Le sein sans fin du soir, d'un côté, de l'autre, encore. Je raconte avec ravissement les péripéties de nos soirées, le suspense, les couinements, nous qui guettons, puis qui finissons par nous remettre à vivre quand on se dit que là ça y est, il dort. Je suis surprise d'entendre un silence gêné en face, notre joie c'est donc l'intime personnifié, l'inexplicable, l'impartageable en dehors de nous trois. Parfois l'un de nous deux, l'un des grands, sort de ce triangle pour aller happer un peu de l'autre vie. Quelques minutes sur l'ordinateur, un câlin au chien, un morceau de fromage mangé debout dans la cuisine… Seulement le temps que le besoin de retourner auprès du bébé pour lui faciliter le chemin vers le sommeil resurgisse. La nature est bien faite, nous nous relayons comme par enchantement dans notre enthousiasme à oublier le temps dans ces moments là, à ne pas se languir de quelques minutes tranquille, de manger ensemble ou quand on a faim. La dichotomie entre la vie publique et la vie privée pourrait nous faire un peu tourner la tête, je crois. C'est aussi ce qui rend les journées parfois vivables, il y a toujours l'après
Je suis dans une période de ma vie tellement heureuse que je pourrais souhaiter qu'elle dure toujours. Les journées que je vis actuellement pourraient se répéter sans fin, quelque soit le jour sur lequel le sort se serait jeté (même le lundi oui oui!), sans que je me lasse ou que j'appelle à une autre vie. J'ai rêvé que j'étais enceinte de trois mois, et que je faisais semblant que ça m'embête, par peur de la réaction des autres. Je ne le disais pas à François, mais à notre marraine-la-fée. Elle me disait, oh mais Pépin aura un an, c'est très bien! Je crois bien que c'est ça, je pourrais toujours avoir des bébés, et toujours aller faire mon travail si gai avec ces enfants là. Enfin, la semaine dernière je me suis fait mordre et j'en suis presque tombé dans les pommes (ça fait si mal, je n'en revenais pas!), mais avec ce petit garçon nous finirons bien par nous comprendre. Et je lui ai depuis proposé des compresses dans lesquelles j'ai mis des brisures de bonbon, il a eu l'air de trouver ça bien meilleur que mon bras. 
La vie sonne comme un métronome, je me trouve souvent dans un ravissement du moment, tout est un peu sublimé. La marche vers la nourrice/le travail son bonnet dans le nez, les prises de notes en musique, les quelques rangs silencieux le soir. Mais je suis aussi dans une hâte perpétuelle. De le retrouver pour les nuits-câlins, qu'il fasse jour pour qu'on plisse les yeux de bonheur de vivre une journée de plus ensemble, de l'été prochain, des discussions à venir, des mille prochains bébés, et parfois d'une gorgée ou d'une bouffée un jour, un jour on n'est pas pressé. Et là tellement hâte des moments à venir avec notre marraine-soeur… Ah oui vraiment, c'est gai! 

4/52


Il y a eu de la soupe au fenouil et à l'ail. D'un si joli vert! Plusieurs fois la sieste "tout seul", même si le fait que ce soit quelque chose dont il faut se réjouir me laisse un peu perplexe. Je m'arrange avec cette idée en me disant qu'on est tellement là que c'est même le cas quand on est un peu plus loin. Pour nous remettre de ces émotions mamanesques je lui ai parlé de son nombril le change d'après. 

Mon tricot écru a bien avancé grâce à ces siestes qui laissent les mains libres. Ça doit être un peu ça quand on dit se retrouver apres la grossesse, aussi. Mais écru, est-ce bien une couleur pour moi? Et je fais de toute façon mal semblant de ne pas voir que l'écheveau restant pourrait bien ne pas suffire. La recette du gateau au yaourt ne fut ni vraiment cherchée ni retrouvée par hasard, alors j'ai improvisé et continué à écouler ma purée d'orange. On le trempe dans le thé figue, noix et 3ème ingrédient mystère. 

Et ce petit flocon sur ses cils! 




