Je lui dis, et je le vois un peu à la façon d'une madame Irma croisée Cassandre, que ça se pourrait tout à fait que je devienne une espèce de vieille tante bizarre.

Cette femme là ne prendrait plus la peine de faire des teintures pour cacher ses cheveux blancs, elle aurait peut-être viré un peu beatnik sur les bords, et serait toujours chaudement emmitouflée. Elle bosserait comme une dingue, ou presque, et aurait fait mille et une formations, parce qu'elle aurait le temps, elle. Elle aurait peut-être son cabinet à elle, elle, avec des peintures sur les murs, qu'auraient fait ses patients autistes, bègues ou sourds, qui sait, elle s'y serait peut être mise aussi, comme on dit mochement dans le jargon. 

Elle aurait de nombreux filleul(e)s ou ce serait tout comme et peut-être bien qu'elle les gâterait un peu trop. Ils diraient d'elle qu'elle est un peu bizarre, eux aussi, mais que ses crumble et son carrot cake valent le détour. Et puis passer dans son cabinet, ce serait un peu un détour par la caverne d'Ali Baba. Elle s'y serait toujours vue y amener ses enfants-à-elle le samedi quand elle irait faire sa compta ou quelques compte-rendus.

Prodiguer les petites attentions dont elle aurait bénéficié petite, parce qu'une vie sans faire passer du tout c'est peut être trop triste et pas si supportable qu'elle voudrait le penser. La chanson de Mamouchka, le lait-fleur d'oranger, et puis deux ou trois choses de plus, là elle ne sait plus trop parce que le vide, le vide.  

On lui dirait sa chance, son absence de tracas, et elle aurait appris à ne plus sourire jaune amère. Ce serait peut-être vrai, elle se serait habituée à cette drôle de chance, et peut-être même qu'elle n'irait plus voir quelqu'un pour en parler et s'en convaincre. Elle aura trouvé le moyen de sublimer ça, tout son fatras, ira peut-être marcher en polaire avec d'autres loups solitaires, ceux qui font partie de la caste des presque cabossés, mais tout juste sauvés. 

Un peu effrontée elle aura un jour décidé de ne plus jamais pleurer. Elle repensera avec tendresse à la jeune fille qu'elle fut, elle se dira que c'est comme sa petite fille, c'est elle qu'elle a envie d'embrasser, de cajoler. Je crois qu'elle passera sa vie à tenter de la consoler. Et les ordonnances de réanimation, elle les suivra docilement. Le thé, la fumée, les milliers de mots avalés, les photos qui disent qu'il y a eu une autre vie, aussi. 

Trop de thé qui fait se lever la nuit, de ces nuits où chaque minute compte et où il ne faut surtout pas croiser le réveil des yeux, sous peine de ne pas s'endormir d'angoisser de ne pas assez dormir. L'antiproductivité du sommeil.

Il y a un midi où je rentre dans ma semaine folle, et ce midi là je lui annonçais fièrement que j'avais pris mon courage à deux, et presque quatre mains parce qu'il ne le sait pas mais il me fait un peu aussi cet effet là. Un rendez-vous avait été pris, j'allais peut-être me redresser un peu. On est allé se promener avec le chien, pointer du doigt les balcons où sont déjà les decos de Noël, mi-moqueurs mi-envieux (écrit la fille qui a déjà son sapin... Mais il n'est pas encore décoré, on attend un après-midi sablés-christmas carols pour ça). Parce que tout cela avait presque un goût de week-end volé à la semaine on est allé jusqu'à la petite place se prendre un paquet de frites. Celles qu'on ramène à la maison sont encore meilleures que celles mangées la nuit sur un banc, parce que je peux mettre du vinaigre de cidre dessus. Et qu'on a même le droit de boire du thé avec. 

Cet nuit j'ai enfin entrevu un peu de libération dans un de mes rêves. Je giflais une femme qui prenait les traits d'une personne connue, mais qui je crois se trouvait être quelqu'un d'autre, qui m'avait un peu muselée, dit que je n'avais pas le droit, moi, à tout ce à quoi elle était en train d'accéder. 

