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C'était l'appartement d'un violoniste, tout en haut d'un immeuble dans une des rues penchées de Bruxelles, de celles qui nous font pester mais qu'on aime quand même particulièrement. Toute façon c'est un peu la ville amour vache. Un peu en retard que nous étions, il avait fallu s'arrêter, vite! Ce fut sur le parking d'une pépinière, tout était éteint et contre moi il y avait le froid de sa combinaison. Rouge, avec la fourrure autour de la tête, celle dont on croyait ne jamais se servir mais qui transforme notre bébé en inuit quand on prend la voiture, de temps en temps. Monter les étages d'escaliers recouverts d'une fine moquette, j'ai toujours trouvé ça chic, d'une ambiance un peu coulisses de théâtre. On n'avait pas de parcours mais le jeu de piste devait prendre une jolie forme, de toute façon. Les amis, celui à la belle barbe qui a les yeux mouillés devant le "petit cœur", celle qui nous dit ah moi je pourrais pas, mais il est chou! Les belles voix, toujours. Nos adresses, où l'on mange de la tarte aux fruits de la passion et l'on boit le chocolat à la cuillère, moi aussi j'ai un bébé maintenant, elle a deux mois, et oui ça bouge par ici, et on est heureux d'enfin rattraper ce qu'on a manquer... Où l'on refait un stock de thé, comme si on allait en manquer, mais sait-on jamais. Bruxelles cet amoureux avec qui on ne pourrait pas vivre sous le même toit, qui nous pousse à inventer une nouvelle façon de vivre ensemble. 

Pépin y pique du nez, y lève les yeux. Je l'allaite sur un banc au soleil et ce moment se range d'emblée dans le récueil des beaux souvenirs, celui qu'on usera à force de raconter. Dans l'appartement plein de partitions, on fait chauffer l'eau sur une plaque électrique. Le petit grésillement et le bruit froid du fer blanc sonnent comme une chanson de vie étudiante romancée. L'eau est toujours trop chaude, on attend  dans le salon-lit en l'écoutant raconter avec toutes ses nouvelles consonnes, sa langue un peu bébé, un peu oiseau. La nuit, et depuis quelques jours, les réveils qui laissent à peine le temps de se rendormir ou d'entamer un rêve. Les quelques minutes de lait qui lui suffisaient ne l'aident plus autant. Je crois le reposer endormi, mais il se fâche, ne veut plus dormir qu'en travers de moi, tétouillant. Je dis, un peu, qu'il faut que je dorme pour être une bonne maman, mais il est trop fâché pour m'entendre. Les câlins n'ont plus de sens, c'est un petit chat comme affamé qui ne se sent jamais repu. J'ai bien vu, sa phase cannibale et ses pas de géants la journée, quand sa bouche est ses yeux, son petit laboratoire à savoir. Alors oui peut-être que la nuit il faut un peu plus se recharger, oublier l'indépendance dont il commence à faire preuve la journée. C'est mon caractère irremplaçable qui me fait sourire dans mon énervement quand je lui dis en vain mais Pépin, si on est collé je suis tout près même si tu ne têtes pas. C'est aussi cette condition qui m'a offert d'accoucher, d'être ainsi regardée, reniflée. Et réveillée oui, aussi. Alors je soupire, un peu, et pour l'apaiser, le contenter, je lui repropose le sein. Encore, encore, encore.  

J'ai à nouveau très envie de dessiner. J'en rêve et le jour je ne passe pas encore le pas, j'ai peut-être bien un peu peur que mon élan soit moqué par la raideur de mes mains. Ce nouvel oolong aux noix sera peut-être le bon compagnon de quelques griffonnages.  Ces moments de Petit Poucet, un pied nu tout rose à la table d'un brunch, ces pancakess, ce monsieur dans son bain dans la pénombre, les photographier ça aurait volé un peu de plaisir. Mais les dessiner, ce serait les faire durer. Et les broder? Oh oui si j'avais dix vies devant moi c'est ça qu'il faudrait faire. 

4 commentaires:

  1. que j'aime me glisser ici comme une couverture douillette qui fait du bien :-)
    et ce serait chouette des dessins!

    lolabelle

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  2. Une écriture toujours aussi nimbée de mystère...Parle-t-on du présent ou d'un siècle passé en avance sur son temps...J'aime cette étrange ignorance. Merci.
    Ici aussi....la vie qui impose des calmes, des pause et des silences et le désir, aussi, de renouer avec l'essence même de soi.
    alors écrire, dessiner, créer parce qu'il faut honorer les dons et parce qu'il fait ici, l'envie d'une vie à notre image.
    On est taxés avec sourire amusé d'être "pas connectés avec la vraie vie"...
    Tant pis...

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  3. Dessiner, oui, bien sûr, même si les doigts sont un peu raides, il faut (re)prendre l'habitude. Dessiner, c'est comme nager ou faire du vélo, ça ne s'oublie pas.

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et parce que c'est parfois frustrant de ne pas pouvoir s'en dire plus: tinoftea@gmail.com