Il fait encore jour, les gens ne sont pas encore tous calfeutrés chez eux quand je suis avec l'avant-dernière du vendredi soir. J'essaie fort de ne pas trop regarder l'heure sur mon téléphone.  Les gens promèneront leur chien plus tard ce soir, et nous aussi sûrement. Il me faut une montre, vraiment. J'en ai vu une bleu marine à paillettes, ça pourrait être mon cadeau de retour en France.

J'ai une espèce de sentiment de solitude, dans ce vendredi soir où j'ai l'impression d'être la seule personne de la rue à travailler. Ça a à peu près la même saveur que celui que j'ai pu côtoyer quand les étés sont un peu longs, que ça devient pas drôle du tout d'être fille unique ni que sa mère parte en vacances avec son nouvel ami. Elle m'avait laissé sa carte bleue cet été là, j'en connais encore la suite de chiffres en relief. Je n'aime pas ces détails cyniques dont je pourrais faire un recueil, si j'étais encore une ado qui avait envie de déchiqueter ses croûtes à l'infini.  

On a eu une journée à l'odeur d'école buissonnière entre les mains, et on a décidé d'y marcher jusqu'aux endroits qui nous manqueront, de petits pèlerinages qui nous ont donné mal aux pieds et le visage rougeaud. Sa main dans les rues qui descendent, son bras pour celles qui montent. On aurait pu s'épuiser pour le seul bonheur de la soirée canapé qui en a suivi, à crocheter de conserve, chacun nos rayures. Et tu crois que je fais une bordure

             

              

Des odeurs de parfum et de thé au litchi. Dans le train, à l'aller, quelqu'un sent la maman. Pas la mienne, je n'aimerais pas de toute façon, mais une qui pourrait de temps en temps s'y substituer. 
À côté de moi on lit Tolstoï ou Stefan Zweig, c'est un dimanche où tout est possible. Qu'est-ce que vous tricotez? Ça tombe bien, je suis de ceux qui engagent la conversation dans les files d'attente. 
Sur le podium des plaisirs, il y aurait sûrement celui d'être attendue sur un quai. On mange rose, vert et brun, très bon, et aussi un chou fraises-fleur d'oranger qui s'il faisait partie des habitudes hebdomadaires, me rendrait certainement la vie plus belle. 
C'est une soupape de simplicité dans la vie trop dense, être à Paris et se sentir tout autant française qu'étrangère, ne pas tant penser que ça aux mots qu'on s'échange parce qu'ils tombent juste de toute façon. 
Quand je repars j'ai d'attentionés paquets dans mon sac à dos et la promesse qu'il y aura tant d'autres fois comme celle-ci qu'on ne saura les compter. 
Quand je rentre, on épluche des pommes de terre et des courgettes, c'est comme ça qu'on se raconte le mieux nos journées. On ne sait pas encore que le lendemain, ça deviendra piquant et salé. 
Je suis tellement proche de la fin de cette épique époque stakhanoviste que ça ne sert presque plus tant que ça de compter les jours. Bientôt très bientôt ça ne sera plus grave que ce soit dur le matin, qu'à midi ce n'est qu'un tiers de ma journée qui est fait, que ma patience est émoussée. 
Lundi, du sable dans les ballerines que j'enfile dans le noir dans l'entrée. Un baiser pour lui, voire deux, qui s'enfouie d'autant plus dans les couvertures en disant à tout à l'heure ma chérie, invariablement. Pas de caresse au chien, ça risquerait de le réveiller alors qu'il est si fatigué d'avoir vaillamment folâtré dans les dunes. 

Les bouchons, mais c'est même pas trop grave, car il n'y a plus que 3 lundis à faire ce trajet, à être dans ce bureau bancal, pas accueillant parce qu'il n'en est pas un, à enchaîner un peu trop véhémentement les enfants, dans du temps trop court. 

Je dresse la liste des envies pour l'autre rythme, celui qui commencera bientôt, quand les week-ends débuteront dès le vendredi soir, quand les soirées en seront vraiment. La piscine, j'ai envie, le marché, j'ai envie, le cinéma, j'ai envie, la forêt, j'ai envie, les croissants en terrasse, j'ai envie. Et lire, et tricoter, et même faire les magasins. Tout ce qui n'existe plus depuis que les journées n'ont que 24h, les semaines 7 jours, et moi l'emploi du temps de deux personnes. 

