Un mardi je devrais rentrer plutôt guillerette, mais non. Je fais les choses à l'envers, je crache dans la soupe, et j'ai l'impression de soigneusement emballer un paquet d'ingratitude.

Je pourrai sautiller un peu plus, car ce matin je n'avais pas à mettre de réveil, et j'ai réussi à me rendormir deux fois. Le salidou était encore bon, et j'ai réussi à me faire deux tartines avec ce qu'il restait. Ce midi j'ai goûté enfin aux carbonnades flamandes,  j'ai plutôt bien aimé même si ça me donnera soif jusqu'à au moins demain matin. Et puis j'étais en bonne compagnie. Je suis repartie avec un paquet lilliputien à ouvrir un jour de déprime aiguë et rien que ça ça le repousse de trois mois, ce jour maudit. J'ai aussi imaginé le printemps prochain, en me laissant réchauffer un morceau de joue à un feu rouge, et quand je me suis rendu compte de ce que ça pourrait être, pour de vrai, moi dans un jardin m'émerveillant sur les crocus, et le reste qui sera alors bien là et bien vrai, j'ai réussi à sourire vraiment. Puis ces analyses que j'ai ouvertes à la va-vite avant de partir, j'ai regardé les chiffres, et je ne savais plus dans quel sens allait le signe pour dire supérieur ou inférieur. Je me suis rappelé du on mange le plus grand de René mon grand instit roux en primaire, mais ça ne m'a pas trop aidé. Mon roux d'aujourd'hui savait, lui, alors ça nous a sauvé. Et tout était bien et j'ai appris que j'étais O+, mais ça je l'avais déjà su, un jour. Et je n'avais même pas trop cholestérol, même 28 (28 quoi? je ne sais pas!) en dessous du maximum, alors hein. Les médecins me vexent toujours un peu à penser que je suis forcément un petit paquet de beurre quand ils me voient, seulement parce que j'ai un peu arrondi mes angles. Et ce soir, mon manque de patience face à une petite que je ne sais plus comment aider, comment lui faire s'approprier ces quantités qui la dépassent drôlement. 

Mais on n'est déjà plus si mardi que ça, ce soir j'ai mis mes chaussettes en l'air, sur ses genoux, et j'ai le droit à tous les coussins du canapé. Demain je crois bien qu'il fera jour quand je quitterai. 


Un samedi matin, je me doute qu'il est trop tôt car dehors c'est l'encre et aucun oiseau ne raconte quoi que ce soit. J'ai les yeux ronds comme des billes et l'angoisse qui rôde un peu autour de ma gorge. Je me demande si ça fait longtemps qu'il est endormi, son air paisible ne me donne pas d'indice. D'un coup les oiseaux se réveillent, et je suis contente de ne pas être seule dans ce samedi très matin laborieux, qui impose un réveil. Je me prépare un petit-déjeuner qui à la couleur du week-end, quand même, du pain aux graines et le pamplemousse curd qu'on a enfin osé ouvrir, deux kiwis parce que ça doit être ce qu'il me faut. 

Sur la route je ne croise pratiquement que des camionnettes, au volant et entassés sur la banquette des hommes, un peu chiffonnés. Ils roulent ce qui n'est pas leur première cigarette de la journée, ou mangent un sandwich. J'imagine les thermos de café brûlant à leurs pieds. J'aime notre connivence pendant quelques minutes. 

J'ai un peu arrêté la guerre à moi-même et enlevé l'uniforme, faudrait pas que les gens se fassent des idées non plus. Je dois sentir un mélange de jasmin et de noix de coco, et mes chaussettes sont dorées. Les questionnements des enfants sonnent encore plus vacillants le samedi, et c'est comme si les séances permettaient un temps plus dilaté. On prend le temps de faire notre moi-gentil et notre moi-méchant à la pâte à modeler, de réciter toutes les poésies que j'ai apprises depuis que j'étais petite, de refaire une 2ème fois ce puzzle bien trop facile, qu'on réussirait même les yeux fermés. 

On se rassure, on s'enveloppe, et à peine l'énième tasse de thé terminée, le vrai week-end arrive. Celui où l'on marche main dans la main, où l'on change de trottoir pour être au soleil, puis plus. On compile les douceurs, on prend une dose de vraie vie que je laisserai infuser toute la semaine, la dernière avant une semaine de répit, enfin. 

