Je lui dis, et je le vois un peu à la façon d'une madame Irma croisée Cassandre, que ça se pourrait tout à fait que je devienne une espèce de vieille tante bizarre.

Cette femme là ne prendrait plus la peine de faire des teintures pour cacher ses cheveux blancs, elle aurait peut-être viré un peu beatnik sur les bords, et serait toujours chaudement emmitouflée. Elle bosserait comme une dingue, ou presque, et aurait fait mille et une formations, parce qu'elle aurait le temps, elle. Elle aurait peut-être son cabinet à elle, elle, avec des peintures sur les murs, qu'auraient fait ses patients autistes, bègues ou sourds, qui sait, elle s'y serait peut être mise aussi, comme on dit mochement dans le jargon. 

Elle aurait de nombreux filleul(e)s ou ce serait tout comme et peut-être bien qu'elle les gâterait un peu trop. Ils diraient d'elle qu'elle est un peu bizarre, eux aussi, mais que ses crumble et son carrot cake valent le détour. Et puis passer dans son cabinet, ce serait un peu un détour par la caverne d'Ali Baba. Elle s'y serait toujours vue y amener ses enfants-à-elle le samedi quand elle irait faire sa compta ou quelques compte-rendus.

Prodiguer les petites attentions dont elle aurait bénéficié petite, parce qu'une vie sans faire passer du tout c'est peut être trop triste et pas si supportable qu'elle voudrait le penser. La chanson de Mamouchka, le lait-fleur d'oranger, et puis deux ou trois choses de plus, là elle ne sait plus trop parce que le vide, le vide.  

On lui dirait sa chance, son absence de tracas, et elle aurait appris à ne plus sourire jaune amère. Ce serait peut-être vrai, elle se serait habituée à cette drôle de chance, et peut-être même qu'elle n'irait plus voir quelqu'un pour en parler et s'en convaincre. Elle aura trouvé le moyen de sublimer ça, tout son fatras, ira peut-être marcher en polaire avec d'autres loups solitaires, ceux qui font partie de la caste des presque cabossés, mais tout juste sauvés. 

Un peu effrontée elle aura un jour décidé de ne plus jamais pleurer. Elle repensera avec tendresse à la jeune fille qu'elle fut, elle se dira que c'est comme sa petite fille, c'est elle qu'elle a envie d'embrasser, de cajoler. Je crois qu'elle passera sa vie à tenter de la consoler. Et les ordonnances de réanimation, elle les suivra docilement. Le thé, la fumée, les milliers de mots avalés, les photos qui disent qu'il y a eu une autre vie, aussi. 

10 commentaires:

  1. Si c'était moi la dame Irma, je lui dirais que ça se pourrait bien qu'un jour elle tricote pour un tout petit modèle, et que ce modèle ça soit le sien, pas un(e) filleul(e). Qu'elle organisera des tonnes d'anniversaires avec des carrot cakes dans sa maison à courette. Qu'elle transmettra l'art de la douceur, l'amour du thé fumant et des jolis mots, autant que le lait-fleur-d'oranger, parce que tout ça ça compte.
    Pas contre, la polaire, non, Clémence, pas ça ;)

    RépondreSupprimer
  2. Et les mojitos, le gin, le chocolat , la musique folle, elle s'en souviendra ???

