C'était un week-end sans gâteaux, mais sur la table il y avait des croissants au chocolat. A 16h on s'était rendu compte qu'on n'avait pas mangé, et on s'est glissé ce petit regard gêné mais un peu amusé, toujours le même, qui dit que vraiment on est des parents indignes-à-l'ouest. On a remplacé le déjeuner par un goûter aux allures de petit-déjeuner, en vrai ça n'était pas si cacophonique que ça peut sonner. Le soir c'était bouillon, forcément, avec du tapioca pour Melchior. Tout le repas avec une cuillère en bois dans la main, et à faire des bruits de voiture pour les grands. La petite folie ordinaire, celle qui créent cet autre regard entre nous. Entre reconnaissance d'être dans cette famille là, et un peu de fatigue de vivre sur la lune. 

Je ne dis plus il faudrait que... et même en pensée il est plutôt chassé, ça enlève les grains de sable qui crissaient. C'est posé sur une liste et je vais y piocher. Oust la compta, ce mail et cette facture à éditer. J'espère que cette semaine on barrera le rideau en velours à installer, et peut-être même ce coin en haut qui pique les yeux quand on passe devant. 

Les soirées sont plus silencieuses. Souvent avant de partir dans mon igloo pas froid, sous la couette et sûrement trop de couvertures je m'assied sur le canapé, les mains sous la bouillotte. Quelques mots, une pensée ou une remarque, la journée, celle du lendemain, le livre qui m'a occupée pendant la tétée de bonne nuit ou l'émission de radio réécoutée. Ça dit on est bien deux, pas que cinq. On aura le temps de se le dire plus, bientôt, un jour, alors on patiente avec ces petits échanges piqués aux journées dodues. Un matin je laisse un mot sur la cuisinière, puis je l'enlève pour le réécrire. Dire ce qui tord le ventre, mais plus doucement. Ils ne me disent pas vraiment au revoir, des histoires de chevaux à installer dans le train qu'ils sont en train de construire, tant mieux. La route est un peu morne, je dépose le bonnet et le doudou tricotés en laine rouge à ce nouveau bébé, fil doré sur le portail pour ne pas déranger. Au bureau du mardi, le post it sur l'agenda, les bonbons dans la trousse, au frigo le gratin de la veille. 

Oh la tasse fumante n'est pas vide, ce gilet de berger avec son bouton en porcelaine, posé sur sa chaise hier soir pour une surprise de petit-déjeuner, les scones au cheddar que je glisserai entre deux menus, le pull que je voulais tricoter depuis longtemps, avec des poches qui les rendront jaloux. J'aurais envie d'attendre la prochaine respiration comme une carotte, et trahir le culte de l'instant présent. J'observe ces amis avec leur nouveau-né et je réalise comme je fais différemment avec les miens. Forcément me frôle l'idée que je fais moins bien, je lui dis pfff c'est mon 3ème bébé et tu vois comme je ne sais toujours pas faire! Il vaudrait mieux que je n'en ai pas d'autres! Moi je n'y pense pas à les poser quand ils dorment, à me dire que là ils n'ont pas forcément faim, je n'y pense pas à dire qu'il faut que je me préserve. J'ai l'impression que si je passe quelques années en apnée ça n'est pas si grave. Je ne sais pas bien doser entre les envelopper, rogner sur ma sève à moi... jusqu'où je les aide? 

C'est un jour à recharger en graines de tournesol les mangeoires dehors et à red velvet cake...