Tellement envie de manger un bol de soupe en lisant Télérama, d'aller me promener dans une forêt qui sentirait la mousse tout juste sèche, de manger jusqu'à plus faim une salade de concombres à la menthe qui me laisserait un goût de frais dans la bouche, même longtemps après. D'avoir encore un peu le droit d'être insouciante, voire de renverser une tasse de thé bien fort sur ma liste de choses à faire. De cesser d'avoir si froid tout le temps, même si c'est peut-être autre chose qui me fait frissonner. 

On me demande à quelle heure je finis, si j'ai des enfants, s'il y'en a pour longtemps, si c'est gratuit, si je suis française ah ça oui on me le demande, comment je m'appelle déjà, qu'est-ce qu'il faut faire encore, si j'habite à st Gilles, si je passe mes vacances à Paris. 

Et un soir, encore un, je rentre et ça sent la graisse d'oie à la maison. Moi j'aime pas trop l'odeur, mais j'aime voir le chantier dans la cuisine, sentir le four chaud, m'y coller et entendre les grésillements dans la poêle. Il m'envoie sous la douche et quand je reviens les assiettes sont prêtes. Tu préfères manger sur le canapé? 

L'après a pas mal de briques maintenant, des briquettes claires et chaudes, et c'est presque comme si on pouvait se permettre de rêver d'un toit de chaume, en prime. 

Je rentre un soir, tellement tard, et pour rien en plus, que les larmes coulent sans même que j'y pense en mettant la clé dans la serrure. Mais ça sent si bon dans l'entrée que la tempête est chassée pendant quelques minutes, je ne suis alors plus qu'un nez et qu'un bulbe olfactif, je tourne, tourne, tourne le riz qui n'en peut plus de devenir bon. J'ai mis des pommes dans le risotto, c'est pas grave dis? Oh que non ça n'est pas grave, avec des noix et du jus de citron ça me fait l'effet d'un tiramisu, ça me tire vers le haut. On mange quand même les yeux un peu embués, quelques mots coincés dans la gorge, et je m'en veux passionnément d'avoir peur, de douter, quand il m'offre après le repas deux livres qui disent que c'est bien vrai l'après qui va nous arriver. 

Je porte mon pantalon myrtille écrasée, encore et encore et une dernière fois ce samedi. Mon armure de la semaine. C'est tellement ça que je le lave un soir et lui répète plusieurs fois, quand la machine est finie tu le mettras bien sur le radiateur hein. Et le lendemain mon armure me fait l'effet d'une bouillotte, ça me rend le pas encore plus léger que l'effet de sortir et qu'il fasse jour, quelque soit le jour de la semaine. Ça me fait penser aux nuits en bottes de pluie ou en chapka, quand j'étais petite. 

Je finis la dernière journée de la semaine en repartant de chez le psy avec une recette de jus vert griffonnée, tu peux même y mettre une pincée de curry, tu vas voir, c'est tout à fait ce qu'il vous faut. Ça, et le reste, ça me fait sourire jusqu'à ce que j'arrive enfin sur le canapé-radeau. 



Mille goûts en bouche et dans le cœur, une seule idée en tête ou presque. Je prends mon après-midi, un jour dont il faudra se souvenir. Je marche tellement dans cette grise-ville-grise-mine que je sens mes pieds rougir à travers mes chaussures. C'est une balade au goût de perles de sucre, et les hurlements de la ville ne semblent pas me concerner. 
La mission officielle est d'aller nous acheter des croissants. J'y ajoute un pain à la bière et au potiron, qui sera plus tard mangé avec de la crème de châtaigne, un matin-matinal. Je passe par ces galeries si royales pour le seul plaisir d'avoir à lever les yeux. Je nous achète des macarons à paillettes, dont deux à la violette, comme si c'était notre anniversaire.
Je rentre en faisant quelques zigzags, une belle boîte fleurie sous le bras, et je fais glinggling tant je suis chargée. J'ai un peu le tourni, mais c'est justifié d'avoir des étoiles dans les yeux. Une boîte à futurs souvenirs, dans laquelle on rangera le grain de sable qui nous a tant piqué les yeux, et un peu fait pleurer même si on ne se l'est pas montré.

J'entends plein de voix cassées en ce moment, mais qui parlent sans s'arrêter. Je dis que je comprends, même si pour être plus juste parfois je dis plutôt "j'entends". Ça au moins c'est vrai. 