Ses couvertures enroulées autour de lui comme un petit inuit et ses mains gracieuses de bébé. Un tête à tête qu'on prend comme cadeau, le chien qui m'énerve injustement parce qu'il fait trop de bruit, et le thé à la noix de coco, encore, encore, encore. On se berce au son d'Xtc, don't you know we're all light, yeah i read that some place, et la tête lourde, si lourde qui roule bientôt au rythme de mes pas. Se souvenir, se souvenir, toujours de ça. Parfois je suis un peu serrée de savoir que ça me manquera forcément un jour. Anticiper la mélancolie alors qu'on a de l'or dans les mains, c'est un peu bête non? Mais je les vois ces femmes, dans la rue ou dans le bus, elles me le disent. Je sais aussi que cette joie infusera longtemps, et peut-être qu'avec un peu de chance elle durera toute la vie.

Je suis suis si heureuse de retrouver les mots hésitants et les phrases bancales dont j'ai la chance d'être la témoin, la journée. Ma tasse du boulot, les Clémence je peux t'appeler madame? que j'écris sur un coin de feuille entre guillemets en me demandant toujours si ça n'est pas déjà un peu trahir. Ecris, écris tout qu'il m'a répété sempiternellement. L'homme dont on n'a retrouvé aucunes notes. A nouveau on tâtonne, on cherche quoi et comment dire, on essaie de tomber d'accord sur le fait que les mots sont à la fois si graves et si légers. On a le droit de les dessiner, de les gribouiller, de les décorer, et même de les offrir, pour parfois les reprendre. Ça semble bien se passer, mais la joie n'est décidément pas si facile à vivre, alors sur le chemin du retour il faut tout effacer, frapper et insulter… Moins souvent l'inverse, mais toutes les portes sont ouvertes. Accueillir, prendre la forme d'un matelas moelleux.

Un samedi matin aux chaussures en laine feutrée, de nouvelles chaussettes fleuries dedans. Oui parce que c'est comme ça, on est verni et réveillé le samedi par une pochette surprise pleine de thé, de café et de jolis papiers. Je me rappelle qu'Arcade fire existe et c'est encore mieux. Un tout premier flocon sur les cils de notre bébé, au son de ses roucoulements. Où est cette recette de gâteau au yaourt déjà? Blanc et douillet week-end on the way!    

Dimanche à l'odeur de ragù, tu mettrais du laurier toi?, et une galette, encore. Moitié amandes, moitié noisettes, et un peu moins de rhum que la dernière fois. Il fait les traits sur la pâte et moi la pâte, c'est notre vision d'un partage équitable car le plaisir de réussir la pâte feuillettée c'est un cadeau déjà. On cause sieste un peu, à lui surtout, et on tâtonne... Le sein, les deux... Ah encore? Bon on va changer de couche, et puis de pyjama oui pendant qu'on y est... François le promène, puis on se dit qu'il serait bien sur moi dans l'écharpe-miracle qui aujourd'hui ne l'est pas. Je fais une fournée de yaourts, sur un lit de purée d'oranges. Tu sens? C'est joli, et il y a de grandes chances que ce soit plutôt bon. Pour la purée il suffit de faire bouillir les oranges pendant 2h, avec la peau (bio!) et de les mixer une fois refroidies. Oui oui, même la peau et les pépins. Là non plus, le sommeil n'arrive pas à se faire une place, c'est vrai que c'est tentant de rester tous les trois, maintenant qu'il y a des jours où l'on doit se séparer quelques heures... Tu crois que c'est les dents? Alors je m'agace un peu, parce qu'il n'a pas besoin de plus de raisons que d'atterrir ici, que d'avoir à s'acclimater encore, jour après jour, pour que faire la sieste ça n'aille pas de soi. C'est comme ça, et on doit gaiment faire avec. 
On cuisine, on cuisine, mais à 16h on n'a toujours pas mangé. Serait-il que je n'aie pas encore digéré qu'on veuille absolument que je pose mon bébé, qu'on dénigre "ma seconde nature" qui ne me semble pas si pointable du doigt que ça. La prochaine fois, peut-être, peut-être que je dirai, même si je suis rebutée à l'idée de me justifier de faire le plus tendrement, le plus humainement possible. La chose publique que l'on devient quand on est parent. Et enfant n'en parlons pas…
Des meubles se montent au mur, et même une paire de rideaux jaunes. On fait comme si on allait rester ici, et qui sait? On l'admire du bas de l'escalier. Il jure mais pas tant que ça. Le thé à la noix de coco après, et enfin un morceau de galette. Il faudra que j'en prenne un pour le pack-lunch de demain. Les habits sont prêts, des rayures pour moi, des pois pour lui, le chaton est endormi, la bouillotte me chauffe la place et je vais retrouver mes histoires d'indiens… Belle semaine!