Un pas, un pas, un pas, même tout petits, ça fait trois pas.


une vie à refaire
anonyme, c'est une façon d'être libre
un jour je trouverai peut-être que ce fut un drôle de cadeau

un sapin pour l'odeur et le piquant
et dire qu'il faudra bien se réjouir pour quelque chose

j'espère que cette liberté obligatoire me permettra de dire non et de ne plus jamais me forcer à quoi que ce soit
je crois que mon premier non sera pour le noël "en famille", pas la mienne, cette année
je fantasme un tête à tête avec La vie de Brian et Amarcord, la toxique mais libératrice fumée, quelque chose de douillet à manger
et tant pis si des sanglots complètent le tableau 
mais ne pas avoir à faire semblant un soir de plus, ne pas me sentir tant ailleurs, entourée de mes gens là-pas-là

l'an dernier le 24 au matin j'avais appelé mon père en pleurs, parce que je n'avais pas envie de passer Noël dans une famille qui n'est pas la mienne comme c'était prévu. Il m'avait dit, mais n'y va pas, tu prends le chien, un bon bouquin et une bouteille de gin, et ça c'est Noël

je suis folle de penser à ça
ce n'est qu'un mauvais tour que me joue la vie


J'essaie

Le travail jusqu'à l'abrutissement, de celui qui ne se compte pas en heures ni en patients pour ne pas risquer tourner de l'œil 

J'essaie les mailles. Endroit, envers, la métaphore du nœud qui se défait, tout ça. Ça a ses limites mais c'est du plaisir immédiat, donc bon à prendre. 

J'essaie, je m'auto-prescris l'indifférence à la vie qui bat, donc, pour certains. Se faire une raison. Accepter de laisser sa place et de faire coucou aux trains qui passent. Et ce trop vite de toute façon. Le fatum. 
J'essaie. 

Les mars avec que du caramel dedans, ma mère aurait été folle et aurait dit ça donne mal au cœuuuur, avant d'en reprendre un. J'ai trouvé que ça donnait mal au cœur, mais je n'en ai pas repris un.

J'essaie de lui permettre d'avoir une place dans ce fatras. Les bras la nuit, les mots le jour. À partir de quel sanglot se dit-on c'est peine perdue? Et les histoires de chacun sa croix, tout ça. Je ne sais pas combien de temps ça peut durer, combien de temps ça peut d'endurer. 

Il y a ce numéro que je manque de composer tous les jours. Je sais qu'un jour je vais y arriver, et que je me dirai à la première minute où je serai dans le fauteuil que j'y suis bien, face à ce monsieur bienveillant qui me tutoie et que ça ne me choque même pas. Qu'une place quelque part, même si c'est payant et sur rendez-vous, c'est un bout de mon salut.

Mais le soir est toujours le soir. Les nuits toujours remplies d'images douloureuses. Et ces douleurs lancinantes creusent, creusent, creusent. Ça me scinde, fait tomber des morceaux. Je me demande comment je vais me retrouver. Quel sera le moyen et dans quel état je serai. 


Les joues rouges en finissant de rédiger un compte-rendu, me trompant autant de fois que j'ai du écrire le prénom de ce petit garçon polonais. Ça m'a rappelé les cours de philo quand jusqu'à la veille du bac j'étais infichue d'écrire Nietzsche correctement. Je n'ai plus su créer un raccourci pour que le nom s'écrive tout seul dans word, et je me suis dit que le temps des cours et du mémoire étaient devenus un peu loin maintenant… Pendant que je disséquais les sur et sous généralisations de ce petit monsieur et que j'essayais de dire avec les bons mots sa gène à dire comme il faut, comme il m'avait dit, un grand monsieur poussait des cris à propos d'un match regardé sur la télé française via internet. Pendant les pubs, alors qu'il allait couper le son, je lui ai dit non laisse! Et je me suis dit que la petite nostalgie d'étrangère pouvait se nicher dans de bien drôles recoins… 

Les joues rouges en rentrant dans le froid, un soir de semaine quelle folie, d'un thé-tisane-bière en douce compagnie. Il y avait les aiguilles à tricoter qui s'entrechoquaient dans mon sac, et un froid moelleux-piquant -selon les points de vue- qui me faisait penser qu'un jour ici il neigerait. J'ai pensé à mon amie des montagnes, et aux photos que je lui enverrai de notre jardinet-courette blanchi qui la feraient peut-être rire face à mon enthousiasme de petite joueuse. En rentrant je lui parlais de ce sentiment d'être un peu floue, un peu moins que les autres. Peut-être qu'un jour je saurai d'où il vient. J'ai quelques pièces du puzzle, mais les assembler correctement me semble être un travail de titan, et la force me manque un peu pour que je m'y attelle pour l'instant. 

