2014. Là-bas puis ici. Deux puis trois. Je n'y ai pas lu assez de livre mais j'ai peut-être lu mon préféré jusqu'ici, le plus intense, le plus apte à celui que j'aimerais relire tous les ans dans une vie idéale, celle où l'on aurait chaque jour une heure en plus pour lire et une heure en plus pour tricoter. Cette année tout entière. Ma toute première orpheline pour de vrai. J'ai encore perdu des gens, des disparus, des qui quittent, parce qu'il doit quand même bien y avoir quelque chose de rédhibitoire là dessous en moi. On a dit oui à cet invité, ce correspondant de l'amour qui a eu envie de venir voir comment c'était la vie par chez nous. Cette année on a plus franchement simplifié notre vie aussi, même si ces mots sonnent comme un peu galvaudés. Enfin disons qu'on a bien vu que ce qu'on avait ça nous alourdissait plutôt qu'autre chose et qu'on n'avait surtout plus envie de charger le bateau. J'ai rencontré et accueilli avec force joie la force héritée de toutes les femmes avant et après moi qui mettront leur bébé au monde. C'était si beau, c'est une de mes pensées-doudou d'avant nuit, les rugissements et ses mains sur mon ventre qui appelaient notre enfant. Ça et la toute première fois où je l'ai touché, si chaud, venant de si loin, si doux et moelleux. Mes doc Martens on eu 10 ans. J'ai profité des tout derniers jours de l'année, in extremis, pour trouver la générosité sous un sabot quelque port d'être heureuse pour P. d'avoir des liens qui n'attendent que d'être développés avec tout son bout de famille qui m'est un peu étranger. Pour cette dernière nuit de rêves de l'année mon père gardait notre bébé et le trouvait follement chouette, quel beau cadeau!

2015. Jaune, blanc, gris et rose, pour moi qui voit les chiffres en couleur. Je me souhaite de belles rencontres, de la franchise par tonneaux. J'oserai me replonger, imprimer des mails pour en faire des livres, peut-être. Sinon ce sera pour après, mon bébé me donnera envie, il me fera aller fouiller. Je ne veux pas transmettre la peur du souvenir. Je vais continuer à marcher, beaucoup, on se va bien pour ça avec François. Ce sera nos trois ans, bébé-couple pas si bébé. Peut-être qu'on se dira oui, enfin c'est déjà murmuré de toute façon, écrit et dansé quelques fois. On vivra au rythme des acquisitions, des pas en avant et en arrière de notre bébé, et j'espère que nos yeux toujours seront bien ouverts. C'est l'année de l'inconnu, peut-être que j'y allaiterai 365 jours, ou pas. Peut-être qu'on y cododotera 365, ou pas. La vie-pochette-surprise. 

On fêtera le réveillon avec une tourte british végétarienne, du caviar d'aubergine plein d'ail et un dessert aux marrons et au chocolat. Je me demande si on fera flamber le christmas cake ramené du plus doux week-end de l'année à Paris. Ce soir ce sera à la maison et en famille, les mêmes qu'il y a deux ans, sans le plus caustique. Ah ça aurait été si bien, ça me brûle les yeux de nous imaginer. Je l'aurai enfin ma journée en cuisine à plusieurs mains, radio et ronflements de Flanelle en bande-son. Les derniers cadeaux à emballer, cette année tout le monde boira du bon café. Je griffonnerai peut-être quelques résolutions sur les forger-me-nots de l'agenda, pour en rire quand je les recroiserai. Les exercices de respiration, m'alléger, la soupe du dimanche soir? Mais surtout profiter, regarder, emmagasiner et remercier. 

Beau réveillon, et joli réveil en 2015!



Le 24 vers 16h30 ça commençait à sentir la grognerie un peu. Accablée que j'étais d'un coup de tristesse, d'un peu d'amertume que mes Noëls à moi aient ressemblé à ce qu'ils furent depuis quelques années, et que celui qui s'avançait à grands pas ne me réjouisse pas davantage. Je crois que je m'agaçais un peu de si bien me laisser aller à une espèce de bouderie adolescente. Je pris le bébé sous le bras, qui se trouvait lui aussi auréolé de crachin, et m'en allait nous coucher en me retenant de l'agresser lui, le grand. Je voulais lui dire comme d'un coup je jalousais ce que je prenais pour de la légèreté, les nuits sans réveils parce que lui n'entend pas, le fumoir qui l'isole plusieurs fois par jour… J'ai préféré marmonner un je-suis-fatiguée, et après tout c'était encore ça qui était le plus vrai. Puis cette copine, avec qui j'aurais du passer une heure au téléphone, qui ne pouvait plus parce qu'elle avait trop de choses à faire en cuisine, elle aussi je la jalousais. Pas d'effervescence cette année, et non je n'avais pas envie d'habiller le bébé spécialement, et j'espérais bien qu'on n'allait pas lui réclamer de sourire. J'avais envie de faire ce qu'on aurait bien envie de faire et pas plus. Ça me faisait comme mal à la peau d'être si loin de l'infime parcelle de famille qu'il me restait, et peut-être encore plus le fait qu'ils n'aient pas tant réclamé à ce qu'on soit près d'eux. Et mes cernes, et mes cheveux, et en y regardant de plus près ce trop-plein de moelleux aussi. Non vraiment, rien n'avait encore vraiment commencé et c'était déjà trop. 

Puis ce fut derrière nous, ce qu'on pourrait lui raconter de son premier Noël. Le chapon couillu (à savoir un énorme poulet) que je mangeais froid parce que s'endormir ce soir là c'était vraiment compliqué. La bouillotte que m'offrait ton père, la même que celle de ma mère et la si précieuse quand tu étais en train d'arriver. La nuit, ou le début plutôt, que tu passais sur l'édredon de mariage de tes arrière grands-parents. C'est plutôt avec le sourire que nous rentrions le 25 au soir, et là, Noël qui n'en finissait pas, ton premier coucher tout simple, tout facile, qui dit je suis fatigué donc je dors. OH! J'en suis restée les bras un peu ballants, c'est comment les soirées déjà? Ah oui si on veut faire simple on mange, on tricote, et on regarde d'un oeil la télé en se disant que c'est nul et est-ce qu'on n'a pas un film à regarder de toute façon? Il nous faudra encore un peu de pratique pour profiter des tête à tête, mais s'ils viennent comme des cadeaux surprise ces moments là c'est encore mieux. 