Pour la première fois je le sens complètement là, et j'ai enfin l'impression de ne pas pouvoir tomber parce qu'il est là, juste derrière. C'est tellement chouette d'avoir le droit d'être son témoin dans cette histoire, et de voir les douces choses de distiller en lui. 


Vendredi soir 
Pas grand chose à dire à la maman du dernier patient, ça se fait un peu à la va vite cette séance où la petite fille est déjà à ce qui se passera après, et moi qui ai du mal à m'installer dans la prise en charge. C'est qu'on me demande à chaque séance s'il y en a encore pour longtemps, alors que je ne compte que trois séances partagées. 
Sur le chemin du retour je sens les feuilles de rancœur, d'incompréhension et de tristesse s'empiler. Le chemin n'est pas assez long pour qu'un coup de vent fasse s'envoler tout ça. Je sens bien que je suis trop abrupte, que ça se sert déraisonnablement dans ma gorge. En même temps ce silence perpétuel qu'il m'oppose, quand moi je ne crois qu'aux mots pour me sauver, si je ne parle pas c'est que je n'ai rien à direJ'aimerais partir d'un postulat de vie qui dirait qu'on ne serait jamais muet et que c'est ça qui nous rendrait vivant. 
Alors j'étais là, je déballais les légumes de l'amap, les panais, les choux, les céleris, et les clémentines pour dix hivers aussi. Lui muet comme une carpe, me regardant faire, interprétant peut-être ma mâchoire serrée comme de la colère. J'essayais aussi le silence, mais c'est une lutte que je n'ai pas tant envie de mener. L'indifférence, comme une dernière expérience qui signerait l'incompatibilité. 
Le crumble était au citron et aux carottes violettes, mais on est quand sorti s'acheter un cornet de frites, pour faire comme si c'était bien que ce soit le vendredi soir et que les choses étaient normales. 
Après j'ai pris mon cahier qui m'emmène loin de la vie d'en ce moment, et lui aussi s'est éloigné à sa façon. La fuite, mais en avant, un peu. 

Samedi matin
Il ne fait presque plus nuit quand je pars travailler. La plupart des maisons sont encore éteintes, et j'ai l'impression d'être un chat noctambule. Je commence par une séance où l'on fait beaucoup de relaxation et c'est doux et moelleux, presque comme si on n'avait pas quitté notre lit. Je souris quand mes images sont un peu tarabiscotées, vous sentez l'air lourd, grisé, chargé, qui remonte le long de votre gorge, et je suis contente que la patiente ait les yeux fermés pour ne pas me voir rougir. Mais sa respiration continue de s'amplifier, c'est qu'elle picore ce qui lui va dans tout ça. 
Après j'ai mon heure de mots à moi, c'est un peu ma gâterie, ma récompense. Même si ces yeux que j'ouvre grands à force de vérités poussées dehors bouleversent un peu plus ma vie que je ne pensais le vouloir, et qu'elles me mèneront peut-être à vivre dans une cabane dans les bois avec 50 chats et un samovar pour tout ustensile de cuisine… 

Demain
Dormir le plus tard possible. Idéalement un risotto de panais, des cookies au thym et au chocolat, des yaourts sur crème de châtaigne. Mais si en fait ça n'est qu'un bol de céréales ce sera bien aussi. Du salidou, parce que je me suis promis. Ce tricot doré. Prendre des forces, on dirait.


J'ai une mélodie au piano en tête et je pense à ce jour où en sortant de l'hôpital, de sa première cure de chimio, nous étions allés faire des courses. Il y avait une ambiance d'école buissonnière dans l'air, et lui avait un air d'épouvantail, ses cheveux longs, sa redingote -sans aucun poils de chat c'était sacré- et son pantalon rouge. Il avait tellement envie d'avoir faim, on a rempli le caddy de tous les trucs qui nous amusaient, de bonbons à la violette et même de hamburgers surgelés. Il fallait bien que tout ça reflète la folie de la situation. 

J'ai pensé que ça me plairait de passer quelques heures à faire de la confiture de lait. Faire bouillir les pots, surveiller tout va d'un air préoccupé, que ça prenne du temps. Puis je suis tombée sur une recette de Salidou, et j'ai trouvé ça chouette ce clin d'oeil alors que j'ai la tête et le coeur de plus en plus à l'ouest, dans cet ouest iodé qui m'a si bien soignée en septembre dernier. 

