13/52


13ème semaine ah oui? Deux dents, un panel de vocalises bien étoffé, des mouvements de jambes qui donnent envie de l'accrocher à une dynamo. Des journées faites de retrouvailles, entre chaque sieste, chaque jeu, chaque câlin avec l'autre parent. C'est vraiment gai. 

Les questions d'en ce moment c'est un peu dessert ou pas dessert? thé ou tisane? chanson ou histoire? crêpes ou pancakes? renard ou lapin? La vie pas trop trébuchante, haletante juste ce qu'il faut. Je pense très souvent à une affiche d'un tableau de Gauguin qui était dans la salle de bain du tout premier appartement où j'ai vécu, j'en ai comme une sensation physique. C'est une pensée-refuge apparue d'on ne sait où. 

Petits échelons agréables, l'amap, le coiffeur, un décompte un peu honteux jusqu'au prochain jour férié, les centimètres jusqu'aux emmanchures. Des bobards à la pédiatre, on ferait pas mieux d'en changer? On a d'autres personnes ressources, en même temps. Habillé en petit garçon, on n'y va pas un peu fort là quand même? 

Dimanche chou-fleur, et patate douce pour lui, en partie pour le plaisir de lui raconter ce légume qui donne envie d'écrire des poèmes. 


Lundi un peu euphorique, sans raison, parce que pétiller jusque dans les poumons c'est bien agréable. Sauter sur le trottoir du sourire dès le matin, c'est le gage d'une journée qui ne grattera pas. Et son oh vous êtes belle quand je suis sortie de la salle de bain, toute robée que j'étais, n'a rien enlevé à la jolie lumière. En ce moment, on est trois sur le chemin le matin, jusqu'au bout. Dans la côte je lui dis toujours mais ralentis! Voire pousse-moi!, mais seulement quelques mètres, hein, je garde un peu d'honneur. La purée de potimarron au kiri et la purée de poire-petit suisse étaient dans le sac, glinggling, et au bout de la rue le bébé s'était déjà rendormi. 

Lundi-reste de la semaine en tête, demain la copine et sa boulette du même âge que Pépin, et des petits bonheurs à glaner à droite à gauche. Il faudrait ranger un peu, non? J'aime les grands du lundi matin, le petit défi de trouver une façon de les mobiliser, de développer un peu leurs réponses monosyllabiques. Ça joue bien hein Clémence, je fais travailler mes neurones hein? et je ris jaune face à ce R. encore en train de peiner pour nous distribuer 6 cartes chacun. Enfin c'est mon papa qui dit ça des fois. Ah le droit à une parole propre... 

Petits cris de joie qui m'accueillent quand je viens le rechercher, non mais comment se remet-on de ça? Le retour à deux, vite il dodeline pendant que je chante. Toujours une mélodie qui traîne, je ne sais pas d'où ça me vient, je n'ai pas de souvenirs de ces sons là. Mais pendant les petites toilettes de chat, les repas, les promenades, ça nous accompagne. Après un goûter à deux cuillères, pendant qu'il gazouille-pré sieste je mets les mains dans la farine,  le replay des Pieds sur terre d'aujourd'hui dans les oreilles. Une tarte au sirop d'érable, aussi douce que le moment qui l'accompagnera promet de l'être. Et entendre oh ça sent bon! quand la porte s'ouvre, c'est un cliché de bonheur qui me sied bien. Et avec les chutes de pâte, pour demain matin, une tarte aux pommes avec autant de cannelle que je le réclamais petite. 

La tarte au sirop d'érable

Une pâte, j'ai fait une fois sablée et cette fois brisée 
Le même poids de beurre fondu et de sirop d'érable (125g pour moi)
Un peu moins de sucre complet
2 oeufs
2 cuillerées à soupe de farine

et hop! 

12/52


Pépin un peu flou, qui a eu l'air mélancolique pour la première fois tout à l'heure. 

