Dimanche matin. Débraillée à souhait, des carreaux -deux sortes!- et des pois, un reste de pompon au sommet du crâne. On ne badine pas avec le jazz, du thé, et coincé entre mes genoux un bol de céréales. L'autre main reliée au shtoukshtouk du tire-lait. Dans le bol, j'ai des graines, de la cannelle et la fin du mélange dé super fruits que j'ai grignotés, après, à la maternité. Il est à côté, tentant dirait-on de fusionner avec sa peau de mouton. C'est toujours moi, peut-être bien encore plus. En tout cas je suis contente de me reconnaître. 

Je m'attendais à avoir peur de le casser, à guetter ses respirations, à ce que mes épaules s'effritent sous le poids de ce vase de cristal. A avoir l'impression qu'il a toujours été là. Toutes ces choses inauthentiques, par lesquelles on est traversé et qui  font office de tuteur-tutelle. C'est plutôt un invité à chérir, ce petit être. La meilleure raison pour que toutes les secondes comptent, pour ne manquer aucune respiration. 

Je ris quand on se rate un peu, quand je me réveille toutes les trois heures la nuit en bon petit soldat alors que lui dort comme s'il avait traversé quelques mers à la nage. Les pieds entortillés joliment, le dos rond qui aimante les mains et appelle la caresse. Parfois c'est tout simple, tout s'imbrique parfaitement, on est quand même les pièces d'un même puzzle tous les trois. Souvent même, comme tous les trois dans un grand sac en tissus qui même s'il était balloté amortirait tout ce qui ne nous ferait pas l'effet d'une caresse. 

Mercredi soir, un peu moins débraillée, des pois, du vichy et de la laine bleu marine. Les cheveux encore un peu mouillés mais pas peignés. Dans le four un gâteau au chocolat blanc (souvenir du Jura!) et sur le feu une compote de pommes à la fleur d'oranger. Ça sent aussi bon dans la maison que dans le coeur. 


C'est gai tout ce temps à rêvasser. Celui la nuit, quand je communie silencieusement avec ceux à qui le sommeil fait défaut, ceux qui veillent sur un enfant, des soucis ou des patients. Je passe d'une pensée biscornue à une autre, je ne finis pas mes phrases. Lui est terriblement décidé et sait ce qu'il a à faire, c'est mon guide, le phare dans la nuit. Son odeur de biscuit chaud remplace la tisane que je voudrais qu'on m'apporte dans ces moments là.

J'écris à une amie incontrôlable en manquant d'écrire inconsolable, et je suis un peu triste pour la petite fille seule au fond. Il dit, alors qu'on se chauffe sur un banc, des croissants dans le sac, comme son grand-père. Je fonds en larmes quand je me rends compte qu'il me faut quelques secondes pour lui dire ah mon père? Mais oui, son grand-père. Je voudrais raconter le moindre de ses froncements de sourcils à une famille attendrie, heureusement j'ai semé des morceaux de cœurs par ci par là et les photos de ses mains toujours si chic quand il dort ou de son regard déjà si decidé sont toujours accueillies en fanfare.

Il y a les froncements de sourcils oui, mais aussi les mains de chef d'orchestre, les pieds croisés, et les demi-sourires incontrôlés. Quelle affaire de découvrir le monde, j'avais oublié que c'était si prenant, je suis touchée d'être son témoin dans cette aventure là. Tout me paraît unique et fugace, motif à rejouissement. Je suis ravie d'une tétée qui se passe instinctivement, comme un couple de loups, d'un change durant lequel tout l'aura intéressé, d'une nuit tout collés durant laquelle personne n'aura bougé. A ses côtés la vie ne semble plus être qu'un long tapis rouge si moelleux qu'on aurait le droit d'y marcher pieds nus.


À 4h du matin, à travers la fenêtre de la cuisine s'est levée une brume magnifique, comme si on était d'un coup tout près de la mer. Je n'ai voulu la partager avec personne, je ne l'ai pas réveillé, je n'ai pas pris de photos, je savais que ce serait ce dont je parlerais toujours quand je raconterai cette nuit là. Tatouée, la brume, le décor rêvé pour cette nuit d'entredeux, la nuit à pas de géants tout doucement.

Toute la journée du samedi j'avais oscillé, se lancer ou pas? Les vagues arrivaient, entre quelques promenades, quelques thés et d'autres bouillottes. J'ai eu envie que la vie continue encore un peu suspendue entre deux rives, d'affleurer cette île qui nous faisait si drôlement rêver. Je lui ai raconté, un peu, pour commencer à rendre ça réel, peut-être un peu pour être sûre que je n'étais pas en train de rêver. Quand on a éteint, le samedi soir, il s'est tout de suite endormi. J'etais toute libre de me laisser happer par la bulle qui était en train de se former pour m'envelopper et m'emmener sur une contrée d'amour fou. Le soleil sur mon col, la respiration de la vague, le cercle de l'infini avec mon bassin debout alors que mon enieme bouillotte chauffe, j'ai pris tout ça avec moi pour monter chaque marche vers lui, aussi surprenantes puissent certaines sembler. 