Dans ce carnet vichy de tous les possible, je note les étapes concrètes par lesquelles il faudrait passer pour aller vers un peu de lumière. Une page ou plus par idée, ce qui vaut pour un plus entouré en rose, et pour l'instant rien n'a justifié l'emploi d'une autre couleur pour les moins. Qu'il y ait l'envie transcende le reste. Et la constellation de peurs n'a pas sa place dans un cahier de vie(s) de toute façon. 

Le radiateur est à fond et je passe une partie des séances debout, collée comme si j'allais pouvoir fondre. Je ne m'enlève que quand c'est vraiment trop et je me sais toute rouge sous les couches. Elles me font sourire ces séances debout, je me sens un peu comme une préceptrice qui ferait réciter des poèmes en grec ancien. N'empêche, la distance que ça propose est parfois bien accueillie, presque avec soulagement. C'est assez chouette de voir que les enfants ne me montrent que ce qu'ils ont décidé de mettre au jour. Pour certain en revanche ça n'est pas supportable, et eux aussi ils viennent se coller, mi à moi, mi au chaud. 

Dès que je m'écarte de l'ici et maintenant et que j'ai un moment pour me remettre à penser, je sens les larmes reprendrent leur place habituelle. Dans un mouvement de panique je dis je vais me moucher et je me concentre pour faire passer le torrent. Dans la bouche j'ai encore un peu cette théière de vanille bourbon, bue à la va vite, cette part de tarte au citron qu'il m'a fallu faire hier soir pour me dire que la vie peut aussi être jaune dorée même si elle est piquante. Dans la bouche aussi le goût des mots que j'aurais voulu autres, cette honnêteté que je n'ai pas toujours pour dire les sentiments les plus simples, les envies, l'étouffement. Peut-être que c'est aussi parce que ce serait inentendandable, et je me muselle par avance. 

Dans cette salle de travail un peu vide, qui résonne encore plus le mercredi car j'y suis sans collègue, je regarde dehors et discrètement je m'échappe. C'est une histoire de ciel bleu et de soleil, qui me donne envie d'aller me promener en forêt voire de m'y perdre un petit temps. Je fais semblant d'avoir besoin de me réchauffer, mais au fond sur ce trajet de la peine ça brûle, les lèvres chancelantes, la gorge serrée et le ventre recroquevillé.
C'est un peu dur que les pensées et les mots tournent sans réciprocité. Je voudrais vider mon sac et qu'on en ramasse les morceaux pour moi. Même qu'on me dirait non, non, laissez.
Je voudrais dire, parce que ça creuse en moi, mais j'ai peur des réponses qui ne tiendraient pas compte de ma drôle de vie.

Quand je détourne les yeux du soleil j'ai en face de moi un mignon avec un tee-shirt de monstre qui force le sourire. Il me dit non, moi tout seul et plus tard je le marquerai dans son dossier, peut-être même avec un point d'exclamation. Mais mi-figue mi-raisin c'est peut être un peu à moi que je penserai. 



J'aurais voulu que la nuit sèche tout ça, mais le lendemain matin les yeux étaient aussi humides. Ce fut dur de se lever avec tout ce qu'il fallait hisser au dessus de mes épaules. Je dressais involontairement la liste des détresses, de celle qui me donne envie de sortir de ce carcan de vie qui est bien être la mienne, on dirait. Parfois j'ai l'impression que ce serait un bobard qui durerait un petit peu trop longtemps. Et quand je me réponds que c'est bien pour de vrai, que c'est tout à fait la réalité ce qui arrive là, et que ça pourrait peut-être même durer, et bien c'est un peu l'effroi. 

De ma besace de complaintes, je pourrai tirer au sort à quel point c'est frustrant de ne pas pouvoir donner ces coups de fil que j'écris mentalement, auxquels on me répondrait t'inquiète pas ma fille, ça va aller. Cette impression d'avoir tant craché dans la soupe en partant dans un endroit où je ne peux plus faire mon travail comme je le voudrais, de n'avoir pas pensé à me préserver plutôt qu'à faire plaisir et à me sacrifier. 

