Accuser le coup. Trouver un coupable, j'aurais pu dresser une liste, pour faire passer la pilule comme on dit. Je parle beaucoup avec des mots qui ne sont pas de moi en ce moment, c'est quand même fort pratique. 

Mercredi long long long, je suis comme un rideau translucide, parcourue d'envies et de sensations. Je pense à la fois à mes anciens j'aime lire, à un rêve récurrent, qui va jusqu'à me donner une sensation physique dans la tête et le cou à n'importe quel moment, à hier soir, hier soir toujours. Les pieds obligatoirement, inéluctablement sortis, alors que ma tête est encore cachée, fouinant dans l'oreiller pour chercher les odeurs qui mettent un peu de sens dans tout ça. 

A côté de chaque patient je trace un petit point, parfois bleu, rose, ou vert. Mais le même pour toute la journée, toujours, c'est mon pourcentage autorisé de maniaquerie. Je les compte et tout de suite je m'en veux, le résultat me fait voir des petits points noirs. Je propose d'écrire "ferme" à l'un d'eux et je vois se tracer "aici", je reprends, mais où? C'est où le début quand les sons n'en sont pas, les lettres à peine des traits, et la trace inutile? On me demande si je regarde plus belle la vie, on me dit "vous ferez les devoirs avec elle" et je voudrais mieux expliquer pourquoi ce n'est pas forcément mon intention. Je crois que j'ai un peu pris la mouche. 

5 semaines et demi, puis 4, puis juin. Mon temps est scandé, mais pas pour très longtemps. J'aurai tellement envie de rentrer chez moi, mais quelles briques faut-il que j'assemble pour que ça en ait la forme? Une boulangerie, une bibliothèque voire une médiathèque, une jolie place, c'est important ça, avec des jardinières au centre, qu'on aurait envie de trouver ringardes, mais qui nous plairaient quand même au printemps. Une pièce au toit pentu, avec une caisse cachée en dessous dans laquelle il y aurait plein de couvertures. 


Ça a commencé avec you call it madness, but i call it love, ce dimanche, et c'était plutôt bon signe. Le soleil chauffait presque la peau quand on est sorti, et Flanelle a changé de trottoir pour rester au soleil quand on s'est promené.

Un dimanche pyjama party, même si c'est avec du jour à lèvres et du parfum derrière les oreilles. Parce que les bras sont bienveillants, j'ai vu de chouettes filles, toute la journée. J'ai aligné les mailles et les mots, si je veux faire dans un style un peu facile, mais c'était quand même vraiment ça le mélange. Je dis des choses qui seraient bien consignées quelque part, pour nous faire marrer quand on les relirait. Il est question de billes dans les poches, et du bruits qu'elles font ou pas, ou quelque chose du genre, de pieds qui vont jusqu'à la tête. J'ai bien aimé me laisser entourée, et réussir à ne pas me dire qu'elles jouent les garde-malades.  

Avec Anne on joue à transformer mon appart en BU, et de la cuisine je me retiens de lui dire et au fait... Ah mais tu m'as pas dit.... Et sinon tu…  Parce qu'elle est un peu venue pour travailler, aussi. Moi j'ai les mains dans la pâte, et après les yeux collés à la vitre de mon four pour regarder cette pâte feuilleté gonfler comme une vraie. J'ai oublié d'y mettre une fève, mais je trouverai bien des prétextes pour enfiler une couronne. 

Après, avec une autre A, entourées de chats sur un radeau mou à souhait, on entremêle -encore- des discussions, des pédagogiques qui racontent le crochet, des confessions dont je me demande si elles racontent une vraie vie qui serait la mienne, et l'amourtoujours, au goût de thé au caramel. 
Le soir on m'aura vu marcher sur des pavés branlants, avec l'œil qui frise d'une fille qui se sentirait drôlement vernie, as crazy as it may sounds. Quand je repars c'est pour le retrouver. J'aime bien sentir mes pas se hâter, presque malgré moi, et m'entendre cette exclamation quand je tombe sur lui au coin d'une rue. 