Pour la suite on entendra sûrement le cliquetis des boules en bois et le grelot du mobile le matin, de plus en plus fort et de mieux en mieux accompagné d'exclamations joyeuses. Les thés des divers calendriers seront bientôt tous écoulés, et je regretterai sûrement un moment celui à la fraise et au champagne de Po Rouge. A nouveau j'espère pouvoir savourer le spectacle de la neige la nuit, presque le matin, quand on est peut-être des dizaines dans la ville derrière nos fenêtres mais qu'il me semble alors être la seule à pouvoir savourer de compter les flocons s'il me plaît. Encore une semaine, une vraie semaine dans notre cocon-igloo, avant d'avoir à réapparaître dans le monde. J'ai la tête qui tourne en pensant qu'on a vécu la plus longue période de nos vies tout-collés, que maintenant notre danse sera de nous séparer et de nous retrouver, toujours. La tête qui tourne et le ventre qui serre, mais une telle hâte de la suite à ses côtés. Être plus entière et toujours coupée en mille, c'est une des définition d'être maman qui semble m'écrire. 




Un instantané de soirée ce serait nous deux dans la cuisine, encore chaussée, lui dans l'écharpe. J'ai la grosse veste grise en laine bouillie à carreaux achetée il y a si longtemps que ça me semble être quelqu'un d'autre cette fille faisant la queue au Zara des champs élysée. Je fais semblant de ne pas voir que les coudes sont élimés, bientôt transparents et les bouloches peut-être un peu trop nombreuses alors ça n'est pas encore devenu un vêtement d'intérieur. Lui est dans l'écharpe, celle à fleurs qui nous fait répondre à elle a quel âge? quand on sort. On étire la deuxième sieste de l'après-midi par tous les moyens, et régulièrement je sens et j'entends ses petits soupirs contre mon torse. Il dort alors que je coupe quatre pommes puis deux poires, que je mélange le beurre mou à la farine d'epeautre, aux graines de lin et de tournesol. Un peu de sucre aussi, j'ai failli oublier. Le crumble est enfourné sans qu'il ait bougé d'un iota. J'oublie de me faire quelque chose à boire, une soupe ça te va pour ce soir? Et alors ce sont aux pommes de terre d'être épluchées. Je sens des pieds pousser contre mon ventre, de façon saccadée, je crois que ça n'est pas un vrai réveil alors je me mets à chanter, c'est this is xmas de John Lennon, je suis si banalement de saison. Ça dure le temps de cinq poireaux puis il a vraiment fini de dormir, petits couinements qui disent qu'il est temps de revenir au monde. 

La pluie on s'en fiche, le bruit des voitures alors qu'on est encore au lit n'en est presque que plus distrayant. C'est une journée sans trop de contrainte, sur l'agenda est inscrit une auto-prescription, profiter. Quand même, il faudra aller poster ce pain d'épices pour ma grand-mère, celle qui vit en Bretagne, et aller chercher un poulet chez le boucher. Vous pouvez m'en faire 12 morceaux? C'est pour le butter chicken de samedi soir, que le périple de début de week-end nous demande d'anticiper un peu. Profiter, mais en faisant une dernière fournée de gâteaux de Noël et en buvant ce thé à la frangipane, une autre saine prescription. Je lui raconte cette nouvelle interlocutrice, son cabinet dans son jardin, comme j'en rêverai si je me réinstallai un jour en libéral. Et vous voulez combien d'enfants? et ma réponse qui est encore un peu celle d'une petite fille qui dit que quand elle sera grande elle se mariera et ne portera plus que des robes à fleurs. Mais c'est avec un bébé dans les bras que je réponds, on n'est plus tout à fait dans l'imaginaire… 

Et puis le retour de Strasbourg sous la pluie, le vent, moi qui ne sait plus conduire. D'un coup, les phares dans les yeux, avoir à regarder de tous les côtés en même temps, la fatigue des petits morceaux de nuit mis bouts à bouts me tombe sur le coin du nez et ça devient très difficile. Il y a deux semaines tout serrés devant nous, et sûrement beaucoup de cadeaux en forme de sourires, de bains-plaisir et de câlins à ouvrir plusieurs fois par jour. Hier soir mes mains sentaient le potimarron, et un gilet bicolore a bien avancé. Il fait encore nuit et ils se sont rendormis, c'est un de ces goûteux moments de maison pour moi toute seule. Et si on lui prenait, pour Noël? Je ne pensais pas faire un cadeau à P, mais c'est vrai que cet éléphant ferait un beau souvenir et un bon copain. Puis les éléphants, de mon côté, c'est un peu un fil rouge quand on a envie de faire plaisir. 


Dans ce recueil des choses délicieuses à vivre qui ne semble plus jamais vouloir s'arrêter de s'écrire au jour le jour, j'ajouterai volontiers ses sourires un peu endormis, quand une tétée touche à sa fin. C'est si agréable de rendre quelqu'un heureux, ça nous semble être une de nos premières missions face à ce petit garçon. Et ma foi si vous l'entendiez roucouler je crois que peut être vous nous valideriez au moins le niveau un. Les minutes qu'on ne compte plus au téléphone aussi, aller les heures même. On me raconte, on me demande, je me sens toute bien balisée un peu, comme quand je cale la couette dans le dos du bébé pour que ce soit moelleux et rassurant pour lui. Bon il y a bien cette grand-mère qui si je tombe sur un jour de mauvaise lune me fera la morale et me racontera que les bébés ça doit pleurer pour se ventiler, et des méchancetés sur sa voisine qui la font un peu sonner comme une trottinette rouillée, mais j'arrive toujours à chiper quelques anecdotes touchantes au passage.

J'aimerais bien avoir à décider où passer les fêtes, devoir répartir les jours entre les gens en tâchant de ne heurter personne. Je n'aimerais pas devenir un de ces grincheux qui disent ne pas aimer les fêtes, mais c'est tout de même une période où l'absence clignote. Cette année, je vais peut-être regretter l'intimité de l'an dernier, à deux-presque-trois à Bruxelles, coincés que nous étions à cause d'une panne de voiture. Quel merveilleux prétexte pour un noël aux chandelles. Je mangeais mon foie gras végétal pas terrible et on buvait du champagne. Cette année, si jamais le gris m'entoure un peu, j'aurai les Noëls à venir sous le coude pour rester gaie, et la plus chic des tisanes pour snober dignement les bulles. 

