Parfois j'oublie, mais moins souvent que je n'aurais cru. Peut-être même que je pourrai reconnaître que ça n'arrive jamais. Ça commence même à infuser dans mes rêves. Je me souviens de toutes mes premières fois en rêve, celle où j'ai rêvé de maman après son avc, longtemps très longtemps après que c'est arrivé. Les premières fois sans eux, la première fois où François y est arrivé, tout à fait en catimini, et celle-ci, vite notée dans le cahier. 
Je note mille goûts dans ce cahier de maintenant à plus tard, celui du citron, souvent, de la tarte tatin aux endives qu'on me cuisine alors que je suis perchée sur un radiateur, de la confiture de mirabelles dorée du matin, du chausson aux pommes coupé en deux, du thé à la poire qui a un goût de yaourt. C'est la bande-son gustative de cette aventure. 

J'habite un peu la maison de mon père sans lui, on est entre femmes, deux, et chattes, trois. Ça miaule, ça roucoule, nous on glousse, on régresse un peu, on se dorlote. Je prends sa place instinctivement, inéluctablement. J'aime qu'il reste quelqu'un qui peut me dire que je lui ressemble, que moi aussi j'ai bêtement peur de l'électricité. Qu'il serait content, bien sûr. À 20h on est en pyjama sous un plaid, et la soupe fume, c'est qu'on a besoin de se réchauffer, à tout prix. 

Un matin je me laissais rosir les joues, les pieds dans des bottes, elles-mêmes bien calées dans la boue. Je suis dans cette maison que j'ai longtemps connue, mais dans laquelle je passe différemment maintenant. En tant que moi, et peut-être un peu pour réparer mon éponyme abimée. J'ai caressé une moutonne, frétillante comme un chien, un âne et un poney, même si j'ai eu besoin de faire semblant de ne pas avoir peur du tout. C'est un peu sot, cette peur des chevaux, mais je n'ai pas souvent l'occasion de la dépasser non plus. On parle à voix basse, j'accueille des larmes nécessaires, je ne suis plus la fille et elle la mère, nous sommes deux femmes, enfin ça se fait sans que j'y pense, parce que j'ai laissé la vie faire. 

6 commentaires:

  1. Tes mots sont toujours aussi touchants.

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  2. Tu parles tellement bien de ces choses là...

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  3. C'est avec ravissement que je te retrouve! Je n'avais pas eu le temps de t'écrire un mot de "bon Vent" après ton premier blog.
    Le chemin parcouru est mesurable et j'aime toujours autant tes écrits si beaux et touchants!

    A bientôt!

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  4. Elle est précieuse, celle qui peut te dire que tu lui ressemble. Je vous envoie les douces effluves de mes jacinthes pour célébrer ça!

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  5. Oh!!!comme ça m'émeut,et comme ça me va droit dans le coeur comme tu peux l'imaginer!!! et je n'ai même plus les "mères"(ni les pères, d'ailleurs) pour me réchauffer ....seulement ma soeur pour se souvenir, un peu....
    Big hug, parce qu'on en a bien besoin..

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et parce que c'est parfois frustrant de ne pas pouvoir s'en dire plus: tinoftea@gmail.com