Quand on est arrivé le 2ème matin dans la cour la jardinière cousait au soleil. Avant il y avait eu plein de bonjour, des oh la petite main!, des bras tendus même. Quand être accueilli sonne vrai. C'est un rythme différent, Pépin au jardin d'enfants tous les jours, qu'il faut réfléchir et calibrer pour que ça reste vivable après tant de liberté floue. Minuter sans trop en avoir l'air, ça n'aura bientôt plus un goût de faux, sûrement. 

A la bibliothèque de la plage j'emprunte un bouquin, Les variations Bradshaw, juste pour sa couverture aux éditions de l'Olivier. Comme avant, lors des sessions médiathèque-refuges, très nombreuses de 16 à 24 ans. Quand je n'avais pas une obsession à nourrir -les correspondances, Simone de Beauvoir, Marie-Antoinette ou Hannah Arendt- je prenais n'importe quel ouvrage blanc avec son arbre noir, et souvent c'était bien. Comme avant, dévoré en quelques heures, pendant une tétée ou une insomnie. Ça c'est nouveau. 

Ma grand-mère me dit je suis coiffée comme la poupée du loup car je me laisse pousser les cheveux. Je ne sais pas pourquoi ça me touche terriblement. Une coquetterie qui dit que la vie sera longue. Plus tard sur une plage, je rebroderai un goût de filiation, cette femme qui a la même voix que ma mère et évoque une place pour moi dans sa vie, après un silence de mille kilos. L'arrière goût d'acier lancinant peut enfin s'en aller, 6 ans, 8 ans? après. Je suis nulle pour les dates, surtout celles qui piquent. Ce sont les vacances pansement ou même peau neuve. J'en ressors des liens retissés, l'impression de faire vivre une mémoire qui jusqu'à présent avait le goût d'un oeil par le trou de la serrure. 

Maintenant on brode à deux, on tricote même à trois autour de la table. Les inconnus qu'on accueille à la maison, encore ce mot, parce que c'est ça qui fait que la vie est vivante. On se raconte, j'entends ce qu'on dit de notre vie et me dit ah oui c'est vrai c'est ça. D'ailleurs quand ils sont tous dehors il m'enlace et me dit dans le cou comme il aime notre vie. Pfiou que moi aussi, les instants minutés-pyjamas comme les soirées qu'on vole au sommeil. Ça travaille, quelqu'en soit la forme. V. qui reste 3 semaines avec nous nous offre une spirale d'herbes aromatiques, qu'elle construit avec une minutie qui m'attire. Moi j'essaie le point de broderie qu'elle m'a montré pour un cadeau en feutrine. Les mains s'agitent autant que les mots, on aspire l'une l'autre ce regard extérieur qui agrandit nos pas en avant. Ça picote un peu, son fils et ses angoisses, les miens et leur côté fourmis sucrées. Mais... des choses qui laissent une trace, qui ajoute des feuillets à notre album de vie. Juste bien. 


On avait écouté Lou Reed en rentrant en voiture du pique-nique à la source. C'est un endroit très spécial, sur le plan énergétique. Mes petits Robinson, voire sauvageons, dans l'eau fraîche à faire rougir les mollets, et le petit garçon qui nous accompagne, chapeau et chaussures, lui, au bord de l'eau les regardant. Odilon ton short va être mouillé! qu'il lui dit un peu rabat-joie. Mais il n'entend pas, ça ne lui parle pas, il n'est que sensations, que mouvements, les mots sont pâles à côté de cette dose de vivant. Ils servent à revivre, plus tard, à réaliser que c'est bien vrai. Quelques heures après, au lit les larmes aux yeux, mais dans le noir il ne le voit pas, je pense à voix haute mais comment on sait si on leur rend service

Je voulais appeler ma grand-mère depuis plusieurs jours. C'est que ça dure longtemps toujours, et que du longtemps je n'en ai jamais trop devant moi pour l'instant. Nos anglais, ce couple qui reste 15 jours chez nous sur le principe "logis-couvert contre services" étaient partis voir la ville, les enfants labouraient le coin de terre qui attendait que je me décide (bégonias ou pas?), le bébé calé chez son père et moi je découpais un jeu de lecture. Après quelques minutes, oh toi je sens que ça va pas! Ne pas pleurer, ne pas pleurer, qu'elle ne se dise pas que c'est grave, parce que ça ne l'était pas tant que ça non? 