Les joues rouges, encore, après les siestes grappillées au gré des premiers absents de l'hiver. Ces petits trous dans la semaine qui me permettent de le rejoindre dans la journée. Pour une heure ou moins, mais c'est pas grave c'est toujours ça de pris à la vie qui laisse un peu vidée et pantelante. Ces pauses impromptues c'est un avant goût des dimanches, ceux qui ne sont tracassés que par le choix du prochain thé et du film à regarder au lit, quand il fait assez nuit pour avoir le droit de se mettre en pyjama. 

Demain, la moitié de la semaine. Ouf! 

L'armure de moelleux est finie! 

Une razzia au magasin de thé hier, nous en sommes repartis parés de cafés qui sentent la truffe au chocolat noir pour lui, et des thés dont les noms mis bout à bout racontent une histoire mignonne. Je n'ai pas trouvé qu'il était trop tôt pour acheter du Royal Christmas, d'ailleurs ils installaient les décorations de Noël pendant que nous faisions nos emplettes. Nuit étoilée et Étoile du soir devraient faire leur boulot pour m'éviter des nuits telles que celle dont je me remets à peine, des histoires de fin du monde, et aussi un rêve dans lequel je regardais avec mon père un documentaire sur une famille dont l'un d'eux était malade, et mon père réalisait comme c'était dur, comme il fallait profiter d'une sieste ou d'une prise de sang du malade pour laisser les larmes couler. A la fin le malade mourait et mon père ne voulait pas y croire, il disait, mais y'a forcément une autre fin! Les nuits fatigantes, je ferai mieux de tricoter j'ai l'impression.

Hier on a commandé la laine qui se transformera en cadeau de Noël pour lui, un beau col roulé, et il a choisi marine comme coloris, j'ai l'impression que c'était une façon de me faire plaisir. 

Ce matin nous sommes allés nous chercher un vrai petit déjeuner, sans croissants certes, mais avec des brioches et quelque chose qui ressemble à une galette ardennaise, un truc de chez moi. On en a profité pour faire un tour de grand parc avec le chien, entre les coureurs et les poussettes, et on s'est trouvé tout à fait chez nous, pas touriste du tout. 

Des moules dans un restaurant. Quelque chose qui sent la violette dans mon verre, et en bonne compagnie. Classique, ou ça l'est devenu, mais je sens le rose-rouge-chaud me monter aux joues quand je me rends compte qu'à la table à côté de la nôtre se trouve une dame un peu plus âgée qu'alors, que j'ai connue petite car c'était la mère d'un copain de classe, puis ma prof de littérature étrangère, et à la fois une copine de chorale de ma mère. Oh je t'avais pas reconnue, tu as muri! qu'elle me dit. Moi je suis dans mes petits souliers alors que debout devant elle, entre les tables trop serrées, je lui dis que coucou, on se connait, et que cette bouffée qui me prouve que j'ai toujours existé depuis que je suis née me fait beaucoup de bien. Là dans ma ville maintenant familière, croiser les mains dans une casserole de moules quelqu'un qui m'a connue petite, puis moins, puis ado un peu bêtasse, puis là maintenant, pendant quelques minutes, presque femme et jeune, ça oui… du caramel mou à se mettre entre les dents. 