Je me sens curieuse, pas du tout apeurée, à chaque contraction je pense oui, viens, fais ton travail et aide moi à rencontrer mon bébé. Je n'ose pas être sûre que c'est vraiment ça, mais je lui dis tu sais, ton anniversaire ce sera peut-être le 12 octobre, et si tu en as envie je suis d'accord, j'ai tellement envie de te rencontrer, et il est tellement temps que ton père te prenne dans ses bras. La nuit continue, je sens la bulle s'opacifier, mes yeux se fermer parce que je ne suis plus qu'à l'intérieur. Je passe de la douche, brûlante, et je déambule, j'ouvre, j'ouvre, j'ouvre, je plonge dans la sensation, ce sont mes mantras pour la nuit. Je me sens si chanceuse de vivre cette séparation-rencontre dans le cocon de la nuit, de profiter de cette derniere danse à deux-dedans. Entre deux vague je retrouve mon bébé et je suis si émue de penser à ce qui lui arrive, ce voyage qu'il va faire, cette décision de naître qu'il a prise. On fait ça ensemble, je lui souffle, on ne se laissera pas tomber.

Une fois le jour et lui levé, il était vraiment tout près ce bébé. Les yeux fermés, surtout, on a filé et on est parti accoucher à deux coeurs et quatre mains. C'est fort mais ne t'inquiète pas je n'ai pas mal, c'est fort c'est tout, c'est si fort! je lui souffle entre deux contractions. Pardon! Pardond'habitude je suis plutôt timide vous savez! entre deux cris, et des rires, parce qu'on s'était tellement préparé à accoucher dans la joie et la bonne humeur. Je lui dis qu'il m'aide tellement bien, il pousse notre bébé dehors lui aussi, avec ses mains et ses mots. D'un coup on y est presque, à peine 1h15 après être arrivé, on déplace la dernière montagne qui nous sépare de lui. Il y a toutes les femmes qui ont un jour poussé leur bébé hors d'elle derrière moi, et tous les bébés qui sont nés derrière lui. Je le sens arriver centimètre par centimetre. D'un coup il me souffle, il a des cheveux! Et quelques instants plus tard on découvre ses grands yeux calmes et sa chaleur. Mon bébé, c'est notre bébé! 

C'était un si beau moment, je suis si heureuse que notre rencontre ne soit que joie et douceur. On continue à s'apprendre par coeur, à se renifler et à s'écouter, une vraie famille ours, comme on en avait si envie. 




Du vent, de la pluie et des feuilles mortes, un ciel qui ne laisse pas deviner l'heure qu'il est. C'était comme ça autour de moi quand je suis partie, pas longtemps après lui pour une fois ces temps ci. Lui il marche vite, et il ne regarde jamais les gens. Moi ce matin quelqu'un m'a doublée en manifestant son agacement. Une espèce de tss guttural, un peu ridicule je dois dire. J'étais en route pour un rendez-vous qui consisterait à appeler mon bébé. Lui donner envie d'aller voir plus loin. Les yeux fermés, on m'a demandé de lui confectionner un petit lit de plume, en bas, vers l'arrière, là où je dois bien dire que je n'imagine même pas qu'il y a de la place pour un bébé. Il faut qu'un de nous deux se lance, fasse le premier pas. Aidés des mains de la sage-femme qui nous guident, on s'est essayé, des portes se sont ouvertes, un peu. Le bébé ne s'est pas installé, mais s'en est allé voir si le lit était assez moelleux pour lui.

Le matin suivant je suis restée au lit plus longtemps que je n'en suis capable habituellement. J'ai refait ce lit imaginaire, rajouté un édredon, tenté d'imaginer tout ça en trois dimensions. Je nous vois un peu comme des personnages de papier, c'est dur encore de s'ajouter des couches. Il me fallait au moins une main de raisons plaisantes pour sortir du lit, un lit qui semble vouloir nous manger grâce à la deuxième couette que j'ai eu le droit d'ajouter depuis quelques nuits. Je décidais de ne pas me lever avant d'avoir trouvé cinq bonnes raisons de me réjouir que le jour se soit levé. Je n'ai plus compté quand j'ai été sûre que cette journée aurait son lot de thé d'automne, de mailles, de bons mots, de petites marches les pieds dans les feuilles et de baisers. 

Ça fait si longtemps qu'une journée ne s'est pas passée sans cette litanie des plaisirs, sans un mot doux à l'oreille et sur mon téléphone, sans une pensée qui donne envie de vivre les choses pour les raconter, sans écriture, même celle que l'on biffe quelques instants plus tard. Près de la valise se sont rajoutés deux paquets, pour les plus chers. Peut-être qu'on fêtera son anniversaire là-bas, pendant même qui sait! Alors je me hâte de finir ces douze petits rangs de côtes, pour ce snood entremêlé. J'aimerais bien avoir le temps d'en faire une petite version, à la façon des bols de la famille ours. Dehors la pluie tombe toute droite, dedans c'est Annie Ernaux qui raconte la vie, la jeunesse et les livres, et encore dedans le vent se lève un peu. C'est que j'ai pratiquement fini d'assembler son premier pull irlandais, ça se fête. 