3/52



Il y a des cinq minutes qui valent bien un mois de la vie d'avant. Ça me parait si long et si rempli maintenant. C'est que je n'ai plus de temps négatif, entre deux, il n'y a plus que des temps qui valent leur pesant de cacahuètes. Je suis là, que je me dis souvent, avec le ciel en haut et la terre en bas, et je me sens comme ci ou comme ça. Et c'est la meilleure pensée positive que je connaisse, parce que ça se transforme souvent en... Et le ciel est bleu à souhait, et mon bébé sent encore meilleur que le cou d'un chat, et j'ai de la chance de me promener matin et soir maintenant qu'il faut retourner au travail. C'est le temps qu'il faut pour lui couper un ongle, parfois. Assez pour me rendre compte que même l'alimentation plaisir pour ce petit joli au travail, ce serait risqué. C'est un rang du dos du gilet que je me tricote, et deux rangs des manches. Écru et plein de mailles glissées, ce sera peut-être un des souvenirs de sa première année. Dans la nouvelle organisation du matin c'est un peu plus que le temps imparti pour mon tête a tête avec ma théière. C'est à peu près le temps qu'il nous a fallu pour nous endormir hier soir.

Il y a de petites parcelles hors du temps aussi, des moments assez intenses pour être inquantifiables, qu'on ne saurait convertir en rangs de tricot, épisode de twin peaks ou tour de quartier avec le chien. Si l'on me proposait une vie qui ne serait faite que d'eux je signerai tout de suite. Je remercie souvent mon bébé pour cette liberté découverte grâce à lui. 

Fini ma première semaine aux boulots, ces endroits entre lesquels je vais et je viens. Beaucoup de gens à qui montrer son sourire, oh il fait grand, oh il a l'air heureux, oh la bonne gueule (comme on dit ici!). Je découvre un degré d'empathie que je ne me connaissais pas, j'ai le ventre à l'envers quand je lis les dossiers médicaux des nouveaux. Les traumatismes successifs, les douleurs physiques, les parents qui n'ont pas le droit de vivre la joie pure et simple d'un sourire pendant un change ou une tétée. Pour la première fois j'ai les larmes aux yeux quand un enfant se met à pleurer, je suis triste que ses parents ne soient pas là pour le consoler, que l'équipe soit blasée, qu'il ne puisse nous aider plus explicitement à le rendre plus confortable. Je comprends pourquoi on m'a souvent dit je ne pourrai pas travailler avec ces enfants, ça me ferait trop mal

Il faudrait ce week-end des instants mains dans la farine à rêver d'air pur, la découverte d'un coin un peu secret dans lequel aller faire des empreintes de pas et souffler fort, ça ferait de la fumée. Aller se promener mais ne pas avoir à enlever ce pyjama en flanelle. Deux jours de tanière-igloo, c'est dans combien de tasses de thé, lundi? 

2/52





La radio tout le temps, le cynisme léger mais prophétique de ces voix drôles et tranquilles… Puis d'un coup tout éteindre, trop de carrés noirs, trop de détails et de témoins qui n'en sont pas, pas assez de tangible et de mains dans la mienne. On marche pour ça, jusqu'à une grande place toute noire. Il y a des grands, des petits, des tout-petits comme P, des chiens, des trottinettes qui font gling-gling. La vie semble ne pouvoir continuer qu'à cette condition, être tous serrés, tellement qu'on dirait qu'il ne fait plus nuit ni froid, qu'on ne ferait plus que se rappeler un bon mot ou se décrire un dessin. On accueille un si bel oiseau à point nommé, on le met haut dans le salon, parce que lever la tête c'est salutaire. On le regarde souvent pour reprendre notre souffle. 

A côté, en tout petit, ça continue, même qu'on en garde la bouche bée, de dormir et de manger. Nous on répète les matins aux horaires imposés, le changer, la tétée, m'habiller, mon thé, promener le chien, la marche jusque là bas… ça vous fera lever à quelle heure tout ça? Et on s'adapte, on s'adapte, une puis deux puis cinq heures. Je suis heureuse qu'il se fasse si facilement adopté, qu'il soit plein de ressources. Je le trouve fort, je le regarde très souvent avec admiration. La nourrice n'a pas envie qu'il parte, un dernier bisou, à demain bébé-sourire! J'aime que quelqu'un d'autre me raconte mon petit garçon, comme il a chanté, souri, s'il a dormi de travers ou pas. 

