Des moules dans un restaurant. Quelque chose qui sent la violette dans mon verre, et en bonne compagnie. Classique, ou ça l'est devenu, mais je sens le rose-rouge-chaud me monter aux joues quand je me rends compte qu'à la table à côté de la nôtre se trouve une dame un peu plus âgée qu'alors, que j'ai connue petite car c'était la mère d'un copain de classe, puis ma prof de littérature étrangère, et à la fois une copine de chorale de ma mère. Oh je t'avais pas reconnue, tu as muri! qu'elle me dit. Moi je suis dans mes petits souliers alors que debout devant elle, entre les tables trop serrées, je lui dis que coucou, on se connait, et que cette bouffée qui me prouve que j'ai toujours existé depuis que je suis née me fait beaucoup de bien. Là dans ma ville maintenant familière, croiser les mains dans une casserole de moules quelqu'un qui m'a connue petite, puis moins, puis ado un peu bêtasse, puis là maintenant, pendant quelques minutes, presque femme et jeune, ça oui… du caramel mou à se mettre entre les dents. 

Ici les enfants, les parents, les instits, les autres logopèdes, bref tout le monde me présente et m'appelle Madame Clémence et je trouve ça assez horripilant. C'est d'un guindé, d'un hiérarchique inutile, alors j'essaie de convaincre que non, non, Clémence tout court ça ira. A la place où je suis temporairement, je suis un peu heurtée par le regard qu'on porte sur les enfants. Les mots sont parfois un peu durs, voire méprisants, et les gestes traduisent souvent le soulagement de ne pas appartenir au même monde. Moi je crois que l'essence de notre métier, et de beaucoup d'ailleurs, c'est la quête têtue pour trouver ce qui nous relie, ce qui fait qu'on est aussi humain l'un que l'autre, et qu'on va trouver un moyen de se le dire et de se le prouver. J'ai le goût un peu amer de risquer de passer pour la psychologisante de service, parce que non, moi je refuse de penser que ces enfants au service de qui je suis sont dégoûtants, ou ont un poil dans la main… Je ressens aussi un certain soulagement à être certaine  que mon entêtement à faire avec eux et pas contre eux ou devant eux, et à ne surtout pas leur montrer le chemin qui me semble être le bon est ce qu'il faut faire. Et d'accepter que de toute façon je ne peux faire autrement, parce que m'éloigner de ce chemin ce serait une sorte de maltraitance à mes yeux. J'aime ne pas vouloir mettre de l'eau dans mon vin sur ce sujet. Même si, parfois, c'est un peu coûteux d'avoir l'impression d'être un saumon qui remonte la rivière. 

La maison est vide et ça durera quelques jours. A nouveau ce sont nos respirations que nous goûtons. Un pyjama enfilé un peu tôt, un dîner de pain et de thé. J'ai envie de dire sans chichi tout le temps en ce moment, mais je ne sais pas si ça s'applique toujours bien. Demain il faudra que je travaille, que je rédige et que je m'applique, mais je réussirai peut-être quand même bien à finir ce gros pull. Je sais que les matins où je l'enfilerai, je me sentirai un peu protégée, armure molle qui me rappellera, si je trouve les choses un peu dures, que j'ai des endroits dans ma vie où me réfugier. 

11 commentaires:

  1. C'est beau, toutes ces couleurs ci-dessus. J'ai la sensation de grandes respirations, un peu comme un début de printemps. Pourtant novembre, et la neige toute la journée ici*.
    Je t'embrasse.

    Ah et surtout, reste un saumon, hein !

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  2. La psychologisante de service ou l'humaniste ?
    J'aime à penser que tu n'es pas seule à être heurtée par une vision de l'humain déterminé une fois pour toute.
    Continuons à agiter nos nageoires !
    (Et grrr les dépanneuses)

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  3. Je me suis toujours sentie un saumon à l'hôpital et puis un jour tu tombes sur un service qui est un vrai nid d'autres saumons comme toi, qui pensent à bien faire de la même manière, qui prennent soin avec le même soucis, et ça devient vraiment chouette.
    (& tu n'es pas Madame Clémence voyons, tu es Mademoiselle Lobster ! nonmaisho)

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  4. J'aime bien ce que tu dis à propos des enfants :) et avec un marin autour du cou qui m'a l'air bien joli!

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  5. Alors tu l'as fini ce gros pull? fais voir?
    Faire avec eux, voilà bien à mon sens la clé, et en tout cas à te lire, l'évidence.
    Tu as la "chance" d'exercer un métier où l'essence de ce que tu es peut encore exister: alors fonce!
    Des bises Clémence

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  6. Ps: comment fais tu ces montages de 9 photos carrées?

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  7. Chouette d'avoir des convictions, et chouette de les défendre ! même si c'est aussi intéressant de chercher petit à petit ce qui a pu heurter tes collègues pour qu'ils/elles durcissent ainsi leur coquille, et placent des frontières et barrières... protectrices? ... sans doute certaines d'entre elles (peut être même la plupart) étaient en début de carrière des jeunes "saumons", des jeunes diplômé(e)s pleins d'idéal? Moi j'ai tellement peur de devenir comme "ça"... j'espère bien que si ça arrive je changerai de métier...

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  8. Ça me parle bien tout ce que tu dis... Je m'y retrouve

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  9. Oui pour les enfants, faire avec eux, pas contre ni devant, tu as les mots justes. Et puis pour les refuges aussi, tu as les mots justes. je suis contente de t'avoir retrouvée.

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et parce que c'est parfois frustrant de ne pas pouvoir s'en dire plus: tinoftea@gmail.com