Bleu alors qu'on est sur le canapé. Sur mes aiguilles, un bleu nommé océan qui n'y ressemble en rien, je trouve. Bleu playmobil, bleu récré ou bleu après-midi de peinture, je dirai plutôt. Bleu sur nous aussi, chacun dans notre style. C'est un après-midi comme j'en ai imploré en chuchotant, maudissant secrètement ce soleil qui n'en finissait pas de faire durer l'été, alors que moi j'attendais le craquement des feuilles et les premières écharpes… Et toutes ces autres choses que j'associais depuis notre exclamation oh ce sera un bébé d'octobre! à notre future rencontre. J'imagine depuis neuf mois un bébé-cocon, un bébé-enlainé -ça oui-, un bébé-tannière, alors il faut que la lumière soit un peu tamisée, et le ciel bleu, je veux bien, mais discrètement. Puis il y a un gâteau à la crème de marrons pour le thé, il faut avoir un peu froid pour en manger. 

Un peu après, quand ce petit poncho n'est pas encore fini, je suis dans l'autre chambre, sur un autre lit sur lequel je me réfugie, un peu sonnée de me rendre compte qu'on est peut-être bien fâché. Un petit temps sûrement, c'est tout, peut-être seulement le temps de plonger seule dans cette intimité sans mots, tout en sensations, dont il me reste quelques paquets à ouvrir. Peu à peu mes mains l'appellent plus en bas, un peu plus loin de mon coeur où il est lové et où ça palpite, mais plus près de nos bras et de ce qui fera le sel de sa vie. Il résiste un peu je sens bien, moi aussi j'ai un peu peur de cet inconnu, je ne me souviens plus que j'ai moi aussi été un bébé en train de naître un jour. Je nous raconte le chemin, je l'imagine avec lui, et petit à petit ça me semble moins étranger, moins incertain. Parce que le costume de bonne élève me colle à la peau, parce que j'ai du mal à me défaire de mon sentiment d'être lésée, qu'il manque tant de pierres à mon édifice, je m'essaie et je révise… La respiration de la vague, la posture de la feuille pliée. J'entends tous les territoires inhabités qui se trouvent malmenés, les barricades qui s'apprêtent à céder. 

De la crème sur les pieds et une assiette de spaghetti à l'ail, des projets cochés et les ronflements du chien qui m'attestent que tout va toujours bien finissent par me rassurer. Il faut vraiment que je choisisse le livre et le projet tricot qui vont m'accompagner. Même si je n'y touche pas et qu'ils ne font office que de grigris, on a toujours besoin de son cabinet de curiosité avec soi. 



Et puis voilà, pouf, ce fut le mois d'octobre. Notre souffle n'en fut pas coupé, même si j'aurais accueilli ce sentiment avec un sourire rassurant, et qu'on aurait drôlement eu le droit. C'était le moment de monter sur une barque et se laisser voguer jusqu'à l'arrivée, l'île qu'on voit au loin et qui nous fait envie depuis longtemps approche. Ce ventre est maintenant incontournable, et bientôt on se mettra à appeler ce bébé qui pourrait bien, peu à peu, commencer à s'ennuyer. La prochaine fois que nous changerons de mois, nous serons arrivés sur la case ciel de cette marelle. 

J'ai un nouveau petit carnet avec un homard dessus, un vrai, et je l'ai étrenné lors d'un petit déjeuner qui impliquait un yaourt à la rhubarbe. Est inscrit ce qui ne s'oubliera pas, mais qui peut quand même s'écrire, pour la postérité. Une pièce du puzzle de nos vies de plus, quelque chose qui viendra alourdir le carton souvenirs, sur lequel il est vraiment écrit ça. Un carton dans lequel je fouillerai peut-être plus légèrement un jour. Il faudrait le faire lors d'une journée à contretemps, à l'occasion d'un arrêt maladie ou d'une grève. Mais ça se fera. 

Dans les larmes et au dessus du concombre que je découpe, je lui raconte ce qui s'était coincé dans ma gorge depuis quelques temps. Il est au dessus d'échalotes, lui, et il ne dit rien. Presque il s'en va. Il est comme ça. Puis dans les jours qui suivent je le vois s'adapter à pas feutrés, s'approprier ce qui s'est balbutié. Au dessus de mon tricot, l'air absorbé, je lui dis merci silencieusement, je ne veux pas lui donner l'impression de le prendre sur le fait, lui qui s'essaie à faire et être autrement, sans garantie du résultat. 

J'ai encore des tricots à bloquer, une manche à coudre, un snood d'anniversaire à avancer. Les livres d'enfants vont changer de pièce, et cette nuit, une nuit yeux grand ouverts encore, j'ai eu une idée de mobile. Mon programme est chargé, mais je suis d'accord pour qu'il soit chamboulé.