Dimanche soir, du brouillard. On est rentré dans un wagon qui donnait un peu l'impression d'être puni, tout serrés que nous étions les uns avec les autres. Encore des roucoulades, ce bébé s'en sortait merveilleusement malgré sa mere qui jouait les Cassandre en ayant peur qu'il se fâche un peu d'être dans un train bringuebalant à l'heure où l'on est d'habitude plutôt en train d'essayer d'apprivoiser Morphée. Enfin il était comme nous, tout repu de bonheur. Deux jours à Paris, à embrasser les amies et à se laisser impressionner par les sapins derrière les fenêtres. Du thé tout le temps, les plus doux œufs brouillés de l'année. Si facilement trois, quatre ou cinq qu'en y pensant plus posément ça m'aurait surement mis les larmes aux yeux. C'est si agréable de voir son bébé partager notre plaisir à être ensemble, le voir fondre dans les bras de sa marraine-la-fée. Le puzzle aux mille pièces qu'est parti pour être notre vie continue de se construire bien joliment, et l'on s'accommode des petits cailloux que sont les frissons ou les siestes hoquetantes à coup de souvenirs comme ceux-ci.  



J'entends à la radio, au vol, on n'est pas des robots quand même. "Quand même", il faut le préciser. Non, non, c'est vrai, on a des coeurs et même qu'ils battent. Le mien m'envoyait des messages en morse depuis quelques nuits. Je n'étais pas sûre de bien entendre puis au prix de cernes un peu plus marqués ça a fait sens. Pour être sûre que ça pouvait être vrai je lui ai peint le tableau, quelques secondes après que son réveil a sonné, c'était un peu abrupt mais j'étais pressée qu'il se réjouisse avec moi. Oh tu imagines, ça voudrait dire qu'on aurait le temps de faire ça, et ça et ça, et on irait te chercher, et on cuisinerait, et on irait à la piscine... Evidemment il s'est enthousiasmé, même avec la voix embrumée. Tous les feux sont au vert, qu'il a dit. 

Alors après une petite sieste pour rattraper les mots croisés-emberlificotés de la nuit, et au réveil j'ai appelé ma chef. Je n'avais même pas peur, le téléphone dans la main, et j'ai béni cette peau qui m'est tombée dessus lorsque ce bébé m'a regardée pour la première fois, celle qui donne si confiance en la vie. En tant que maman et amie je comprends et je te soutiens, en tant que supérieure c'est vrai que ça m'embête pas mal… mais c'est ton droit! Je lui propose un modus vivendi, elle y réfléchira, en parlera à mes directeurs… Mais quand je raccroche l'horizon s'est tellement éclairci! Alors ça y est c'est dit, je l'ai fait ce choix de la vie, on sera ensemble, beaucoup, et pour longtemps. 

Un peu après il dort dans l'écharpe, sos à mort, tu m'as conquis j't'adore dans les oreilles pour moi. Je commence mon cahier des dépenses-pas-faites. J'hésite encore, sur le fait que ce soit complètement idiot ou que ça ait un peu de sens. Parce qu'on fera plus avec moins, donc. Moitié moins d'argent, moitié plus de temps. C'est un calcul qui sonne comme un contrat avec la joie. Les matins avec les enfants à qui je suis -un peu- utile, que ce soit pour manger, pour dire, pour écrire ou seulement même pour regarder, et les après-midi main dans la main avec mon petit. Rester pas très loin, son témoin, son marche-pied. C'est un beau cadeau qu'on se fait, s'autoriser une vie plus douce. A côté de ça, une hotte moins remplie, ça n'est pas grand chose! 

ps! Un peu de tri par ici



Durant la dernière nuit de novembre j'ai eu envie d'orangettes. Même des pas-maison ça m'aurait été. A ajouter sur la liste qui s'écrirait le lendemain matin, entre papier cadeau et cd chants de Noël. La nuit n'avait pas été si mauvaise, chargés de toutes ces émotions du week-end que nous étions, tous les trois. Que c'est gai d'être lancé sur un grand chemin de premières fois! Le train, Reims, ces nouveaux bras et ces nouvelles voix émues et chantantes. Le premier feu aussi, qui lui a énormément plu, les yeux si grands et les joues rosies, si éhonté ment mignon! Et des siestes sur les parents de mes amies d'enfance, tellement touchantes. Vite, écrire tout ça dans son cahier avant que la liste ne soit trop longue pour que je me souvienne de tout. En rentrant, je remercie avec des trémolos dans les doigts de nous avoir si bien chouchouté, ces quelques moments de légèreté sont si précieux quand on est seul capitaine à bord depuis un peu trop longtemps.  

Et alors ce fut décembre. Le premier thé de cette route jusqu'au 24. On a même mangé en buvant du thé de Noël et ce soir on mettra le cd-kitschouille qui combine Downton Abbey ET des chants de Noël (si c'est pas une sympathique réunion!). Même si cette année les festivités font un peu moins battre le coeur. C'est vrai quoi, il y a moins de place pour les paillettes quand on a un petit cou moelleux dans lequel plonger le nez. On a déclaré ouverte la nouvelle ère des cadeaux à vivre et à date libre. Ça n'enlève rien au plaisir des mailles qui s'enchaînent, du vert mousse et du gris souris à mettre dans pas si longtemps, tricoté en mille fois mais fini en pas si longtemps finalement (vive le gratifiant 3 mois!). Le temps d'un change, d'une sieste, que ce soit sur sa peau de mouton ou dans l'écharpe, les jours où c'est moins facile de se laisser aller au sommeil. Le pull châtaigne du papa nécessitera peut-être un peu plus de patience… J'ai enfin "cédé" aux aiguilles circulaires, bien plus faciles à manier avec un bébé-koala. Une couverture-bis est à venir, pour chez la nounou, du rose parce qu'on n'est pas comme ça, et du point de semis à nouveau, pour ne pas trop piquer du nez. 

Un lundi qui fait durer un peu le week-end aux airs de vacances. Quand il est rentré de cours ça sentait bon le fenouil et l'anis. En épluchant les oignons me vient une envie de Canada, c'est peut-être que c'est trop petit ici, que le bois est trop rare, ou les gens moins enveloppants. On s'est dit que maintenant les voyages se feraient en bateau, alors il faudra attendre encore un peu. Un livre joli qui s'y passerait peut-être? Puis le bain, l'odeur de fleur d'oranger, les tâtonnements dans les rituels du soir qui laisserait la grognonnerie à la porte… Vite, un livre, la peau de mouton et le bébé sous le bras, on te chauffe le lit

Je termine enfin la couture de ces chaussons en alpaga couleur lait à la menthe. Une fiction à la radio (Le miroir se brisa, d'Agatha Christie), du soleil par la fenêtre, un chien ronflant sur son tapis… Et un bébé chaud dont les cils me chatouillent le cou. Une odeur de cet été, pendant cette grossesse écoutante et tricotante, mais en mieux. 