Alors un soir je lui propose d'aller lui chercher le bébé, grappiller deux heures de sieste-de lecture-de promenade de chien-de ce que je veux, sur les conseils d'une collègue. J'aurais bien aimé que ce soit lui qui y pense, mais ce qui semble si naturel ne lui paraît peut-être pas coûteux. J'aimerais que les rêves de cette nuit me lâchent un peu, espèce de roman noir qui semble encore vivant loin après le réveil. Vous aussi, vous voyez les jeunes pousses et le ciel plus clair. D'un coup je gagne comme un poumon, et je croque des pommes sans arrêt. Quelques jours les pieds dans l'eau sont réservés pour cet été, ça me semble être dans une autre vie. 

Un anniversaire le vendredi, c'est ce que je préfère. On a oublié l'éclipse le matin, tout occupée que j'étais à consoler une enfant en pleurs. Ses sanglots m'ont donné les larmes aux yeux, et je n'étais pas sûre d'avoir envie de faire preuve d'autant d'empathie devant la stagiaire qui me suivait pour la journée. J'avais cogité toute la nuit à l'idée de montrer les coulisses de mon hoquetant travail -comme si je n'avais pas mieux à faire la nuit comme me remettre de mon accouchement par exemple uhhh- et les quelques mots de la stagiaire en partant m'ont mis sur un petit nuage. Se faire confiance, hein? 

Samedi, on regarde le monsieur de la grande maison d'en face passer l'aspirateur dans ses gouttières en petit-déjeuner -confiture de framboises/purée d'amandes. On rit, un peu gênés quand même de se dire que ça fait un moment qu'on se dit ohlala il faudrait passer l'aspi, voisin zélé qui te fait sentir cracra dès le samedi matin. Une liste de chose à faire, mais toute petite. A midi il est temps de faire une sieste, accompagnée d'une bouillotte. Quand je me réveille le bébé dort lui aussi, ses petits poings en l'air et ses pieds croisés, plus chic tu meurs. On refait un bis? Repas d'anniversaire, deuxième. J'avais suggéré/commandé des spaghettis bolognaises et des profiteroles, tout avait le goût que j'avais imaginé. Quand les rêves rejoignent la réalité, c'est que c'est une affaire pas mal tout ça. 

11/52




Bébé emmitouflé, reniflé, recroquevillé, ébouriffé (depuis peu!). Adoré, adoré, adoré. 

On a rencontré une grande femme blonde, après avoir roulé n'importe comment sur une route connue-reconnue. La route qui nous a mené à Pépin, dans la voiture plus fourgon à bestiaux qu'autre chose des beaux-parents, et la belle-mère qui disait ah ça fait mal hein! Non mais je vous jure. Dans la salle d'attente une pub pour une piscine chouette où je tanne François pour aller ah tu vois c'est un signe et un mobile-trotteur que Pépin explorera sûrement dans quelques rendez-vous.  L'éclairage était vraiment laid et donnait une fausse ambiance de soir d'hiver, alors que le printemps, presque, non? On place d'une place à faire, en douceur, d'ouvrir les bras un peu plus grand, de gingembre et d'être petit quand on a 5 mois. 

Samedi matin aux odeurs de famille nombreuse. Cette idée uniquement formée d'odeurs, de bruits imaginés au fond d'un lit chaud tout avant le sommeil, petite, et qui me suit comme un conte qu'on me raconterait en parallèle de la vraie vie. La photo: le bébé est sur un lit de princesse au petit pois, serviette, plaid, peau de mouton, couverture tricotée, lange. Un renard n'est pas loin, mais il l'intéresse moins que les bocaux de thé et ma danse autour des 3 oeufs-300 grammes de farine-du lait et de la fleur d'oranger. Je touille, j'empile les crêpes, j'oublie la nuit-bateau ivre et le réveil non-pas-déjà-Pépin! Mais si, si, grand sourire à l'appui. Confiture de framboises-chocolat fondu, fin de thé aux noix. Et même Fabrice Luchini en fond, celui qui énervait ma mère et me donne envie d'une vie sabbatique à lire. Je suis toujours subjuguée face aux gens qui sont fait de mémoire, moi qui oublie beaucoup. Et la l'abnégation face à la langue, le rythme, cette danse je l'aurai bien toujours dans les oreilles. Et louer les mots des autres au prix d'enterrer les siens, c'est bien plus courageux que mes quelques bafouilles. Tu devrais écrire! Lancé alors qu'un thé-de-boulot trop chaud refroidit. Est-ce qu'on écrit que quand on est lu? Mon père et les carnets qu'il me réclamait. 