      

C'est un matin torticolis-pain aux raisins. Ça fait deux fois que je l'écrit de prime abord "pain aux raisons", et c'est dans mon oreille pas sourde que ça tombe. Je suis en si bonne compagnie, ce matin trop tôt. Il y a lui qui gigote, à côté, avec sa respiration des rêves, jamais pareille sauf pour quelques secondes. L'autre lui, dans la cuisine dans son panier, qui a deviné que j'étais réveillée et qui voudrait bien que je me lève pour de vrai, et fait des aller retour derrière notre porte en ronflotant. Un autre lui, dans la chambre d'ami-salon, mais lui je ne sais pas comment il dort. Je me laisse entourer des gazouillis dehors-dedans, et c'est pour ça que finalement c'est assez savoureux d'être réveillée, chaque minute de plus à en profiter, c'est à inscrire sur la liste des réjouissances à être vivante. 
Il n'y a pas de pain aux raisons-raisins, mais du pain au maïs, du beurre et du miel de carotte. C'est un milky oolong qui parfait ce déjeuner en tête à tête. Je sursaute quand les oiseaux se réveillent tous d'un coup, mais c'est un sursaut gai, comme pour une surprise. 

C'est très dense en ce moment, si je souhaitais faire dans l'exhaustivité il me faudrait beaucoup de tirets. Je parlerais de cet atelier aux mots, intimidant-stimulant, l'air frais que ça me fait de sortir de ma zone de connu, mon terrain conquis. Là bas j'y ai écrit, et ça ne fut même pas grave.
J'essaierai d'imaginer la semaine prochaine, mes 27 ans, le jour du printemps -27 c'est jaune d'or et vert olive-, un anniversaire en équilibriste, à la fois premier et dernier toute seule. Et le lendemain le sourire jusqu'à la lune qu'on attrapera et qui ne devra peut-être plus jamais nous quitter. 
Et puis hier, quand les étoiles forment un chemin confortable, ce mail que j'écris, puis ce coup de téléphone le soir, et à minuit tout est décidé et oui ce sera comme ça, et coucouche panier les scrupules. 
Il n'y plus que des compte à rebours, je suis entourée de pendules qui vacillent d'un air confiant. 1 mois et demi, d'abord. Dans un mois et demi nous serons ailleurs, je retrouverai un bureau que j'ai connu, des enfants qui auront grandi, dont certains se souviendront de nos tâtonnements. Les autres, ceux de la lune, trouveront peut-être que mon odeur a changé, mais que le toucher de mes cheveux non. Ou l'inverse. On va tâtonner et s'installer aussi. 


Parfois j'oublie, mais moins souvent que je n'aurais cru. Peut-être même que je pourrai reconnaître que ça n'arrive jamais. Ça commence même à infuser dans mes rêves. Je me souviens de toutes mes premières fois en rêve, celle où j'ai rêvé de maman après son avc, longtemps très longtemps après que c'est arrivé. Les premières fois sans eux, la première fois où François y est arrivé, tout à fait en catimini, et celle-ci, vite notée dans le cahier. 
Je note mille goûts dans ce cahier de maintenant à plus tard, celui du citron, souvent, de la tarte tatin aux endives qu'on me cuisine alors que je suis perchée sur un radiateur, de la confiture de mirabelles dorée du matin, du chausson aux pommes coupé en deux, du thé à la poire qui a un goût de yaourt. C'est la bande-son gustative de cette aventure. 

J'habite un peu la maison de mon père sans lui, on est entre femmes, deux, et chattes, trois. Ça miaule, ça roucoule, nous on glousse, on régresse un peu, on se dorlote. Je prends sa place instinctivement, inéluctablement. J'aime qu'il reste quelqu'un qui peut me dire que je lui ressemble, que moi aussi j'ai bêtement peur de l'électricité. Qu'il serait content, bien sûr. À 20h on est en pyjama sous un plaid, et la soupe fume, c'est qu'on a besoin de se réchauffer, à tout prix. 

Un matin je me laissais rosir les joues, les pieds dans des bottes, elles-mêmes bien calées dans la boue. Je suis dans cette maison que j'ai longtemps connue, mais dans laquelle je passe différemment maintenant. En tant que moi, et peut-être un peu pour réparer mon éponyme abimée. J'ai caressé une moutonne, frétillante comme un chien, un âne et un poney, même si j'ai eu besoin de faire semblant de ne pas avoir peur du tout. C'est un peu sot, cette peur des chevaux, mais je n'ai pas souvent l'occasion de la dépasser non plus. On parle à voix basse, j'accueille des larmes nécessaires, je ne suis plus la fille et elle la mère, nous sommes deux femmes, enfin ça se fait sans que j'y pense, parce que j'ai laissé la vie faire.