Tout à l'heure, premier voyage à trois! Quelques heures de train pour retrouver ma ville natale, quelques connaissances, et présenter la maison de son grand-père à ce bébé. Il y aura des chats, plein, et une belle-grand-mère attentionnée pour adoucir le piquant de la situation. Les sacs sont déjà dans l'entrée, j'ai compté plusieurs fois le nombre de bodies et de couches, pas trop stressée mais peut-être quand même un peu. Heureusement il y a sa confiance en la vie légendaire (et en moi, le mignon!), j'essaie d'en prendre une tranche au passage. Toi et tes seins vous serez là, la peau de mouton aussi, rien ne peut arriver! Prend un lange quand même, on ne sait jamais!  C'est vrai que ça n'est pas beaucoup plus compliqué que ça, d'être trois. 

Et tu le portes comme ça toute la journée? Dans son petit lit, hein! Ah oui, il aimerait bien retourner à l'intérieur! Tu verras, tu seras heureuse de retourner travailler! Vous allez vous faire mal au dos à force! Etc. Il faut quelques pierres pour construire le mur qui protégerait mes oreilles et mon coeur-de-maman contre la violence ordinaire, quelques pierres qui sont ces temps à trois, le soir ou le matin, à encourager ses tout nouveaux sourires et ses petits chants d'oiseau. Ces lectures, pendant qu'il tète ou qu'il observe sa maison. Un des boulots de parents tout neufs, c'est peut-être aussi de savoir s'entourer d'étoffes auxquelles on n'est pas allergiques. Quelque chose qui serait doux comme son duvet. Ou comme des chaussons en alpaga.


Le rooibos est au caramel en ce moment, j'ai triché un peu avec la tisane de Noël mais seulement une fois, je sais qu'il faut encore attendre un tout petit peu pour le piquant des clous de girofle et le souvenir des orangettes maison de maman. Au caramel c'est très bien. L'odeur n'est pas loin, sur la table de nuit, quand presque endormis, le bébé si détendu fondant sur moi, on se raconte ce jeu d'équilibriste qui demande à être à la fois tant dans l'instant présent, de faire au mieux tout-de-suite-dans-la-minute, et en même temps d'avoir pas si loin en tête que c'est un très grand garçon, un homme, qu'on a envie d'aider à pousser. Etirés, flottants, faisant des allers-retours entre l'immédiateté et la postérité. 

Les fleurs sont chouettes et ne m'en tiennent pas trop rigueur d'oublier un peu plus souvent de les arroser. Elles attendent que le coeur batte un peu moins fort, que le souffle s'allonge un peu. J'ai presque fini le livre commencé pendant la grossesse, celui qui demanderait souvent d'avoir un dictionnaire tout près, même si parfois on triche et on s'aide du contexte, comme on nous disait de faire en cours d'anglais. C'est Le sang noir, de Louis Guilloux, le premier livre qu'il me conseille. C'est plaisant, que ce soit ces mots  qui tapissent cette période-parenthèse là. 

Quand je caresse les cheveux de François, alors qu'on chantonne pour donner envie au bébé de se laisser aller au sommeil, je suis surprise que sa tête soit si grosse. C'est qu'on a vécu six semaines de mini format aussi. Un soir il y a presque un air de fête. Ça montait, cette décision de faire comme les tripes l'exigeaient, puis la consultante en lactation-magicienne est venue fêter ces tétées les yeux fermés et a faire taire les hésitations en disant qu'il fallait réflechir avec le cœur, que ça ça ne sonnerait jamais faux. Et les femmes Touareg, elles se posent la question vous croyez? 



Pas assez de balades en forêts, de feuilles qui craquent sous les bottes, de photos de champignons qu'on n'oserait ramasser, parce qu'on est un peu néophytes et surtout peureux… Dans notre sac en tissus en revanche on mettrait des glands et des marrons, les plus belles feuilles croisées et quelques branches, après tout il faut commencer à donner un air de fête à l'appartement. Tout ça c'est plus dur sans véhicule, on est heureux d'être un peu plus légers sans et de marcher-véloter-covoiturer-tranifier à droite à gauche mais ça a ses contreparties… Espérons que le dieu de l'empreinte écologique nous remerciera en temps voulu. 

Malgré ce petit manque le week-end fut un bel édredon. Cinq semaines de bébé joli et de francs sourires à présent. On se délecte de voir sa surprise devant notre émerveillement à chaque rigolade-vocalise qu'il nous offre, ah c'est si chouette que ça quand je fais comme ça? semble-t'il se dire. Cinq semaines et depuis quelques jours qui comptent pour mille un allaitement simple, enfin, sans expédient, qui n'a plus besoin d'aucun coup de pouce. Notre volonté à tout les deux de vivre cette histoire là malgré tout me rend très heureuse, et quand au milieu d'une tétée il fait une petite pause pour me regarder en souriant je me dis que les nombreuses larmes versées en offrande au culte de l'allaitement serein n'auront pas été vaines. Sa main qui m'agrippe, ses joues qui rosissent tant on se tient chaud, ses petits plis en plus tous les jours, ça a le goût du plus parfait des cadeaux.

Après la sieste ou quelques mailles on a feuilleté nos livres de cuisine. Alors qu'il commençait à faire nuit s'est engagé une expédition pour aller chercher de quoi faire ce butter chicken accompagné de son riz au potiron et au fenouil. Un nouveau pot en verre sur lequel on a inscrit garam masala, et une odeur à se damner dans toute la maison. Le boucher ne rigolait pas quand il a demandé je vous le coupe en douze? à propos du poulet, j'ai eu l'air un peu bête. On a écrasé l'ail avec le gingembre, et mangé quelques cochonneries pendant que ça marinait. Au four il y avait encore ce gâteau au chocolat blanc, mais avec de la farine de riz complet cette fois, pour faire comme si on changeait un peu, mais tout en se dorlotant de la même façon avec ce qui tient si bien compagnie au thé. 


En sandwich, chacun une joue à bisouter et une oreille dans laquelle chuchoter les plus délirantes déclarations. Elles sont chaudes et rebondies, roses, parfois piquetées de rouge quand il s'est endormi sur moi alors que je porte ma veste en laine-qui-gratte. Je crois qu'on est si content l'un l'autre de pouvoir chacun reconnaître un tout petit bout de son amoureux dans ce bébé, un nez, un petit cri aigu, un sourcil froncé. Au milieu de ce tourbillon de surprise, de ce roman inachevé, quelques clés qui donnent encore un meilleur goût à l'esquisse qu'est ce petit garçon. Si souvent on lui parle d'une même voix, je regarde cette complicité triangulaire sonner si joliment, cette cohérence former un sain matelas pour se reposer entre deux découvertes sur la vie.