Dimanche à la chair de poule, on reste en pyjama? Aller oui. Il reste des crêpes, et même du gâteau au chocolat, avec un fond de thé de Noël c'est parfait. Les mailles de ce nouveau petit gilet montent, c'est en anglais et c'est limpide comme tout, bien agréable pour chasser un quelconque brouillard. Tu veux bien chercher isométrique dans le dico pour moi? Mon polar traîne sur le canapé, je ne connais pas le chemin parcouru par ce livre pour se retrouver dans ma bibliothèque, mais ces histoires de détectives en Floride m'emmènent tout à fait à l'endroit où il faut entre deux siestes ou une purée de courgettes. Réveil, cliquetis des boules en bois qui l'amusent, ronflements du chien, griffonnage au compas sur des cahiers, lecture de Céline en fond sonore qui empêche quoi que soit d'autre. Un dimanche où le lundi n'a pas sa place. 

10/52


En retard. Évidemment on etait dehors comme des oiseaux qui n'en revenaient pas de pouvoir enlever leurs gants. On a profité d'une jolie grasse matinée, tous les trois rendormis par surprise alors qu'on pensait la journée commencée. Des croissants, des baguettes, et un pain aux raisins sans glaçage pour moi s'il vous plait. Le parrain qui commence à trouver ce bébé intéressant et bien vivant. Tous les quatre on est allé se promener, parler d'avoir trente ans, de compter les sous et de manquer d'un endroit où on ne ferait pas que se croiser avec les inconnus. Pas encore blasés ni amers, enfin je sens quand même poindre une envie de rêver d'ailleurs, mais je pense que c'est seulement parce que je suis la fille d'un étranger.

J'avais mis ma jupe de notre première rencontre, mais il n'a pas remarqué. Enfin pas tout de suite, mais c'est vrai qu'il nous faudrait à chacun une paire d'yeux en plus pour se regarder en plus du bébé qui fait toujours des choses si regardables. Puis c'est un peu l'été depuis deux jours, et ce soleil dans les yeux peut bien nous éblouir un peu. En rentrant cette après-midi, toujours avec cette impression d'école buissonnière que me donne mes nouveaux horaires, j'ai ouvert grand la fenêtre de la cuisine. Si j'avais eu un chat il se serait mis pile là, sur le rebord, car le soleil y tapait fort. Les cris de la récré de l'école d'à côté ont empli l'appartement. En attendant que l'eau bouille je repensais à la discussion avec mes collègues ce midi, est-ce que j'en ai trop dit, est-ce que se positionner c'est trahir ou changer de camps, et est-ce que je n'ai pas toujours trop envie de faire plaisir? Enfin on était d'accord sur la facon d'être plus pertinentes dans nos actions auprès des enfants et je crois que ça peut suffire à me dire que c'était une discussion efficace.  

Ce soir mon envie de gâteau au chocolat l'a poussé dehors, panier à la main. En attendant j'ai mangé un pamplemousse en trouvant que c'était la meilleure chose au monde. Et toi Pépin, butternut ce soir, ça te dit?




Ne pas dormir un soir où j'ai l'occasion d'avoir une longue longue soirée, ça me donne un peu l'impression de faire l'école buissonnière. J'essaie quelques minutes, je me greffe sur son souffle lumière éteinte, les mains sur le ventre, mais non, c'est d'un petit rab de vie dont j'ai envie plutôt. Je finis ce livre que j'ai commencé en me disant qu'il faisait un peu roman d'été, avec sa galerie de personnages aux masques un peu grossier, puis finalement, l'absence de rebondissements obligatoires, ce que je prenais pour de la lenteur et qui se transforme en saveur... C'était le premier livre lu en quelques jours depuis longtemps et peut-être bien que rien que ça ça le rendait un peu festif. Le personnage principal était une sage-femme, ne nous éloignons quand même pas trop du sujet! Les descriptions de bouffées d'enfance dont il est parsemé m'ont beaucoup parlé, moi qui ressent souvent, petite bulle qui éclate m'enlevant de l'ici et maintenant, le toucher de ce papier gris ou de la moquette rose de ma chambre. 