    RépondreSupprimer
  3. Chère mademoiselle C.
    Je n'ai jamais laissé de commentaire mais je te suivais déjà sur ton ancien blog... J'ai été heureuse de te retrouver ici. Tes derniers articles expriment tant de douleur quant à la question de la maternité que je ne peux m'empêcher d'avoir envie de te dire des tas de choses, comme une amie le ferait... Je n’ai pas bien compris si tu ne parvenais pas à mettre en route une grossesse, ou si tu te l’interdisais. S’il s’agit de difficultés à tomber enceinte, accroche-toi, parce que tu es si jeune et qu’il y a tant d’espoir encore. Mais s’il s’agit d’une appréhension, sache qu'il n'y a aucune autre bonne raison de faire un enfant que d'en avoir envie, et d'avoir de l'amour à transmettre.
    Même quand on est plutôt serein et épanoui, même quand toutes les soi-disant "bonnes conditions" sont réunies, il y a tant et tant et tant de bonnes raisons de ne pas faire d'enfant... Quand on y pense, c'est vertigineux, et franchement, mieux vaut ne pas y penser, parce qu'alors on ne vivrait plus. Faire un enfant, c'est aller vers la vie, c'est accepter avec joie et espérance que cette vie n'est pas parfaite, mais qu'on peut se réchauffer, tous ensemble, en s'aimant. Certes, il ne faut pas faire un enfant pour réparer les pots cassés, pour aller mieux, pour se guérir, mais ton souci de ne pas transmettre de souffrance à un enfant futur, ou hypothétique, est déjà un signe que tu ne commettras pas cette erreur. On peut être abîmé et être un merveilleux parent, qui ne transmet aucune angoisse à ses enfants. Ce sont des choix éducatifs. Quand on fait un enfant, et qu'on fait le choix d'être heureux, cela vient tout seul, promis. Il faut se lancer et trouver l'espérance en soi, un peu comme la foi, je trouve que ça ressemble à cela. Et je suis sûre que tu seras une merveilleuse mère. Quand on voit, depuis cette petite fenêtre, à quel point ton foyer à toi est chaleureux, on sait que cet accueil d'un enfant sera doux et paisible. Il faut se lancer, c'est le meilleur des remèdes contre la timidité...
    C.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Autre "C", merci pour tout ça, les mots, le partage, et la confiance! De la douleur, oui, ça je crois qu'il y a un peu, voire…, mais plurielle et pas monothème en tout cas. Ce n'est pas tout à fait ce que tu évoques, même si, la vie, aussi…
      Le choix d'être heureux, pfiou, est-ce qu'on peut absolument le formuler? J'ai l'impression que sa propre volonté n'est pas grand chose face au reste, et la vie qui est et puis plus.
      Mais ça n'est pas facile d'échanger comme ça, je trouve les commentaires ici très frustrants car je ne peux pas y répondre par mail, alors je laisse la porte ouverte: tinoftea@gmail.com

      Supprimer
    2. c'est un très beau message, très juste, tellement juste

      Supprimer
  4. Ah!! et puis je voulais te dire que je suis sure qu' en plus du chocolat , il y aura aussi un chat et/ou un chien (Ah! F) à caliner, pour te lancer des regards d'amour et de compréhension, et pour te réchauffer de leur fourrure aussi les soirs d'hiver...
    Je te huggue fort (je peux?)...

    RépondreSupprimer
  5. cela pourrait être comme cela oui. ou autrement...
    la vie réserve bien de surprises, elle dévoile peu à peu ce qu'on est, il y aura un peu de cette vieille tante-là mais aussi quelque chose d'autre que tu ne connais pas encore.
    dommage pour les réponses que tu ne peux pas envoyer par mail. on guette les réponses dans les comms alors.

    RépondreSupprimer
  6. J'aime tant vous lire Madame :-)
    (et encore plus associer tes mots à ton visage, ton énergie et ton sourire, maintenant que je les connais!)

    RépondreSupprimer
  7. il y a une autre vie, oui. à chaque instant, à chaque décision, le chemin change vers une autre vie. différente de celle qui se dessinait l'instant précédent, avant de choisir celui-ci au lieu de celui-là.
    tu crois qu'un parfum de thé pourrait changer la vie ?! je pense que oui. parce que l'odeur, le fumet, le goût, le petit sablé seraient différents, on en serait différentes une fois la tasse vide.
    j'aimerai prendre un thé avec cette dame dans son cabinet un samedi en fin de matinée, à défaut d'en prendre un avec toi, maintenant, Flanelle ronflant à côté !
    bisette

    RépondreSupprimer

et parce que c'est parfois frustrant de ne pas pouvoir s'en dire plus: tinoftea@gmail.com