D'un coup dans la gorge la boule qui flottait toujours un peu au-dessus des vagues grossit. Le chemin qui me semblait sur-mesure d'un coup gratte et vacille. Je leur écris pour les rencontrer? Cette petite école Steiner, peut-être un peu loin de chez nous, sûrement trop, qui pourrait faire une belle fenêtre sur le monde à nos garçons. Et soulager mes épaules qui sont lourdes de je-ne-fais-pas-assez-bien-ïte... Lui est moins sûr que moi, mais j'ai vraiment envie de cette ambiance là pour mes enfants. Par petits temps, car il ne faut pas trop séparer la famille collée serrée que nous sommes... Peut-être que je ressens l'envie de les retrouver, pour la 1ère fois. Ouvrir un peu la bulle, tu y crois, toi

Sur un banc, les pieds tout rouges d'avoir tant marché, je dis mais oui un cahier, un cahier d'eux! Il est rose, plutôt moche je crois, et traîne sur la table du salon ou le buffet jaune. Très vite, en quelques mots quand on passe devant j'y écris sous "août 2018" les bons mots, les petits grands évènements. Je te t'aime, ma vie c'est la préférée, les petites roulettes qui se font la malle. Quelques petits mots s'enchaînent dans ma tête, parfois, le soir. Il me faudrait une feuille, un cahier, mais il faut dire que chuchoter en moi ces derniers temps ça m'allait très bien. Puis toutes les petites mains qui se tendent, ailleurs, c'est devenu plus agréable que parler à haute voix, ici... un peu seule. La trace m'obsède toujours, bien sûr. Mais comme le talent manque, et la vie est si forte, c'est bancal et dissonant un peu. 

La maison est pleine, souvent. On est à trois autour des rosiers, j'ai le réflexe de parler anglais et eux de me répondre  en français. Comme le jour où Melchior est arrivé, je dis au revoir aux rosiers qui me griffent quand je passe trop vite sous la glycine, les rosiers qui sont trop rose pour m'émouvoir. Ils ont sûrement été plantés avec joie, alors je dis quelques pardon en tirant sur les racines. Une digitale y prendra place, la plante avec toutes ses cachettes à bourdons. Ils sont venus nous aider, en échange d'une petite place dans nos vies quelques semaines. Qu'est-ce qu'on fait avec de l'aide, quand on fait toujours sans d'habitude? Laisse, laisse, je peux le faire. Merci, merci, merci. Rien que faire avec, c'est agréable. Qu'il y ait d'autres mains que les miennes, ça force un peu moins l'invulnérabilité. 

Vouloir trop bien faire, c'est un peu cliché quand même. Pourtant j'ai mal aux jambes, cette après-midi là. Le four est chaud et la table pleine de cookies et de tartes pour les pique-nique à venir. Dans des pots j'ai anticipé le dessert pour après-demain, etc, etc. Je vire un peu parfaite femme d'intérieur là non? La veille, 20 minutes inespérées, Melchior ne s'étant pas réveillé alors que je me suis relevée après l'avoir endormi dans notre lit... je raconte des histoires de farine à François, lin et quinoa machin... D'un coup lui dire presque en colère bon sang j'ai dix minutes de juste moi juste toi et je te cause de farines en long en large et en travers, c'est quoi cette vie! C'est la vie tourbillon, pour un temps, qui nous laisse les yeux dans le vague et les lèvres ouvertes en un demi-sourire perpétuel... Il y a beaucoup d'amour et d'absurdité dans l'air. 





Une sieste à trois, mais lesquels? On vit les lits et les câlins musicaux ici, ça donne une belle chanson. Cette fois c'est moi et le koala, évidemment, et Pépin qui a dit que ses yeux piquaient tellement il était fatigué. C'est doux de l'entendre s'écouter un peu, ce petit verrouillé de l'intérieur... Longue, très longue, cette sieste. Je lis l'heure plusieurs fois en me levant. Ça me fait tellement de bien ces heures piquées par ci par là, en échange des nuits qui sont comme des miettes de biscotte. Entre les tétées, canapé, morceau de tabouret, je plante de la camomille dans le jardin. Je ne trouve pas le temps de déplacer le basilic pour lui donner plus de place, mais je vois de loin que les courgettes rondes ont repris du poil de la bête malgré les attaques vigoureuses (et répétées) des limaces... 

Le soir j'installe mes aiguilles sur le lit, je guette un chouette podcast mais souvent je n'arrive pas vraiment à entendre les mots bout à bout, je n'ai plus la tête à ça. La veille je l'ai attendu longtemps sur le canapé, après une longue conversation avec une éventuelle fille au pair. J'ai raccroché en me demandant si, aussi enthousiaste soit-elle officiellement à propos de la campagne, ma description de notre environnement boisé (sic) ne lui avait pas fait un peu peur... Mince. En fait il était tombé en panne, comme moi quelques jours avant. La campagne pour de vrai donc, et plus un véhicule, ah ah. Ces quelques jours cloitrés forcé avaient un goût de terrier pas si désagréables. J'ai sorti du pesto et des parts de clafoutis du congélateur, et les travaux de peinture ont bien avancé. J'ai bidouillé un gratin avec des tomates séchées, et le midi on avait jeté tous les haricots et les petits pois récoltés à une demi courgette dans du bouillon. 