C'est une dame comme celles dont je me dis toujours qu'elles doivent être de chouettes mamans. Des gros cheveux un peu foufous, dont elle a pourtant du s'occuper il n'y a pas si longtemps. Des bijoux, certains chics, d'autres plus vraiment de son âge. Une voix qui sait se faire entendre parce qu'elle ne sonne pas faux quand elle chuchote. Alors elle est venue, on avait discuté par mail et par téléphone avant. On s'est installé sur la table du salon, on a frotté l'huile dans nos mains sous le regard marine de notre bébé. Il ne respirait pas très fort, guettait un peu. Guidés par la dame qu'il n'osait pas regarder, on a massé ces grandes petites pattes, chaque orteil, appuyé sur le talon. Il s'est mis à soupirer et à chanter, un peu plus fort à mesure que les mains de ses parents se réchauffaient. Quel plaisir de palper ces cuisses aux plis tout neufs, ces genoux ronds à souhait, ce tout petit duvet, ces pieds toujours roses  aux mille chemins tracés finement, si finement. Ce bébé d'hiver emmitouflé, dont la peau me manque malgré nos matinées peau à peau, souvent. 

Chacun dans une pièce, on est ensemble. Ça sent l'oignon et bientôt le paprika, il me demande de loin quelle huile utiliser, dommage qu'on n'en ait plus de pépins de raisin. J'écris toujours raison pour raisin. Lui-le petit a fini de manger, et il observe les petits papiers qui jonchent le mur qui lui fait face, concentré comme si sa vie en dépendait. Que c'est beau cet acharnement à ouvrir tous les jours une nouvelle petite case de vie. Dans son cahier blanc, un tout moche sur lequel j'ai commencé à dessiner, je lui raconte comme nos repas partagés évoluent, tu attrapes mes doigts et avant de plonger les yeux fermés tu me fixes longuement. Tes petits bruits de marcassin glouton restent les mêmes, il faudrait que je t'enregistre! Je n'ai pas tant besoin que ça d'écrire, ça se tatoue en moi tout ça, mais je sais l'importance des mots écrits quand la voix a disparu. Moi aussi j'ouvre une petite case par minute à ses côtés, ma vie en forme de calendrier de l'amour. 



Les différents bouquets offerts sont tous fanés. Il faut les jeter, le souvenir sera là quand même. On se le dit tous les jours, puis un jour on va le faire. Le bébé dort, le téléphone est coincé dans mon cou et j'avance cette dernière petite manche. Ma grand-mère me raconte ses grossesses rapprochées, le grand manteau vert bouteille, le seul qu'elle arrivait à fermer, les allaitements qui s'arrêtent pour passer au lait concentré sucré, sa fille qui aurait du être un garçon. Lui a-t'elle jamais pardonné? Sa sévère mère, la voisine aux onze enfants, le pain d'épices de la bonne. Moi je n'ai pas beaucoup de place pour dire, mais ce n'est pas grave, j'appelle pour écouter. J'appelle pour entendre que je viens de quelque part, pour ajouter des pièces au puzzle, pour n'être pas qu'une grande page blanche. 

Mélanges hasardeux de tisane, et repas de céréales. Au lit je lis des mails qui me touchent, des tweets insignifiants, de toute façon je ne me souviendrai de rien au réveil. Depuis quelques soirs je m'endors aussi, alors qu'il mange, yeux fermés et mains enrubannées l'une autour de l'autre, ou agrippées à ma chemise de nuit. Quand je me réveille, quelques minutes ou heures plus tard, la lumière est allumée et on est encore imbriqué. Il respire fort et couine parfois, ce sont des sons que je n'aurais jamais pu imaginer sans cette rencontre. 

Après-midi ensoleillée, même si dedans on a un peu froid. En face le monsieur refait ses fenêtres. Lui s'il me voit, que peut-il se dire? Par petites tranches on cuisine, on tricote, on mange un carré de chocolat, on écoute un concert, on râle un peu, beaucoup même. On joue les détectives, qu'est-ce qui t'aiderait? On change de position, encore une goutte de lait, et la vue à la fenêtre, elle te plait

Les petits flans adoucisseurs de fin d'après-midi: 
  4 verres de lait
  1/2 verre de fécule de maïs
  3/4 de verre de sucre
  4 cuillerées à soupe de raisins secs
  2 cuillerées à soupe de fleur d'oranger
  A feu doux, jusqu'à ce que ça épaississe.

Une envie de collants en laine, même de ceux qui grattent, et de ballerines qui claqueraient sur un trottoir mouillé. Un matin il a bien fallu qu'il reparte, que la routine faite d'aller-retour pressés reprenne. Ces vacances tombaient déjà si bien, mais une semaine, ça passe si vite. C'est combien de regards, de baisers, de déambulations un tout-petit dans les bras? C'est un tiers de la vie du bébé. Puis le voir partir ensommeillé, le couvrant tant de bisous qu'il en oublie son manteau, ça me fait penser à mon tour qui est censé venir si vite. Dix semaines, mais comment est-on supposé faire ? Je réfléchis aux subterfuges, mais je me sens un peu démunie. 

On attend la sage-femme pour dix heures, ce serait plus frustrant que plaisant de se recoucher. Je crois en profiter pour ranger-nettoyer comme on se sent toujours obligé quand on est celle des deux qui reste à la maison, mais le bébé préfère qu'on se roule en boule tous les deux, et qu'on se respire fort dans le cou. Ses cheveux de soie sentent la peau de mouton, et son oreille le biscuit chaud. C'est une fois de plus lui qui sait mieux, petite boule d'instinct qu'il est. D'une main je peux encore attraper ma tisane, feuilles de framboisier et fleurs d'oranger, pour qu'on ait encore plus chaud.

C'était bien Le dernier métro hier soir, ça ne sentait pas tant que ça la rentrée. Il y avait encore du gâteau aux chocolat blanc, même s'il était moins moelleux que le précédent, la faute à une douche que j'avais fait un peu trop durer. En même temps c'est si bon cette unique parenthèse solitaire dans la journée, ça permet d'être tellement deux tout le reste du temps. Tous les trois en pyjama, je nous trouve bien assortis. Mon point de semis sur les genoux, pas trop compliqué mais qui empêche juste assez la monotonie. Petit motif rythmé, récit en morse d'une vie les doigts entremêlés. Ce soir il y avait un peu de grognonnerie dans l'air, alors à trois dans la cuisine on a fait des crêpes. L'idée d'utiliser ce lemon curd qui a fait le voyage depuis l'écosse a eu le pouvoir d'adoucir les dents qui se seraient peut-être mises à grincer. Le bébé, dans l'écharpe, a beaucoup aimé mon maniement du fouet. On saisit la moindre occasion de se bercer les uns les autres, encore une définition du mot famille qu'on découvre avec ravissement.


