26/52


On dîne de cerises et j'avale plusieurs noyaux. Des histoires de jeunes pousses qui si elles poussaient tiendraient compagnie au bébé et seraient vite repiquées à la campagne. On y est allé, cet après-midi, avec l'amie venue prêter main forte pour ces jours de remplissage-vidage de coffres et autres escaliers à monter puis à descendre, encore, encore et encore un tout petit peu. La route sous le soleil, comme il se devait. Mais les gens sont bronzés ici! Le panneau à vendre était encore là, et on a poussé au bout du chemin, là où se feront les balades après l'école et les pique-nique, quand le jardin ne suffira pas. Là c'est la fenêtre de la cuisine, là le salon, mais pour l'instant c'est un atelier... Et c'est quoi cet arbre là? On est resté le temps que nos épaules rougissent, avoir un aperçu des bruits, des lumières de dimanche après-midi. 

Ce soir des draps propres mais un lit sans sommier, il ne passait pas dans les nouveaux communs. Je ne sais pas si ça va trop aider mon impression d'être une jeune fille de 80 ans. Mais Pépin collé à notre lit et mes caresses sur son crâne qui nous permettent de grasse matiner jusqu'à 9h. Un nid d'hirondelles est là au dessus du petit balcon, ça me donne envie d'un chat avec qui partager ce joli spectacle. 24h que nous sommes vraiment là et tout le monde a déjà pris un bain, chien y compris. 

Les nouveaux bruits ce sont donc les oiseaux, les dringdring des vélos le long du canal, derrière, les trains étouffés à travers les fenêtres. Il n'y a plus de parquet qui grince mais les griffes du chien font drôlement clic-clic sur ce nouveau sol. Dans la chambre qui n'y ressemble pas encore, le crissement des draps propres et un tout nouveau livre dans les mains. Il faudra que j'aille au bout cette fois, c'est une époque aux phrases et aux livres inachevés. Pépin se réveille et se rendort, peut être bien plusieurs fois. Le changement de toit et de la fièvre, pour la première fois. Un mois peut-être plus que les soirées se font dans un silence monacal, ses révisions et rattrapages, et ma liberté un peu esseulée. Plus tard à  5 heures du matin quand le réveil me fait fuir un méchant rêve j'entends le voisin tourner lui aussi en rond à pas feutrés. Je retrouve le chien en pleine bêtise, dormant sur la couverture de Pépin, et les hirondelles déjà bien occupées. Une théière de milky oolong et il faudra penser à être lundi. 

25/52


Évidemment que c'est la nuit où je me suis endormie le plus tard au monde que Pépin choisit de terminer en sursaut, et avec un cri d'orfraie. Lui s'est rendormi dans la foulée, moi non. En même temps ce gentil bébé m'a sortie d'un rêve dans lequel la marée montait trop vite sur la plage où nous étions, je remplissais un sac de tissus avec nos affaires (des chaussures principalement) mais personne ne m'aidait à tenir le sac ouvert et c'était très stressant. 6h et quelques, faim et yeux qui brûlent. On n'avait mangé qu'une part de gâteau à la cerise hier soir et peut-être bien bu un thé de trop. Moi j'avais passé une partie de la nuit à tourner en boucle à penser à des normes d'accessibilité de cabinets, et quand il était venu se coucher j'étais prête à m'endormir, sauf qu'il était tout réveillé, angoissé et avait besoin d'être rassuré.
C'était le premier matin à étrenner le trajet en poussette. À pieds à nouveau, et ça c'était la bonne nouvelle, mais quand même les larmes aux yeux. Cette grossesse m'envoie sur la lune, j'aime ce petit garçon que j'imagine brun et qui raconte déjà tant avec ses acrobaties, mais je pleure les feuilles mortes que sont notre allaitement et nos balade nez à nez, mots doux à mots doux. Pépin, comme vous le voyez, s'accommode bien de ce nouveau point de vue sur les choses! 

La nuit d'avant j'ai rêvé que quelqu'un qui a peut-être agi comme si j'étais en bois m'envoyait un mail d'excuses. En me réveillant j'aurais pu l'écrire, tant il me semblait avoir tous les mots, dans le bon sens à peu près. J'espère que ça suffira pour enlever cette épine qui gratte depuis un moment, bien que je me demande si le fait que cette petite chose dans ma vie ne soit pas plus l'arbre qui cache ma propre impossibilité de me faire pardonner, moi, d'avoir l'aval de gens qui ne sont plus là.

Yeux qui brûlent mais une épaule chaude qui sent le biscuit à embrasser, et au bout de cette épaule la plus jolie des petites bouches qui chante baba, mama! Une matinée dans un centre qui sent le château hanté, tout le monde part en sorti aujourd'hui, moi j'y échappe par un charmant hasard (la vilaine!). En sortant une promenade entre bébés, sous prétexte de lui laisser la voie libre à la maison, bien qu'il n'ait peut-être pas besoin de ça pour réviser tranquillement. Moi je suis heureuse d'écouter les dernières histoires de cette presque jumelle de Pépin, si différente de lui, et de sa maman qui ne cesse d'être une bonne surprise à mes yeux, je raconte l'après, ça rend tout ça encore plus vrai. Ce soir on dîne de pain aux amandes, je m'emporte un peu, et la nuit arrivera vite, je l'appelle en tout cas. 