Quand il rentre de son dernier partiel, un peu moins dépité que la veille, ça sent la châtaigne dans la maison. J'espère que ça le réconforte un peu, mon anxieux. Je ne le connaissais pas aussi auto-flagellant, et j'ai un peu mal pour lui. Moi je trouve que ça t'irait bien de réussir, tu ne tuerais personne si c'était le cas. C'est moins dur à entendre qu'à vivre. La soupe est orange, et quand on coupe la galette la pâte craque comme quand on marche dans un parterre de feuilles mortes. Ma première pâte feuilletée! Normalement c'est son domaine, mais notre interchangeabilité n'a plus de limites. J'ai eu la fève, et trois rois. C'est vendredi, on fait son portrait de la semaine… Tu crois qu'il y en aura une pas floue? Est-ce vrai qu'on n'oubliera pas, jamais? 

1/52


Un soir on est au lit, je lis et le bébé est sur le bord de s'endormir, presque presque presque. Puis non, alors je me retourne vers lui. Je lui raconte ma version de notre journée, c'est vrai qu'il y en a eu des têtes, des petites phrases pas dites. On a eu la tête qui tournait avec ton papa, et les coeurs un peu gros. Moi je composais avec le sentiment égoïste mais joyeux d'être ce personnage là dans la pièce, d'être du côté des aimés et des aimants, que ce soit simple pour moi d'être la mère de ce bébé, et qu'il paraisse plutôt heureux d'être le bébé en question. Je lui raconte cet igloo qu'on a crée et qu'on peut emmener et reconstruire partout, qui est là au dessus de nos têtes à tous les trois à chaque fois qu'on l'embrasse, chacun une joue, chacun un côté de tête, un morceau de cou plissé. Qu'on s'en fiche d'entendre mais vous allez l'user, laissez le respirer cet enfant

Dimanche matin, deux habitants sur quatre sont debout. A peine réveillée je me fais un thé et m'installe avec le tire-lait, je continue de faire des stocks, le congélateur n'est plus vraiment dédié qu'à ça. Je me sens comme quand le brevet ou le bac me semblaient faire partie d'un autre monde, loin loin loin, et que pouf c'était mon tour, là, sans que je n'aie compris le temps qui s'était écoulé pour m'y amener. Demain c'est le premier jour de l'adaptation chez la nourrice. Que vais-je faire pour que cette heure ait du sens pour moi? Pendant les tétées nocturnes j'imagine, j'échafaude des plans. Y aller à pieds et profiter de cette grande promenade pour aller lire au parc tout près. Mais il fait peut-être un peu froid… Y aller en voiture et y rester pour tricoter. Mais j'ai peur de compter les minutes. Et d'avoir l'air un peu folle aussi il faut le dire! Rentrer et certainement tourner en rond, rangeotter? Le temps pour moi comme on dit n'a pas encore beaucoup de sens. 

Evidemment j'en ai rêvé toute la nuit, enfin les petits morceaux de nuit bout à bout qui rendent mes rêves plus courts et plus intenses. J'ai rêvé que la nourrice n'avait plus la place, qu'elle nous offrait des chocolats que j'avais honte de manger, qu'on décidait de partir à Reims en chaussons et en scooter, mais que je me rendais compte au dernier moment que c'était impossible d'emmener le bébé de cette façon. (??!) De ces nuits dont il fait bon se réveiller, même si ça nous amène au jour J tout ça. Il faut que je travaille un peu pour composer avec cette sensation de le trahir, que je laisse un peu de place pour la joie qui doit bien traîner quelque part à l'idée de revoir les enfants, les autres. 

Nous ne sommes pas que ces trois paires d'yeux au choix cernées, embuées ou embrumées, on est aussi gai à souhait de manger du gratin de courgettes au fenugrec, d'avoir quatre très belles assiettes bleues, de trouver la fève dès la première part, que le carnet des dépenses pas faites se remplisse si aisément. Je vais jouer au portrait par semaine, comme chez Lili n folks et Jodi -entre autres- car j'ai beaucoup de plaisir à retrouver ces frimousses semaines après semaines et que je trouve que c'est une chouette façon de se souvenir, surtout de cette folle première année. Peut-être pas ici, car je suis un peu vieux jeu et que je n'ai pas trop envie de mettre trop de photos du bébé ici. Le thé à la frangipane est terminé, ça me rappelle qu'un des prochains motifs de réjouissance est le printemps à venir.