L'âge adulte, en chaussons dans le petit restaurant au bout de la rue, quand quelques minutes plus tôt l'envie de ne pas avoir envie de cuisiner s'est imposée. Pizzas? Mais ce sera jamais comme à Bruxelles, et tu as vu la tête qu'elles ont? Je commande pas ça moi. On en fera demain, il reste de la mozzarella. Alors oui c'est parfait a-t'on répondu au saumon à la crème de basilic ça vous irait? Et de repartir avec le petit baluchon de salade verte, les morceaux de pain et meme quelques fruits, vous en ferez bien un crumble. En fait une compote, encore, parce que le matin avec un peu de fromage blanc et des graines de lin. 

Ces matins toujours inédits, dans cette routine mouvante de la vie avec un bébé. On sort parfois d'un épais brouillard, parfois d'un doux nid de coton, mais on se réveille toujours main dans la main. Cette respiration de plus, j'aime en profiter au creux de la nuit. La sienne, large et tranquille, les petits couinements du bébé, et à côté le chien. Je souris, entendre le concert de ma vie c'est encore mieux que de dormir. 

Je n'aurais pas cru que les leçons de vie viendraient si vite, que ce bébé m'offrirait un cadeau de vérité aussi précocement et intensément. Lui, l'uniforme de mère que j'imaginais naïvement revetir, il n'en a cure. Ce bébé m'a si bien fait comprendre que ce qu'il désirait, c'est qu'on invente le chemin ensemble, à deux, à trois. Ces tétées si compliquées, j'ai pu entendre que c'est peut-être aussi ce que je ne laissais pas couler, comme a pu délicatement dire la conseillère en lactation. Une autre marraine bonne fée qui laisse son parfum sur le canapé, qui peut sans sonner faux me caresser la joue en me suggérant d'accepter de mettre la barre moins haut. Ça, et rester avec mon bébé surtout, ne pas entre nous mettre des caisses d'idéaux et de croyances sur ce qu'il faut ou pas faire pour gagner un lot dont finalement je ne veux même pas. Je suis fière d'avoir semble-t'il déjà décidé de prendre la voie du sur-mesure avec mon bébé, même si c'est celle qui me fait me regarder nue dans la glace.

Premiers tricots réalisés à côté de lui dehors. Il reconnaît peut-être le bercement des aiguilles qui pédalent, quand il fond sur moi alors que les petites mailles sautillent les unes après les autres d'un côté à l'autre. J'aime ce fil crème de champignon, et j'imagine en souriant les futures balades durant lesquelles ce béguin en mohair dépassera joliment, nous caressant le menton quand on ira chercher un bisou comme c'est si agréable de faire quand on joue les kangourous. 



Dimanche matin. Débraillée à souhait, des carreaux -deux sortes!- et des pois, un reste de pompon au sommet du crâne. On ne badine pas avec le jazz, du thé, et coincé entre mes genoux un bol de céréales. L'autre main reliée au shtoukshtouk du tire-lait. Dans le bol, j'ai des graines, de la cannelle et la fin du mélange dé super fruits que j'ai grignotés, après, à la maternité. Il est à côté, tentant dirait-on de fusionner avec sa peau de mouton. C'est toujours moi, peut-être bien encore plus. En tout cas je suis contente de me reconnaître. 

Je m'attendais à avoir peur de le casser, à guetter ses respirations, à ce que mes épaules s'effritent sous le poids de ce vase de cristal. A avoir l'impression qu'il a toujours été là. Toutes ces choses inauthentiques, par lesquelles on est traversé et qui  font office de tuteur-tutelle. C'est plutôt un invité à chérir, ce petit être. La meilleure raison pour que toutes les secondes comptent, pour ne manquer aucune respiration. 

Je ris quand on se rate un peu, quand je me réveille toutes les trois heures la nuit en bon petit soldat alors que lui dort comme s'il avait traversé quelques mers à la nage. Les pieds entortillés joliment, le dos rond qui aimante les mains et appelle la caresse. Parfois c'est tout simple, tout s'imbrique parfaitement, on est quand même les pièces d'un même puzzle tous les trois. Souvent même, comme tous les trois dans un grand sac en tissus qui même s'il était balloté amortirait tout ce qui ne nous ferait pas l'effet d'une caresse. 

Mercredi soir, un peu moins débraillée, des pois, du vichy et de la laine bleu marine. Les cheveux encore un peu mouillés mais pas peignés. Dans le four un gâteau au chocolat blanc (souvenir du Jura!) et sur le feu une compote de pommes à la fleur d'oranger. Ça sent aussi bon dans la maison que dans le coeur. 


C'est gai tout ce temps à rêvasser. Celui la nuit, quand je communie silencieusement avec ceux à qui le sommeil fait défaut, ceux qui veillent sur un enfant, des soucis ou des patients. Je passe d'une pensée biscornue à une autre, je ne finis pas mes phrases. Lui est terriblement décidé et sait ce qu'il a à faire, c'est mon guide, le phare dans la nuit. Son odeur de biscuit chaud remplace la tisane que je voudrais qu'on m'apporte dans ces moments là.

J'écris à une amie incontrôlable en manquant d'écrire inconsolable, et je suis un peu triste pour la petite fille seule au fond. Il dit, alors qu'on se chauffe sur un banc, des croissants dans le sac, comme son grand-père. Je fonds en larmes quand je me rends compte qu'il me faut quelques secondes pour lui dire ah mon père? Mais oui, son grand-père. Je voudrais raconter le moindre de ses froncements de sourcils à une famille attendrie, heureusement j'ai semé des morceaux de cœurs par ci par là et les photos de ses mains toujours si chic quand il dort ou de son regard déjà si decidé sont toujours accueillies en fanfare.

Il y a les froncements de sourcils oui, mais aussi les mains de chef d'orchestre, les pieds croisés, et les demi-sourires incontrôlés. Quelle affaire de découvrir le monde, j'avais oublié que c'était si prenant, je suis touchée d'être son témoin dans cette aventure là. Tout me paraît unique et fugace, motif à rejouissement. Je suis ravie d'une tétée qui se passe instinctivement, comme un couple de loups, d'un change durant lequel tout l'aura intéressé, d'une nuit tout collés durant laquelle personne n'aura bougé. A ses côtés la vie ne semble plus être qu'un long tapis rouge si moelleux qu'on aurait le droit d'y marcher pieds nus.