Maintenant ça résonne quand on chante ou que le bébé trouve que tel ou tel jouet est un peu trop loin, après deux jours à descendre et monter les 46 marches de notre appartement actuel, puis à nouveau les 17 de celui qu'on occupera le week-end prochain. Dans ces marches justement un coup fil que je n'espérais plus vraiment, alors qu'une tour de boîtes me cache la vue, vite ne pas toutes les faire tomber et trouver un moyen de décrocher. Bon on a du batailler, mais ils ont fini par dire oui! Pas de contre-contre-proposition qui aurait rendu tout cela pas très gai et un peu glauque, dans les bois nous irons! J'ai hâte des virées le week-end avant même d'avoir les clés, pour la montrer aux copains, des tours dans le chantier, et un jour pas si lointain j'espère, des après-midi les mains dans les herbes entourée de bébés aux genoux rouges. Puis c'est aussi se dire qu'on se donnera la main longtemps, on est un peu pudique ou bête pour se le faire remarquer, mais je crois qu'on y pense tous les deux. (Ceux qui font deux bébés en un an et qui auraient besoin de preuves supplémentaires!) 

Dimanche matin dans cet endroit qui n'est plus le nôtre, avec toutes les cerises qu'on nous a apporté je fais de la compote, et un gâteau cerises-amandes. On mange comme des sans-dents, pour le plaisir de partager le même repas. La cuisine est plus blanche, on vit quelques jours de minimalisme et c'est certain qu'on étouffera quand on retrouvera notre fanfreluches. Beaucoup de sacs ont été descendus avec un post-it qui disait "servez vous!", d'autres sont en attente que je trouve l'enthousiasme d'aller à la friperie. 

Charme des jours aux doigts rouges et aux jambes fourbues, le frigo est encore là mais il est vide, avec la femme de papa on mange des calamars et du kouign aman achetés dans le magasin de surgelés du coin. Mince on n'a plus qu'une chaise! Tant pis le canapé est encore là et on y tient tous... Pépin fait un peu de rab chez la nounou et comme c'est agréable de voir qu'ils semblent tous les deux contents de ce bonus. Fin de journée la pluie n'est plus là et on a envie d'un peu de comme d'habitude, on part chez un copain et au bout de quelques rues un pincement au coeur et comme l'impression de mille points de côté, tu peux reprendre Pépin? Trois sur le même dos, c'est peut-être beaucoup. Il faudrait penser à une poussette peut-être, pour continuer à aller ensemble au travail et chez la nounou à pieds, et on nous dira ah c'est pas trop tôt! Ou essayer de le porter dans le dos mais alors comment caresser ses cheveux du bout des lèvres? 

24/52





Mille petits faits qui jalonnent et émaillent l'existence. Le merveilleux scroutchscroutch d'un sac en plastique (double bouh les parents!), les betteraves qu'il découvre avec ravissement et les joues roses pendant quelques temps après! Première fois au parc, et des fraises, encore, encore, encore!

Alors que je me faisais dépasser allégrement dans les escaliers qui mènent à notre 2ème étage, une pensée encourageante est venue, tu te rends compte qu'il ne nous reste plus qu'un dimanche soir en plus de celui-ci ici? Et quelques cartons de suivre, une fois Pépin endormi, plein de sa journée de soleil et de gigotements. Nous avons improvisé des lasagnes alors qu'à plus de 21h la faim s'est rappelée à nous. Peu importe le flacon, ça on pourra toujours faire, la cuisine à quatre mains, fermer les yeux sur le bazar environnant et caresser le chien qui nous suit toujours à la trace du bout des pieds.

Lundi matin, rendez-vous oublié par une jeune fille et pour une fois je ne traverse pas tout l'établissement pour aller lui rappeler. Tant pis, pour elle et peut-être pour moi, car ça n'est jamais agréable de laisser un peu de sa conscience professionnelle s'effriter un peu. Rôde encore trop près cette discussion avec un collègue, qui m'apprenait que j'étais vraiment la plus grande bonne poire de l'équipe paramédicale et me quittait en me disant Pense à toi maintenant! Lundi matin, portes de placards toujours pas réparées et ordinateur inallumable, qu'un peu à fleur de peau je prends comme d'autres signes de manque de reconnaissance. La journée de travail est pourtant courte et vite nous sommes à la maison, lui dans son vichy rose à nous regarder remplir des sacs, tenter par tous les moyens de se rendre plus légers. 