Ici les enfants, les parents, les instits, les autres logopèdes, bref tout le monde me présente et m'appelle Madame Clémence et je trouve ça assez horripilant. C'est d'un guindé, d'un hiérarchique inutile, alors j'essaie de convaincre que non, non, Clémence tout court ça ira. A la place où je suis temporairement, je suis un peu heurtée par le regard qu'on porte sur les enfants. Les mots sont parfois un peu durs, voire méprisants, et les gestes traduisent souvent le soulagement de ne pas appartenir au même monde. Moi je crois que l'essence de notre métier, et de beaucoup d'ailleurs, c'est la quête têtue pour trouver ce qui nous relie, ce qui fait qu'on est aussi humain l'un que l'autre, et qu'on va trouver un moyen de se le dire et de se le prouver. J'ai le goût un peu amer de risquer de passer pour la psychologisante de service, parce que non, moi je refuse de penser que ces enfants au service de qui je suis sont dégoûtants, ou ont un poil dans la main… Je ressens aussi un certain soulagement à être certaine  que mon entêtement à faire avec eux et pas contre eux ou devant eux, et à ne surtout pas leur montrer le chemin qui me semble être le bon est ce qu'il faut faire. Et d'accepter que de toute façon je ne peux faire autrement, parce que m'éloigner de ce chemin ce serait une sorte de maltraitance à mes yeux. J'aime ne pas vouloir mettre de l'eau dans mon vin sur ce sujet. Même si, parfois, c'est un peu coûteux d'avoir l'impression d'être un saumon qui remonte la rivière. 

La maison est vide et ça durera quelques jours. A nouveau ce sont nos respirations que nous goûtons. Un pyjama enfilé un peu tôt, un dîner de pain et de thé. J'ai envie de dire sans chichi tout le temps en ce moment, mais je ne sais pas si ça s'applique toujours bien. Demain il faudra que je travaille, que je rédige et que je m'applique, mais je réussirai peut-être quand même bien à finir ce gros pull. Je sais que les matins où je l'enfilerai, je me sentirai un peu protégée, armure molle qui me rappellera, si je trouve les choses un peu dures, que j'ai des endroits dans ma vie où me réfugier. 


Dans la soupe, hier soir, on trouve: de la roquette, quelques graines germées de radis, une demi-pomme, les deux tiers d'une courgette, cinq choux de Bruxelles,du cerfeuil, trois petites rattes. J'aime bien cette énumération qui fait un peu je suis allée au marché et j'ai ramené... J'adore ce jeu, et il ne veut jamais y jouer. Heureusement que pour certains patients c'est pas mal indiqué, alors je me rattrape avec eux. Super bonne qu'elle était donc, cette soupe, et verte à souhait. C'était la soupe de la dernière chance, avec que des légumes qui était au bord de la désuétude, voire avaient déjà un pied dedans (cf l'autre moitié de la pomme et le tiers moumou de la courgette).

Aujourd'hui c'est une veille de rentrée, la vraie, celle qui s'apparente à une longue ligne droite et me laissera sûrement un peu hébétée au soir des vacances de Noël. Je suis contente et plutôt tranquille, j'imagine ces rencontres tout en sachant que c'est peine perdue et que je serai surprise, qu'il faudra que je fasse table rase de ce que je sais. Il y aura des soirs replongée dans les cours et les notes, avec l'impression de ne rien savoir, d'être nulllle, des séances qui se termineront par un merci, des dessins pour Clémence (j'espère!). 

En attendant on va chérir les joues rouges que nous donneront une promenade même s'il vente, reprendre une part de ce gloubi au lait de coco et à la banane vraiment bon de bon, écouter des papous dans la tête, se demander ce que je vais faire de cette jolie laine couleur d'hiver au coin du feu, etc, etc, etc. 

Se dorloter en bonne et due forme, il faut.





Une autre nuit je lui dis On dirait que tu vis comme si tu allais mourir demain, je crois qu'il faut la nourrir déjà, la personne que tu seras dans 20 ans

C'est parfois si dur de vouloir vivre hors de l'approprié, de sortir des rails. Une amie très sur les rails me visite, et je suis chamboulée, j'ai honte d'envier cette partition déjà écrite et jouée parfaitement, de jalouser ce confort et cette tranquillité qui jalonnent une vie toute tracée.

Le lit d'ami est vide depuis ce matin et un petit soupir de soulagement a été poussé. Se retrouver un peu, s'ébrouer tant qu'on veut, et écouter à nouveau le silence... Et puis à nouveau guetter les prochaines visites, parce qu'entre les respirations c'est bien d'être plusieurs.