Seule. La voiture disparue au bout du chemin je me suis installée sur le banc en pierre devant la maison. Les oiseaux étaient nombreux et se racontaient le printemps. Des papillons jaunes, et même les noirs et rouges qu'on voit moins. J'avais préparé la chambre d'amis hier, et rangé l'entrée ce matin. Il avait dit ohhh en rentrant, c'était bon d'être enfin plus efficace. Le temps devant moi pouvait être léger si je choisissais. Ma mine réclamait une sieste, mais manger ces heures comme ça, ça aurait eu un goût de gâchis. Je me suis retrouvée si facilement. Ce film d'Agnès Varda qui traînait dans un dossier, mes aiguilles... Pour des béguins pour le marché de printemps de l'école, du temps pour moi un peu pour les autres quand même, parce que la vie est intense comme ça pour l'instant. C'était moi, jambes croisées sur le canapé, ma pelote, le thé qui refroidit, Sandrine Bonnaire très belle. 

Une après-midi les mains dans la terre. Je ne les avais pas retrouvé alors c'était sans gants. On avait travaillé le matin et c'était le temps d'être à genoux, un trou, du terreau, et la petite main concentrée qui jetait une à une les graines de haricots. Une graine d'arc en ciel haricot rouge! Vert, haricot vert! Mais non, il les voulait rouges. Puis bleus, puis jaunes. Bon on verra, on aura la surprise! Troisième année à goûter ces sensations, mou sous les pieds, accroupie ou penchée en avant, changer parce que ça tire là ou là. La première année et la terre que je dérangeais un peu après toutes ces années à attendre, pas très emballée par mon idée de potager. L'an dernier, moi et mon bébé dedans debout sur la grélinette, des haricots déjà et les petits pois qui n'avaient pas trop marché. Cette année je goûte à ce qui prend bien la forme d'une routine maintenant. J'ai en tête les expériences que je glane de discussions en rencontres, un peu de ma sauce, un peu de la leur. Je vole même le temps de planter de l'aneth et de la coriandre, pendant qu'ils ramassent les craies. Sur la terrasse sont dessinées des coccinelles. Même des bleues

On a dormi et c'était bizarre. Ainsi la vie reprendrait un peu son cours, la bulle de chaos se ferait plus fine. Quelques soirées plus tard je finirai un pull, c'était donc vrai... Regarde avec des poches, c'est trop chouette non? Dedans il aura l'image de ces temps sens dessous dessus, les repas de tartines pendant que les yaourt aux fraises de l'an dernier chauffaient. J'en avais gardé deux pour eux, encore congelées comme de gros bonbons rouges et au moment de les embrasser pour la nuit ils sentaient la confiture. Une odeur de printemps et d'amour. Le sable qui me pique les yeux sur le fauteuil à côté du feu, mi fatigue mi poussière d'étoiles. 




J'essayais d'écouter une émission sur le site France Culture, une histoire de véganisme et capitalisme, mais Melchior essayait de se bercer avec son chant inuit et je n'entendais rien du tout. Là haut ça dormait,  un coucher tout parfait. Notre pile de livres, nos montagnes de baisers et même pas besoin de remonter dire que si si c'était bien l'heure de dormir. A la place de la musique, cette chanson que j'écoutais tant quand il fallait bien que la mélancolie de ma vie sonne plus joliment. Cette longue période, prisonnière sur le papier mais avec la légèreté que me donnait cette certitude au fond que ça irait. Ça irait forcément, mon élan vital et ma vieille âme sous le bras. J'en rêve encore, au réveil ça a encore un peu le goût de quelque chose qui ne serait pas digéré et j'en suis toujours étonnée. Je change de piste, j'écoute Comme un légo en live plusieurs fois de suite, dans un autre onglet j'avance sur ma compta. Melchior ne dort toujours pas mais on est tranquille dans cette intimité, notre fil rouge depuis le début. Il est parti chez son frère pour leurs soirées garçon, je prends mon pyjama juste au cas où, mais je sais bien qu'il reviendra avec des croissants demain matin. 

J'entends parler d'une expo Bonnard à Londres et sur un coup de tête, comme Brueghel nous avait amené à Vienne, je prends billets de train. Je joue la fille qui lui fera une surprise pour nos 7 ans en avril, puis quelques heures plus tard je lui raconte tout, parce qu'on vit comme ça, à vivre tout au diapason, on tisse ensemble très ensemble, que ça aura plus de goût d'anticiper ces souvenirs ensemble. Les autres jours je vois un peu flou, je guette les minutes gratuites de la journée, celles sans chuchotements qui racontent tout ce qu'il ne faudra pas oublier. Je reconnais ce qui se met en place pour pallier l'angoisse. Pas tout de suite (toujours pas!) mais oui d'un coup ça m'apparaît, les histoires de balance et de calories, presque acheter sur un coup de tête un kitchen aid voire un thermomix (sic!)... C'est très efficace pour prendre de la place ces idioties, beaucoup de place, dans la tête et faire taire l'angoisse. Je prie pour un mode pilote automatique, j'ai l'impression que plus je pense plus je fais de dégâts. Une nuit je tue enfin en rêve ce sale mec avec qui j'ai passé 8 ans. En avant, en arrière, en avant, en arrière, comme mes enfants. 

On sera dix en tout, tu es sûre? Bien sûr que je dis oui, la perspective de visages souriants autour de la table et des garçons sur des genoux amis. La veille au soir j'ai mal aux jambes d'être restée debout si longtemps à cuisiner. Je barre sur ma liste, grande passion, le houmous, la pie aux épinards, les salades, le crumble. Il me restera les naans, les corn fritters, la crème anglaise et les cookies. Evidemment je lui demande s'il pense que ce sera assez? Il m'aime tellement comme je suis qu'il ne tique même pas. Tiens encore un instant à glisser dans ma boîte j'aime ma vie. Je finis les cookies, 564gr de chocolat vraiment?! en feignant d'ignorer qu'ils jouent avec l'eau dans la salle de bain, on verra plus tard. J'écoute un album de Bjork et François et Melchior ne sont pas encore réveillés. J'ai réussi à articuler deux mots ici, je ne suis pas si hagarde que ça. Le mode automatique est une veste qui gratte qui ne me sauverait peut-être pas tant que ça.