J'ai croisé un arbre qui s'appelle le désespoir des singes. Je ne l'ai pas trouvé si triste, mais c'est vrai qu'on n'y serait pas grimpé. 

Je n'ai pas vraiment l'impression d'attendre. Je construis ma vocation, je ressens très fortement qu'avoir un enfant cristallise les choix de vie que l'on va faire, que c'est un moment particulièrement authentique, durant lequel je me débarrasse des voiles de mensonge et du superflu. 
C'est une aventure si stéréotypée, aussi, c'est parfois un peu hardi de marcher sur le trottoir d'en face. On me dit que je suis déformée par ma profession, parce que j'enquête, je lis, je compare. Je me sens un peu seule du coup. C'est peut-être toutes ces sensations indicibles, l'impartageable à être deux, qui fait ça. Je sais aussi que ce sont mes parents-absents, ces morceaux de mon histoire qui ont disparu avec eux, qui sont de cruels trous noirs, réserves à angoisse. Je voudrai qu'ils me passent la main dans le dos, qu'ils me racontent ce qu'ils ont lu, eux, en m'attendant. J'ai les livres de Dolto et de Laurence Pernoud (évidemment!) annotés par la main de ma mère, et à partir de quelques griffonnages je refais un dialogue. Je lis que dans ma situation, je ne rembourserai jamais ma dette de vie. Mince alors. Je n'ai jamais si bien porté mon nom de fille unique. 

Je tricote enfin en anglais, de la dentelle qui ne lasse pas et qui forme un dessin gratifiant. J'y emmêle ma maternité, c'est un petit rite de passage, ces rangs tricotés auparavant par d'autres femmes en train de naître mère, par des grands-mères qui oscillent entre passé et futur. Ça monte pendant qu'il crochète lui aussi à côté, pendant qu'il promène le chien, ou alors qu'il est à la cuisine. On mange des oeufs fricassés, le tout premier plat qu'il m'a cuisiné, des cookies au thym et au chocolat, ça faisait longtemps, de la viande et du maïs, un peu plus souvent que d'habitude. On fabrique le goût qu'auront nos souvenirs, de ce printemps tous ensemble. 

10 commentaires:

  1. Ce moment est si particulier...
    Take care

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  2. Tu deviens mon auteure préférée. Oui, n'ayons pas peur des mots, tu écris divinement bien.

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  3. J'aime tellement te lire. Si tu écrivais un livre, je serais la première à sauter dessus. Je me reconnais dans tes mots et à la fois on a l'impression de te découvrir à tout petit pas à chaque fois. J'aime beaucoup.

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  4. Moi aussi j'aime beaucoup ta façon d'écrire. C'est très juste.
    Lisette

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  5. Je t'imagine bien dans un arbre pourtant, mais peut être pas celui ci. Je t'imagine bercée par le vent, avec ce petit tout doux qui te couve, te garde au chaud, et ce grand tout chaud, qui t'entoure et te blottit...

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  6. Et moi je voudrais te passer ma main dans le dos, te rassurer.
    Etre une maman comme celle que tu es en train de devenir, c'est le plus beau cadeau que l'on puisse offrir à un enfant. Etre une maman qui se pose des questions, qui affronte ses démons, c'est déjà être presque la maman parfaite, si toutefois on parvient à l'être un jour.
    Ne t'inquiète pas, surtout, tout cet amour que tu lui portes, et cette réflexion qui tu as sans cesse,
    c'est déjà le plus beau des cadeaux pour commencer sa vie… Je t'embrasse.

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  7. Je suis parfaitement d'accord avec Sofia.
    C'est doux ce que tu construis autour de ton tout petit.

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  8. c'est dingue, cette attente est tellement joyeuse et pourquoi j'ai envie de pleurer en te lisant ?

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  9. J'ai beaucoup lu pendant ma grossesse et peu de livres me convenait. J'ai trouvé du réconfort et de la douceur dans les mots de René Frydman dans Lettre à une mère.
    Peut-être que ça te parlera aussi.

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    1. Merci beaucoup, je vais m'y plonger, c'est très gentil ce partage!

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et parce que c'est parfois frustrant de ne pas pouvoir s'en dire plus: tinoftea@gmail.com