui était tout particulièrement destinée. Alors ensemble on a fait le premier tour, ils ont vite trouvé des bâtons de druides, pointé tous les coucous des bois et chanté la jolie chanson qui les raconte. Il y avait du jasmin partout autour de nous. Je les ai raccompagnés à la maison, pyjamas et tu réchauffes la fougasse, avec une poignée de salade pour tout le monde!, vite détaché le koala que j'avais dans le dos pour mes bâtons, et je suis repartie. En rentrant le repas commençait à peine et mon assiette était mise. Encore une de nos journées à tiroirs, celui des trésors, des chaussettes dépareillées et celles bien rangées. 

(Andrée Chedid)

Soif et petits plis









On croise les gens plusieurs fois dans la journée, comme dans un tout petit quartier affairé. Le jogging de M-F, sa pause devant chez nous. La chienne se sauve et Mr. F nous la ramène, avec sa chienne à lui, puis je retourne la chercher vers chez lui. Plus tard, Melchior en poussette, M-F à nouveau, qui s'est changée toute chic. On m'amène un plant de rhubarbe "de la mamie", je vais chercher des oeufs chez une autre et Melchior est tout bercé de nos longs bavardages. C'est une période coups de tête. Vite, sortir, d'un coup, il faut. La chienne, le bébé, les vélos, vite des pas dehors. Comme une énorme soif à étancher. J'ai l'impression de presser les gens que je croise comme des citrons, tout, tout, tout prendre des ces rencontres. Quand on arrive à ce petit moment de flottement, les enfants, les courses, j'ai entendu/j'ai lu que... on a tout dit, et on n'est pas assez proches pour raconter les biscuits ou la comptine ensemble, trop différents pour parler de la série qu'on regarde en ce moment ou du polar fini sur le banc au soleil... mais on prendrait bien encore quelques mots les uns des autres. J'ai remarqué que les silences confortables avaient plus de place entre nous, comme ce petit aah qu'on exprime, les mains croisées sur le ventre à la fin d'un repas un peu long, en se reculant dans sa chaise. Juste là. 

Je ne sais pas combien de fois j'ai dit je crache dans la soupe ces derniers jours. Il faut s'excuser un peu d'être si bien, de mettre du temps à se rappeler le matin au réveil, comment c'est le monde en ce moment. J'ai l'impression d'avoir gagné un troisième poumon, de pouvoir lever les bras plus haut. Peut-être même qu'à la fin de tout ça je n'aurai plus besoin de lunettes! Comme si ça allait me changer physiquement.  La couche de souvenirs ensemble qu'on n'aurait même pas imaginer pouvoir glaner, mais sans changer de vie non plus. Il ne reste plus que la première couche de notre vie, celle qui tient le mieux debout et qui fait que tout ça vaut le coup. C'est un bon temps pour la nostalgie.

Quelques jours après ce sont des bleuets qu'on m'amène, j'avais peur que vous ayez déjà, mais je me suis dit on sait jamais...Puis le lendemain des oeufs de poule naine, ils sont trop mignons non? J'ai pensé aux garçons! Il va falloir que j'en fasse des biscuits, pour remercier tout le monde. Et des bouquets de pivoines, quand elles seront fleuries? Mais peut-être qu'offrir des bouquets ici, dans ces vies entourées de jardin, ça n'a pas trop de sens. Trois jours, trois personnes en face de moi à travers un écran et les mêmes mots bien que les contextes soient différents. Arrête donc de te mettre la pression, zen, prends ton temps... les mots sont banals, et mes réflexes de bonne élève hyperactive en quête de bons points (sic, sic, sic et ouch) encore plus. Un peu résignée je ressens ce maillot collant et un peu étouffant. Un peu moins bienveillant il y avait eu ce je ne vois vraiment pas pourquoi tu t'embêtes à faire tout ça tout le temps. Parce que c'est ma dernière vie? Parce que bla-bla zone de confort? Parce que mes bouchées ne sont jamais assez grandes peut-être. Au bout de combien de temps les je ne suis pas comme ça deviennent-ils une seconde peau? 

Mais en vrai, pour de vrai, il y a plus de gai que de vague à l'âme. C'est eux qui mettent le glaçage sur les cinnamon buns et qui louent la soupe de lentilles et ses crackers. Au petit matin on fait des puzzles à deux, en chuchotant parce qu'avoir un peu de temps en catimini le matin c'est vraiment trop bon. Les barboteuses montent vite. J'ai envie de Suède et de crevettes, à cause de ce livre que j'engloutis. On se demande si on ira en Ecosse cet été. S'il y aura la Bretagne prévue, même. Jusque où peut-on se projeter sans leur mentir? Quand les pivoines seront fanées? Quand on aura fait le dernier feu de la saison? Imagine si j'ai le temps de lire les 6 tomes de la saga?? (Mais ce serait peu significatif en vrai parce que je lis vite). 

Amour, pivoines ou lilas et brioche à vous!