Quand je me suis réveillée, je n'avais pas bougé de ma place, pas d'un iota, j'ai aimé ma discrète soumission. J'ai joué à allumer toutes les lumières alors que d'habitude il faut que je fasse doucement et que j'empêche le chien de ronfler parce qu'il -l'autre il- dort encore. Mais là non, j'ai même pu mettre la radio et changé d'avis sur ce que j'allais mettre. J'avais encore un peu Noces Blanches en tête, que j'ai regardé hier soir, en tricotant ce mohair rouge vif qui mériterait qu'on en fasse un doudou. 

Dans l'après-midi il m'a appelé, et j'ai pu déposer cet énervement-travaillotique, cette enfant qui me fait sentir tellement mauvaise orthophoniste, pendant qu'il me racontait les rues que j'ai parcourues un temps. Il est passé par la boutique de thés, celle de là-bas, parce que jamais trop, et m'a promis de quoi accompagner la galette dimanche quand il rentrera. 

Ce soir on est parti se promener avec le quatre pattes, et on est allé jusqu'à cette place sur laquelle le marché se remballait. Des enfants jouaient au milieu et ça faisait un peu fin de kermesse. Nous avons été courtisé par les vendeurs de produits italiens, enfin surtout Flanelle, une photo a même été prise. J'ai changé de chemin pour le retour et j'ai croisé un immeuble-cage en bois tout à fait bizarre. Je me suis dit que les gens qui y habitaient devaient ressentir la même chose que quand on a quelque chose d'étrange sur la tête, les gens en face sont encore choqués quand nous on a complètement oublié. 

En rentrant, les gants à peine enlevés je me suis fait une table à la belle et le clochard comme je dis parfois, et c'était assez gai. 

Ce matin je suis partie de la maison en y laissant deux personnes, ou deux coeurs qui battent, pour les gens pour qui un chien n'est pas une personne -et il y en a, ne niez pas-. Et ce soir en rentrant, il n'y avait que le chien pour m'accueillir. Il n'a même pas aboyé, en général on l'en félicite, mais là j'aurai aimé une entrée en grande pompe. 
Bien sûr mon premier geste fut de guetter le mot qu'il m'aurait laissé, mais boys are boys, enfin celui-là en tout cas, et je n'avais pas de petit mot. Ni sur la table basse, ni sous mon oreiller. Oui j'ai bien vérifié. 

J'étais passée m'acheter de quoi festoyer, et j'ai même pris un pot de tzatziki sans avoir honte, et sans lire l'étiquette. Sur le chemin du retour, je me suis dit que ce serait bien d'organiser des ateliers avec les patients cet été, mais il faudrait que je réfléchisse un peu à ce qui s'y passerait. 

Finalement la roquette n'était pas très piquante, le tzatziki un peu amer, et ça c'est fini en tartines et bounty. Je n'ai pas pensé à allumer la radio, et j'ai trié des magazines pour les mettre dans la salle d'attente. Jusqu'ici tout va bien, le temps suspendu me convient bien. 


Je vais bientôt passer quelques jours toute seule dans cette maison. Ce sera la première fois, et je me demande de quelle compagnie je vais être. Je me souviens, dans une vie d'il y a quelques temps, comme j'avais hâte de ces jours là. A l'époque je ne sonnais pas très vraie, et alors pouvoir faire résonner ma voix comme je l'entendais, c'était un vrai cadeau. Un peu de renaissance entre les temps où je laissais quelqu'un m'enterrer vivante. Mais maintenant ça n'est plus tout à fait ça. Il faudrait que je me demande ce que ce serait, du bon temps. Est-ce qu'il y aura des poireaux et une mini galette des rois? Du rangement frénétique? Ou peut-être que je profiterai encore un peu de l'odeur de ces belles jacinthes blanches qui embaument le salon, en trouvant le temps un peu long. 