À 4h du matin, à travers la fenêtre de la cuisine s'est levée une brume magnifique, comme si on était d'un coup tout près de la mer. Je n'ai voulu la partager avec personne, je ne l'ai pas réveillé, je n'ai pas pris de photos, je savais que ce serait ce dont je parlerais toujours quand je raconterai cette nuit là. Tatouée, la brume, le décor rêvé pour cette nuit d'entredeux, la nuit à pas de géants tout doucement.

Toute la journée du samedi j'avais oscillé, se lancer ou pas? Les vagues arrivaient, entre quelques promenades, quelques thés et d'autres bouillottes. J'ai eu envie que la vie continue encore un peu suspendue entre deux rives, d'affleurer cette île qui nous faisait si drôlement rêver. Je lui ai raconté, un peu, pour commencer à rendre ça réel, peut-être un peu pour être sûre que je n'étais pas en train de rêver. Quand on a éteint, le samedi soir, il s'est tout de suite endormi. J'etais toute libre de me laisser happer par la bulle qui était en train de se former pour m'envelopper et m'emmener sur une contrée d'amour fou. Le soleil sur mon col, la respiration de la vague, le cercle de l'infini avec mon bassin debout alors que mon enieme bouillotte chauffe, j'ai pris tout ça avec moi pour monter chaque marche vers lui, aussi surprenantes puissent certaines sembler. 

Je me sens curieuse, pas du tout apeurée, à chaque contraction je pense oui, viens, fais ton travail et aide moi à rencontrer mon bébé. Je n'ose pas être sûre que c'est vraiment ça, mais je lui dis tu sais, ton anniversaire ce sera peut-être le 12 octobre, et si tu en as envie je suis d'accord, j'ai tellement envie de te rencontrer, et il est tellement temps que ton père te prenne dans ses bras. La nuit continue, je sens la bulle s'opacifier, mes yeux se fermer parce que je ne suis plus qu'à l'intérieur. Je passe de la douche, brûlante, et je déambule, j'ouvre, j'ouvre, j'ouvre, je plonge dans la sensation, ce sont mes mantras pour la nuit. Je me sens si chanceuse de vivre cette séparation-rencontre dans le cocon de la nuit, de profiter de cette derniere danse à deux-dedans. Entre deux vague je retrouve mon bébé et je suis si émue de penser à ce qui lui arrive, ce voyage qu'il va faire, cette décision de naître qu'il a prise. On fait ça ensemble, je lui souffle, on ne se laissera pas tomber.

Une fois le jour et lui levé, il était vraiment tout près ce bébé. Les yeux fermés, surtout, on a filé et on est parti accoucher à deux coeurs et quatre mains. C'est fort mais ne t'inquiète pas je n'ai pas mal, c'est fort c'est tout, c'est si fort! je lui souffle entre deux contractions. Pardon! Pardond'habitude je suis plutôt timide vous savez! entre deux cris, et des rires, parce qu'on s'était tellement préparé à accoucher dans la joie et la bonne humeur. Je lui dis qu'il m'aide tellement bien, il pousse notre bébé dehors lui aussi, avec ses mains et ses mots. D'un coup on y est presque, à peine 1h15 après être arrivé, on déplace la dernière montagne qui nous sépare de lui. Il y a toutes les femmes qui ont un jour poussé leur bébé hors d'elle derrière moi, et tous les bébés qui sont nés derrière lui. Je le sens arriver centimètre par centimetre. D'un coup il me souffle, il a des cheveux! Et quelques instants plus tard on découvre ses grands yeux calmes et sa chaleur. Mon bébé, c'est notre bébé! 

C'était un si beau moment, je suis si heureuse que notre rencontre ne soit que joie et douceur. On continue à s'apprendre par coeur, à se renifler et à s'écouter, une vraie famille ours, comme on en avait si envie. 




Du vent, de la pluie et des feuilles mortes, un ciel qui ne laisse pas deviner l'heure qu'il est. C'était comme ça autour de moi quand je suis partie, pas longtemps après lui pour une fois ces temps ci. Lui il marche vite, et il ne regarde jamais les gens. Moi ce matin quelqu'un m'a doublée en manifestant son agacement. Une espèce de tss guttural, un peu ridicule je dois dire. J'étais en route pour un rendez-vous qui consisterait à appeler mon bébé. Lui donner envie d'aller voir plus loin. Les yeux fermés, on m'a demandé de lui confectionner un petit lit de plume, en bas, vers l'arrière, là où je dois bien dire que je n'imagine même pas qu'il y a de la place pour un bébé. Il faut qu'un de nous deux se lance, fasse le premier pas. Aidés des mains de la sage-femme qui nous guident, on s'est essayé, des portes se sont ouvertes, un peu. Le bébé ne s'est pas installé, mais s'en est allé voir si le lit était assez moelleux pour lui.

Le matin suivant je suis restée au lit plus longtemps que je n'en suis capable habituellement. J'ai refait ce lit imaginaire, rajouté un édredon, tenté d'imaginer tout ça en trois dimensions. Je nous vois un peu comme des personnages de papier, c'est dur encore de s'ajouter des couches. Il me fallait au moins une main de raisons plaisantes pour sortir du lit, un lit qui semble vouloir nous manger grâce à la deuxième couette que j'ai eu le droit d'ajouter depuis quelques nuits. Je décidais de ne pas me lever avant d'avoir trouvé cinq bonnes raisons de me réjouir que le jour se soit levé. Je n'ai plus compté quand j'ai été sûre que cette journée aurait son lot de thé d'automne, de mailles, de bons mots, de petites marches les pieds dans les feuilles et de baisers. 

Ça fait si longtemps qu'une journée ne s'est pas passée sans cette litanie des plaisirs, sans un mot doux à l'oreille et sur mon téléphone, sans une pensée qui donne envie de vivre les choses pour les raconter, sans écriture, même celle que l'on biffe quelques instants plus tard. Près de la valise se sont rajoutés deux paquets, pour les plus chers. Peut-être qu'on fêtera son anniversaire là-bas, pendant même qui sait! Alors je me hâte de finir ces douze petits rangs de côtes, pour ce snood entremêlé. J'aimerais bien avoir le temps d'en faire une petite version, à la façon des bols de la famille ours. Dehors la pluie tombe toute droite, dedans c'est Annie Ernaux qui raconte la vie, la jeunesse et les livres, et encore dedans le vent se lève un peu. C'est que j'ai pratiquement fini d'assembler son premier pull irlandais, ça se fête. 


