Vendredi soir 
Pas grand chose à dire à la maman du dernier patient, ça se fait un peu à la va vite cette séance où la petite fille est déjà à ce qui se passera après, et moi qui ai du mal à m'installer dans la prise en charge. C'est qu'on me demande à chaque séance s'il y en a encore pour longtemps, alors que je ne compte que trois séances partagées. 
Sur le chemin du retour je sens les feuilles de rancœur, d'incompréhension et de tristesse s'empiler. Le chemin n'est pas assez long pour qu'un coup de vent fasse s'envoler tout ça. Je sens bien que je suis trop abrupte, que ça se sert déraisonnablement dans ma gorge. En même temps ce silence perpétuel qu'il m'oppose, quand moi je ne crois qu'aux mots pour me sauver, si je ne parle pas c'est que je n'ai rien à direJ'aimerais partir d'un postulat de vie qui dirait qu'on ne serait jamais muet et que c'est ça qui nous rendrait vivant. 
Alors j'étais là, je déballais les légumes de l'amap, les panais, les choux, les céleris, et les clémentines pour dix hivers aussi. Lui muet comme une carpe, me regardant faire, interprétant peut-être ma mâchoire serrée comme de la colère. J'essayais aussi le silence, mais c'est une lutte que je n'ai pas tant envie de mener. L'indifférence, comme une dernière expérience qui signerait l'incompatibilité. 
Le crumble était au citron et aux carottes violettes, mais on est quand sorti s'acheter un cornet de frites, pour faire comme si c'était bien que ce soit le vendredi soir et que les choses étaient normales. 
Après j'ai pris mon cahier qui m'emmène loin de la vie d'en ce moment, et lui aussi s'est éloigné à sa façon. La fuite, mais en avant, un peu. 

Samedi matin
Il ne fait presque plus nuit quand je pars travailler. La plupart des maisons sont encore éteintes, et j'ai l'impression d'être un chat noctambule. Je commence par une séance où l'on fait beaucoup de relaxation et c'est doux et moelleux, presque comme si on n'avait pas quitté notre lit. Je souris quand mes images sont un peu tarabiscotées, vous sentez l'air lourd, grisé, chargé, qui remonte le long de votre gorge, et je suis contente que la patiente ait les yeux fermés pour ne pas me voir rougir. Mais sa respiration continue de s'amplifier, c'est qu'elle picore ce qui lui va dans tout ça. 
Après j'ai mon heure de mots à moi, c'est un peu ma gâterie, ma récompense. Même si ces yeux que j'ouvre grands à force de vérités poussées dehors bouleversent un peu plus ma vie que je ne pensais le vouloir, et qu'elles me mèneront peut-être à vivre dans une cabane dans les bois avec 50 chats et un samovar pour tout ustensile de cuisine… 

Demain
Dormir le plus tard possible. Idéalement un risotto de panais, des cookies au thym et au chocolat, des yaourts sur crème de châtaigne. Mais si en fait ça n'est qu'un bol de céréales ce sera bien aussi. Du salidou, parce que je me suis promis. Ce tricot doré. Prendre des forces, on dirait.

8 commentaires:

  1. ce fil ténu entre incompréhension et rancoeur rentrée...
    je la vis ici aussi.
    il n'ont pas les mots je croient, ou très rarement, contrairement à nous pour qui la parole est salutaire pansement.
    je suis triste aussi.
    je t'embrasse

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  2. Je veux bien la recette des cookies au thym ... Haut les coeurs Clémence !

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  3. Tu le dis tellement bien, les mots qu'on s'en va dire ailleurs bouleversent parfois notre vie plus qu'on ne pensait le vouloir. Et si c'était ça penser enfin à soi pour parvenir à savoir ce qui est le plus important au bout du compte.. Egrener la cosse et petit à petit, n'y remettre que l'essentiel.
    Caroline

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  4. "Pour le déjeuner, Clothilde prépara pour Vincent un risotto au safran et à la mauvaise grâce, garni de raisins secs, de besoin de lui et de poivrons rouges, d'un peu d'ail, de culpabilité, de colère et de lamelles de jambon fumé" (Fugue//Anne Delaflotte Mehdevi)

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  5. maja sous influences10 février 2014 à 12:47

    les mots peuvent sauver, c'est vrai... mais il y a d'autres communications aussi...

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  6. Partager avec les taiseux... Tellement long comme apprentissage. Tellement périlleux parfois, source tour à tour de rancœurs ou d'illusions... Mais l'autre communication, Maja a certainement raison... Tellement riche aussi...

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  7. C'est bien de te lire en tout cas.

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et parce que c'est parfois frustrant de ne pas pouvoir s'en dire plus: tinoftea@gmail.com