J'ai lu ce bouquin, Ambrose roi du scrabble, et ce fut drôlement agréable. Je crois qu'il a plu à l'enfant mangeuse de livre que j'ai été, et j'ai pensé que j'aurai pu le lire dans la voiture pendant que ma mère aurait été faire les courses toute seule, parce que je n'aurai pas voulu le lâcher. Je l'ai tellement aimé que je me suis creusée la tête pour trouver des moyens de m'en servir en séances, je n'avais pas envie de le ranger dans la bibliothèque. 

C'est ma première semaine de six jours travaillés. C'est une routine qui durera jusque avril. Et après, une nouvelle jusque juin, et après, après je ne sais pas. Ce soir, on m'aura vu regarder la fiche wikipedia de petites villes de campagne, en France, parce que j'y aurais vu des offres de boulot. Je ne sais pas si je rêve ou si je suis comme un scarabée coincé sur le dos. Bon temps, bon lieu, et autres mystères. 

On commence à me dire les ne vois pas tout en noir, il faut regarder ce qui va bien, si on se focalise sur ce qui ne va pas on ne s'en sort jamais… tic-tac-tic-tac, il semblerait que j'aie épuisé mon temps de malheur octroyé. C'est bête, j'ai l'impression que ça venait seulement de commencer, cette sensation d'y couler, d'en être recouverte. L'authentique sensation que demain n'est qu'un fantasme. 

À la télé ici, si on veille tard la nuit, passe une série, In treatment. C'est avec Gabriel Byrne, il est psychanalyste, et chaque épisode est une de ses séances avec divers patients. C'est la série qu'on regardait avec papa à l'hôpital, on pouvait en dévorer 6 ou 7 d'affilée dans l'après-midi, interrompus par les prise-de-tension-vous-avez-mal-l'heure-du-potage ou les pauses goûter, les galettes ardennaises qu'il me demandait d'aller chercher à l'autre bout de la ville et clopes quand c'est la seule liberté. Le temps est si long et court, alors, on l'avait entre les mains et ça nous brûlait un peu. 
Alors je la regarde moi aussi, cette série, parce qu'en ce moment je veille tard. Je fais autre chose en même temps, pour mettre un peu de distance, un compte-rendu, un tour sur pinterest, parce que je ne sais pas ce que ça me ferait, un vrai face à face avec les réminiscences. J'ai envie de voir ça comme un petit signe qui me dit que je suis ici au bon endroit, pas tout à fait toute toute seule. J'espère que ça n'est pas ridicule. Il m'en faut peu et tellement à la fois. 

Ma grand-mère m'a demandé tout à l'heure ce qu'on pouvait me souhaiter pour 2014. Mes yeux sont sûrement devenus ronds comme des billes, et rien ne me venait. J'ai fini par dire "oh je n'attends rien d'autre que d'être une vieille dame tranquille", me disant que c'était peut-être la seule chose qui me faisait rêver en ce moment, être quelqu'un qui aurait le droit ne plus courir après quoi que ce soit.  Et j'ai été étonnée que sa réponse me surprenne presque: "mais tu as tout le temps pour ça!". Tic-tac-tic-tac, encore! 


Premier jour il n'a pas neigé, mais j'aurais bien voulu 
J'écoute une émission sur les gens qui savent et qui oublient de sentir 
J'ai mal partout et nulle part
Je me sens un peu séparée de mon plaisir, moi aussi

Premier jour, j'ai mangé des crevettes, du concombre et des carottes râpées
Je me suis fait du souci pour les sous
J'ai terminé un châle moelleux pour la meilleure des amies et j'ai voulu trouver que c'était de bon augure 

Premier jour j'ai été nostalgique
On a essayé de faire flamber le Christmas cake en vain, mais la crème anglaise était très bonne 
Je n'ai pu m'endormir qu'épuisée