Les semaines à venir sont faites de mains tendues, certainement d'un coup de fil de l'agent immobilier (hein, ça va bien finir par arriver non?? Patience, patience...) et d'itinéraire d'été à griffonner. Les vases communicants continuent de communiquer, je suis moins sur internet, quitte les réseaux asociaux les uns après les autres pour m'enraciner un peu plus profondément dans le tangible, derrière un stand un dimanche pour parler de paniers de légumes ou autour d'une table basse chargée en victuailles. Boumboum c'est bien la bande son de ces jours-ci. 


Dans la cuisine, autour du plan qu'il avait aisément griffonné on s'est regardé par en dessous pour se dire c'est bon, on le fait? Ou peut-être que j'avais décidé ça toute seule, je saurai plus tard sûrement. L'agent a glissé après qu'une revisite avait lieu jeudi, et là, en plus de l'émotion de s'être engagé pour une peut-être-autre-vie, notre souffle s'est fait encore un peu plus court. Ils vont sûrement demander à réfléchir un peu, mais je vous dis vite! Depuis ce téléphone que je cherche habituellement à oublier n'est jamais trop loin, et j'attends sagement. 

Dans la nuit après bien sûr le sommeil m'a vite quittée. Mon ventre est devenu tout dur et je me suis dit ah non pas déjà. Pas avant même d'avoir déménagé, ça m'a un peu inquiété. Ce costume d'inquiétude, il fera peut-être ses valises en juillet, mais avant ce sont beaucoup de marches sur lesquelles souffler, voire pester. Après la piscine lundi et ces couples tout chamallow, j'ai trouvé ma vie bien différente, bien calée sur une autre rive sur laquelle la roche est forcément un peu râpeuse. Il faudrait quelqu'un de très décidé pour m'installer sur un tout autre type de fauteuil, et très peu bizarrement ce ne sont pas ces gens là qui m'attirent pour l'instant. Pas si sans séquelles que je ne le voudrais.

Ce matin c'est encore une fois grise et fermée que je suis partie, il était peut-être bien en train d'essayer d'être gentil, et un jour je regretterai de n'avoir pas bien vu. A l'instant une séance atroce avec cet enfant avec qui ça ne passe pas, tu es un monstre, tu es "chaud matin" de toute façon! Mon empathie de soignante s'était fait la malle depuis bien longtemps, et je cherchais seulement une façon d'éviter qu'il retourne le bureau plus qu'il n'avait déjà commencé à faire et à écourter la séance le plus diplomatiquement possible. Je ne sais pas d'où vient cet effet que l'on se fait, mais c'est explosif. De ces gamins qui nous paraissent à la fois magiques et diaboliques parce qu'ils semblent avoir tout compris de nous en quelques instants. J'aimerais ces mots plus légers, moins agacés. Je crois que l'été n'amène pas que des bons souvenirs, et ça m'embête que les fleurs soient ainsi froissées. 

23/52







Chaud le bébé!

J'entends Pépin respirer, lentement et profondément, et François travaille à côté. Le chien se laisse tomber sur le côté sur le parquet, une espèce de boum qui raconte comme il dort bien, lui aussi. Dans la rue des bruits d'été, presque, la musique un peu moche et bien trop forte dans des voitures, des gens qui rentrent à plusieurs. Moi je suis morceau d'écorce et coton émietté à la fois, je veux oublier que j'ai des pieds, oh et le reste, en ai-je si besoin? Je veux continuer à aller et venir du travail à pieds car j'ai l'impression que le jour où j'arrêterai je ne le ferai plus jamais, mais l'onde de choc est maintenant longue à s'atténuer. Sur le ventre je porte 8 kilos tout pile et 73cm, et dedans, assez pour cacher un bon tiers de mes pieds. 
Il ne faudrait pas que j'attende qu'il vienne se coucher pour me laisser aller au sommeil, je risquerai d'être déçue, et en ce moment chaque page qu'il lit, chaque fiche qu'il récite est une bonne nouvelle. Je tourne alors, et je gargouille. 

Ce soir on a nouveau fait cuire une partie de notre salade hebdomadaire, avec des pommes de terre et du persil, plus un trait d'huile d'olive et c'était drôlement bon. Puis du melon et des fraises, et même une tranche de pastèque. Puis des menus monochromes, pizza au fenouil et au chèvre, gaspacho de pissenlits et de fanes de fenouil. Le gâteau est au sirop d'érable, et bête comme tout. 

Ailleurs les sacs prêts à partir s'accumulent, j'ai hâte d'avoir les clés du nouvel appartement pour me rendre compte que oui, celui-ci finira bien par être vide. Oh non, celui là tu le donnes? Et tu ne vends pas tes Wedgwood? Mais si, si, le mausolée dans lequel je vis pèse trop lourd, et j'ai enfin envie d'y mettre ma marque. Même si ça passe peu finement par un vide frénétique. Et la re-visite de la maison verte mardi, après son premier oral...Vivement, vivement!

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Le gâteau: 

100gr de sucre de coco mélangés à 3 oeufs, y ajouter 3 cuillères à soupe de sirop d'érable, une lichette d'eau de fleur d'oranger, 150gr de farine et un peu de bicarbonate ou de levure, puis 125gr de beurre fondu, et au four.