Ce serait facile, n'empêche, de complètement se fondre dans cette empreinte de maman, de m'y repaître, d'en faire mon corps. Mais ici on le danse, plutôt. Retrouvailles, un peu de moi, retrouvailles, un peu de moi, retrouvailles, un peu de nous aussi. Un premier yaourt fut donné, j'ai trouvé que c'était un moment drôlement symbolique. Il a drôlement aimé et j'ai pris ça pour une confiance en la vie qui m'a rendu ce bébé encore plus aimable. Les petits points vers lesquels on navigue ont d'avance un charmant goût de fleur d'oranger et de sucre glace, la visite de ma famille d'Écosse, encore, des traits dans la purée à la fourchette, et des paires de chaussettes pour tous les pieds de cette famille. Il parait qu'en Russie, en offrir à un nouveau-né porte bonheur (mais sûrement que si elles sont faites maison!). Je découvre naïvement la solitude liée à ce nouveau statut, presque comme du recueillement ou un voeux de silence. 

C'est un samedi compote de pommes-combi à  l'envers. Il va falloir quelques tasses en plus pour me détacher de la folie de mes rêves (qui impliquaient des collants couleur chair, oui c'est allé jusque là!). J'espère qu'avec François nous nous dé-facherons, mais les mots, comme toujours, semblent lui barrer le passage. Mes mailles, la radio, et un peu de confiture de framboises sur du pain à la cannelle, ça ira quand même. 

9/52


Pépin le roi du regard en coin, du chant aigu, toujours si emmitouflé de couches de doux que je vais en faire un frileux... Mais c'est si agréable de douilletter son petit... 

D'un coup l'inquiétude, pour des choses idiotes hein, les lettres doubles dans les mots (comme au bon vieux temps du concours), ce que je vais cuisiner pour les copains, enfin besoin de quelques noeuds là haut on dirait. Et les gens qui écrivent pour de vrai, et cet enfant dont je n'ai encore jamais croisé le regard, mais celui de sa maman pleine d'espoir qui vient me gratter au moment où je marche sur le rebord du sommeil, les petites piqures de rappel au moment de sombrer dans l'entre-vie. Il faudrait un coup de froid, un coup de chaud, un grand plongeon, quelque choc qui nous ferait l'effet d'une pichenette. C'est pas du tout comme si on ne se sentait pas vivant! Mais il y a bien un petit bourdonnement sourd, les escalators sur lesquels j'attends mon tour qui vont un peu trop vite...

À table le midi, à la droite de mon M, non pas le mien d'ailleurs, du petit M, parce que la gauche n'existe pas depuis qu'on est allé tenter d'apaiser son épilepsie tout là haut. C'est un peu dur pour lui d'apprécier ces purées alors qu'il peut et doit manger des morceaux, bref, la lourdeur et les méandres de l'institution, et leurs dégâts tout au bout du circuit. Et l'éduc qui me dit ah maintenant c'est fini plus de bébé-congé maternité, plus de coupure d'ortho, t'as vu les dégâts après

Gris mouillé un dimanche matin, c'est un peu l'anarchie, Pépin porte son plus moche pyjama, je renverse ma théière sur le canapé et Flanelle fait pipi sous la douche alors que je le lave. C'est en sabots que je vais chercher les pommes de terre qui nous manquent pour la potée de ce soir, et dans la queue pour payer nous ne sommes qu'une troupe d'ébouriffés. Un second gâteau de mars devrait aider à remette un peu de cohérence dans tout ça et ajouter la pointe de miel dans nos gorges qui nous évitera de nous mettre à râler. Puis on a encore la promenade au soleil d'hier, avec les gens doux qui pourraient nous rendre un peu nostalgiques. Et le repas de lapinous (sic) qui va avec, la tatin de poireaux -encore!-, le gratin de céleri et les carottes à l'oseille et aux graines de lin.