C'est que sur une ordonnance imaginaire j'inscrirais volontiers mettre les pieds sous la table, enfin une histoire de les lever ces pieds là en tout cas, et me reposer un peu, que ce soit sur quelqu'un ou quelque chose de moelleux. C'est un peu ce que me réclament mes patients toute la semaine, et même qu'à la maison aussi on m'a mis de force dans la positon de celle qui allait assurer, et maintenant je suis bien prise au piège. Coincée de chez coincée, sans chemin de liberté de balisé. Pourquoi je n'aurais pas droit à une autre épaule que les miennes, moi? Je suis sûrement complice, parce que se convaincre de tout cela ça peut peut être nous porter quelques temps, quelques mètres de plus. Mais l'essoufflement et la lassitude sont là, je ne me supporte plus, et je me suis plus d'accord pour qu'on utilise mes épaules déjà courbatues. 

Dans mes tâtonnements pour me soulager je fantasme une cure de thalassothérapie, ou dans un spa, voire quelques jours à l'hôpital dans un service où les infirmières seraient douces, pour un petit bobo de rien du tout. Me faire un peu dorloter, c'est ça l'idée, et pour l'instant j'ai peur d'avoir l'impression que ça n'arrivera plus jamais. Un peu artificiellement, j'essaie de trouver tous les jours une chose que je fais parce que je le veux, et que cette raison suffise. Hier cette heure au lit avec Tolstoi, aujourd'hui cette marche presque au soleil pour aller au travail, où j'ai croisé deux coccinelles et un mignon chien. Je me rééduque, moi aussi, pour m'autoriser à ne pas plus me malmener que ce que la vie a déjà fait, et à trouver un peu de confort dans le choix. Quel travail. J'espère au moins qu'il me mènera au bord de la mer. 



Quand c'est vendredi, mes cheveux sont plus emmêlés que d'habitude. Je porte ce même pull une fois de trop, enfilé le matin même pas en hâte mais en flemme ça oui. Je fais disparaître mes scrupules en me disant que je me changerai ce midi, même s'il est probable que je ne le fasse pas. Les enfants aussi, sont plus chiffonnés. Les traces du petit déjeuner sont moins bien effacées que les autres matins, et ils ont moins d'enthousiasme à me raconter leurs dernières péripéties. 
On forme ensemble des couples qui se défont presque avant que quelque chose ne se soit passé. Certains font écran avec le moyen qui leur paraît le plus simple, le bruit, le silence, le charabia. Moi je suis un peu retenue, un peu trop parsemée de la vieille encore. L'odeur d'un plat-accueillant qui sent jusque dans la rue qu'il s'amuse à faire tous les soirs en ce moment, les ronflements d'un chien qui aurait trop léché de casseroles. Après, sempiternellement mais pour un temps seulement, je suis dans l'alcôve et lui dans le salon. Pour me distraire je me refais des thés, et d'autres, et j'y mets du lait de riz. Lui aussi m'amène un peu de vie, pour la soupape et sûrement aussi parce qu'il en a un peu envie, il vient derrière moi au dessus des dossiers, des mots tarabiscotés dont il se moque, il loue alors ma polyvalence quand moi ça me fait grommeler d'avoir à jouer les comptables-secrétaires et d'autres choses qui ne me racontent rien. 

Il y a quelques autres petits temps dans tout ça où c'est quand même un petit peu moi qui décide. Les quelques pages le soir, bouillotte sous les genoux, pendant qu'il en fume une dernière. Les petites négociations commencent, seulement un chapitre, que jusqu'à telle page...mais je déborde toujours au delà, c'est trop bon ces autres vies que la mienne, ce commissaire Laviolette aux bruits plus résonnants et aux odeurs plus fortes que ma routine. 
Un autre temps-moi c'est le jeudi. Parfois, quand je quitte un travail et qu'un autre m'attend, si les astres sont bien alignés, j'ai un quart d'heure sans obligation. Alors je fais semblant d'avoir tout le temps que je voudrais, et je lis quelques pages des contes de Grimm, dans la voiture même une fois, comme si j'attendais l'inconnu. En goguette, c'est avec joie que j'ai trouvé de l'eau de coco à la grenade à la supérette du coin, mais ça n'étais pas si bon. Comme un chien qui ignorerait sa laisse j'ai une fois fait le tour du quartier, ce quartier de vieux qui sent la soupe et où surtout on peut admirer des chats se chauffant derrière chaque fenêtre. Ce temps-moi qui a un petit sens et qui vaudrait la peine.