Sur les wasa du beurre de cacahuète et de la confiture de framboises, je convertis tout le monde en un matin. On se dit jeudi les meubles, vendredi le jardin et samedi la maison, et ça devrait le faire non? Les programmes qui sur le papier roulent toujours, avant l'arrivée de ma famille en visite. Trois rideaux de cousus sur les cinq à faire, c'est forcément de bonne augure... On me parle depuis une plage et j'envie le bleu. Elle me parle en tant que maman d'une grande famille, elle a eu 4 enfants. Elle me dit, enfin comme toi, parlant de cette vie sans trop de bulles d'air mais joyeuse. Ça résonne rigolotement à mes oreilles, une grande famille, enfin moyenne-grande, mais c'est nous maintenant c'est vrai.






On mange quoi ce soir? Moi je ne me suis pas encore vraiment remise de la nuit, je ne sais pas si j'ai trop ou pas assez mangé, à force d'avoir picoré ci ou ça, et je me dis que les enfants ça n'est pas vraiment mieux. Un bain pour laver les gribouillis devant les yeux. Je me suis trompée d'une semaine pour l'arrivée de ma famille d'Ecosse, on a donc une semaine de moins pour terminer leur chambre, et d'un coup ça m'a un peu serré le bide. J'ai coupé du tissus pour faire des rideaux pour les cloisons atelier, sorti la machine, mais c'est une journée très tétées donc je n'ai pas pu aller plus loin...  Il y a les urgences de la vraie vie, et l'essentiel, et je lui donne pleinement mon consentement. Petites touches de la vie, quand même, dans notre bulle: le gâteau aux cerises, dévoré par Pépin et moi quand les 2 autres l'ont plutôt boudé. Des pots de confiture à la cerise, aux framboises et à la mélisse, qui donnent envie de kilos de brioche pour la savourer... On est allé pique-niquer au lac, savourant une fois de plus ces temps hors du train de la vie (elle encore!), en faisant l'école à la maison, d'avoir ces lieux pour nous tout seuls en semaine et ne croiser que des gens à contre-courant eux aussi... Les gens d'en dessous ou d'au dessus, sur le trottoir d'en face au moins. 

Une nuit les larmes coulent toutes seules. J'ai mal, j'ai mal, j'ai mal et je n'arrive pas à voir plus loin que ça. Je suis embourbée, écrirai-je plus tard à une amie. A 4h du matin on est plutôt seul, Melchior n'a pas envie de téter, alors que ça me soulagerait drôlement, et François... est un homme. Je voudrais une fausse maman sous le lit, un sms de la sage-femme, quelqu'un qui me dit courage tu y es presque quand moi je suis enrubannée de ça n'ira jamais mieux. J'oublierai très vite, oui c'est vrai, mais là dans mes hoquets il n'y avait plus de mots qui faisaient sens. Seulement la brûlure et le sommeil que ça me volait quand il vaut de l'or... Au lit la journée suivante, les frissons et les coups de chaud, je connais bien, et Melchior tout en sueur de câlins sur moi. On se réveille à peine, le temps d'un livre et d'un imagier avec les grands. Ils goûtent la glace à la cerise et au yaourt qu'on a fait la veille, je prends 2 fois plus précieusement ma dose de leurs sourires. Je laisse un message qui grésille et qui hoquète à une marraine la fée, puis à une autre. La voix goûte comme un très long bras autour de mes épaules, qui caresserait même la tête de Melchior, et je respire un peu mieux. 

Je lui dis oui, oui, vas-y! Mais quand il ferme la porte ça tourne un peu autour de moi. Un livre tous les 4 sur le canapé, Melchior dans l'écharpe et eux chacun d'un côté. Si je tenais un peu mieux sur mes jambes je ferai de la pâte à crêpes pour ce soir... mais pas aujourd'hui je crois. Il y a sûrement des haricots dans le jardin, et par la fenêtre je vois comme le maïs est haut. On pourrait faire des repas de chocolat chaud, et on a des stocks de Weetabix alors... On est tous les quatre, les enfants et moi. C'est la première fois que ça arrive depuis qu'ils sont trois, on est lovés dans le lit, une pile de livres devant nous. Plus tard je tricote depuis une chaise dans l'entrée pendant qu'ils jouent sous la pluie dans le jardin, Melchior toujours lové. Je suis là (pour vous), que semble leur susurrer tous mes gestes. On avait besoin de ce tête à tête, devenir cinq, petit bout de vie après petit bout de vie. Finalement je les fais ces crêpes, entrecoupées de deux tétées. Quand il arrive ça n'est pas prêt mais ça on sait s'en ficher maintenant...