Bleu alors qu'on est sur le canapé. Sur mes aiguilles, un bleu nommé océan qui n'y ressemble en rien, je trouve. Bleu playmobil, bleu récré ou bleu après-midi de peinture, je dirai plutôt. Bleu sur nous aussi, chacun dans notre style. C'est un après-midi comme j'en ai imploré en chuchotant, maudissant secrètement ce soleil qui n'en finissait pas de faire durer l'été, alors que moi j'attendais le craquement des feuilles et les premières écharpes… Et toutes ces autres choses que j'associais depuis notre exclamation oh ce sera un bébé d'octobre! à notre future rencontre. J'imagine depuis neuf mois un bébé-cocon, un bébé-enlainé -ça oui-, un bébé-tannière, alors il faut que la lumière soit un peu tamisée, et le ciel bleu, je veux bien, mais discrètement. Puis il y a un gâteau à la crème de marrons pour le thé, il faut avoir un peu froid pour en manger. 

Un peu après, quand ce petit poncho n'est pas encore fini, je suis dans l'autre chambre, sur un autre lit sur lequel je me réfugie, un peu sonnée de me rendre compte qu'on est peut-être bien fâché. Un petit temps sûrement, c'est tout, peut-être seulement le temps de plonger seule dans cette intimité sans mots, tout en sensations, dont il me reste quelques paquets à ouvrir. Peu à peu mes mains l'appellent plus en bas, un peu plus loin de mon coeur où il est lové et où ça palpite, mais plus près de nos bras et de ce qui fera le sel de sa vie. Il résiste un peu je sens bien, moi aussi j'ai un peu peur de cet inconnu, je ne me souviens plus que j'ai moi aussi été un bébé en train de naître un jour. Je nous raconte le chemin, je l'imagine avec lui, et petit à petit ça me semble moins étranger, moins incertain. Parce que le costume de bonne élève me colle à la peau, parce que j'ai du mal à me défaire de mon sentiment d'être lésée, qu'il manque tant de pierres à mon édifice, je m'essaie et je révise… La respiration de la vague, la posture de la feuille pliée. J'entends tous les territoires inhabités qui se trouvent malmenés, les barricades qui s'apprêtent à céder. 

De la crème sur les pieds et une assiette de spaghetti à l'ail, des projets cochés et les ronflements du chien qui m'attestent que tout va toujours bien finissent par me rassurer. Il faut vraiment que je choisisse le livre et le projet tricot qui vont m'accompagner. Même si je n'y touche pas et qu'ils ne font office que de grigris, on a toujours besoin de son cabinet de curiosité avec soi. 



Et puis voilà, pouf, ce fut le mois d'octobre. Notre souffle n'en fut pas coupé, même si j'aurais accueilli ce sentiment avec un sourire rassurant, et qu'on aurait drôlement eu le droit. C'était le moment de monter sur une barque et se laisser voguer jusqu'à l'arrivée, l'île qu'on voit au loin et qui nous fait envie depuis longtemps approche. Ce ventre est maintenant incontournable, et bientôt on se mettra à appeler ce bébé qui pourrait bien, peu à peu, commencer à s'ennuyer. La prochaine fois que nous changerons de mois, nous serons arrivés sur la case ciel de cette marelle. 

J'ai un nouveau petit carnet avec un homard dessus, un vrai, et je l'ai étrenné lors d'un petit déjeuner qui impliquait un yaourt à la rhubarbe. Est inscrit ce qui ne s'oubliera pas, mais qui peut quand même s'écrire, pour la postérité. Une pièce du puzzle de nos vies de plus, quelque chose qui viendra alourdir le carton souvenirs, sur lequel il est vraiment écrit ça. Un carton dans lequel je fouillerai peut-être plus légèrement un jour. Il faudrait le faire lors d'une journée à contretemps, à l'occasion d'un arrêt maladie ou d'une grève. Mais ça se fera. 

Dans les larmes et au dessus du concombre que je découpe, je lui raconte ce qui s'était coincé dans ma gorge depuis quelques temps. Il est au dessus d'échalotes, lui, et il ne dit rien. Presque il s'en va. Il est comme ça. Puis dans les jours qui suivent je le vois s'adapter à pas feutrés, s'approprier ce qui s'est balbutié. Au dessus de mon tricot, l'air absorbé, je lui dis merci silencieusement, je ne veux pas lui donner l'impression de le prendre sur le fait, lui qui s'essaie à faire et être autrement, sans garantie du résultat. 

J'ai encore des tricots à bloquer, une manche à coudre, un snood d'anniversaire à avancer. Les livres d'enfants vont changer de pièce, et cette nuit, une nuit yeux grand ouverts encore, j'ai eu une idée de mobile. Mon programme est chargé, mais je suis d'accord pour qu'il soit chamboulé. 


Les pieds ne sont plus nus, ou quelques minutes le matin en attendant que l'eau frémisse, mais pas plus. Une journée entière en pyjama, et sans avoir à être malade ou à faire semblant de… J'ai remercié ma bonne étoile plusieurs fois, tandis que ma tasse de chocolat chaud refroidissait, que la jambe de ce petit pantalon de laine grandissait et que j'enchainais gloutonnement et plutôt distraitement les films. Dans le gros sac qui restera maintenant dans l'entrée, du thé, déjà. Puis une tasse. Les grosses chaussettes, à pois, et de l'eau de fleur d'oranger. Un livre, est-ce qu'on prend un livre dans ce voyage là? 

Trois coeurs le soir, je me suis dandinée jusqu'au cinéma. Tu n'accouches pas ici, hein.  Quand c'est presque la fin/le début, je crois qu'on n'est plus si disponible pour beaucoup d'autres émotions que ce passage, et je me suis sentie tout acculée devant l'amour et la douleur, un peu comme si le châle autour de mon cou était trop serré. L'image était comme trop grande  et le siège trop serré. Mais je dois dire que le siège était peut-être bien trop serré, en vrai. 

Quand je le rejoins sur le chemin le midi avec le chien le soleil n'est déjà plus sur notre trottoir depuis quelques jours. Moi je suis entre août et décembre depuis quelques mois déjà, je voltige dans cette période que j'imaginais floue et intense, chargée d'événements dont je resterai peut-être un moment bouche bée qu'ils me soient arrivés. 

Pieds nus quand même, je range tasses, verres et cuillères en bois en imaginant les lettres d'excuse qu'on pourrait m'écrire. Est-ce que c'est une façon de pardonner? Je laisse peut-être quelques histoires aller comme ça. Si je n'avais pas peur de sembler un peu de guingois en le faisant, j'inaugurerais peut-être un cahier dans lequel j'aurais l'occasion de les imaginer plus formellement. Je suis finalement incapable d'imaginer ce qui y serait écrit, ça sonne moche, faux, comme un mur beaucoup trop fin.