Toute liquidation d'un passé est plus ou moins douloureuse car on y laisse une partie de soi même 
(Balthus, Correspondance amoureuse)

Dimanche on visite une belle maison, encore. Je me demande ce que ça fait d'habiter dans un endroit qui existe tellement indépendamment de soi, je trouve que ça fait sentir très insignifiant, de passage, en quelque sorte. Je me suis dit que je n'avais pas assez envie de laisser une trace, tangible je veux dire, pour que ce soit quelque chose qui me meuve, toutes ces histoires de belles maisons, de patrimoine pourrait-on dire. Ça me plairait beaucoup beaucoup plus de laisser une petite trace, une onde de choc qui ne ferait pas de mal, chez les gens que je croiserai. 

Dimanche matin, encore, dans ce si agréable quartier ici, nous sommes partis au marché sous la pluie. Il y avait beaucoup de chiens tremblants, des tout petits sursautants, et des sortes d'ours aussi. Après on a voulu aller boire un café qui nous aurait séché dans ce café à la mode, enfin moi, parce que lui il s'en tamponne, et il était bondé de chez bondé. Des gens en gilet de fourrure, d'autres qui ne semblaient pas s'être changés de leur tenue de gala du samedi, des familles aux enfants mignons pull bleu Klein mi-bonpoint mi-c'est mami qui l'a fait, de ces familles aux airs un peu scandinaves. Ça faisait un peu Berlin tout ça. Bref,on a capitulé et trouvé qu'on n'était pas obligé d'en être, et on s'est retrouvé dans un rade tout à fait décati, mais dans le genre même pas fait exprès. Un vieux monsieur en culottes de velours et chaussettes montantes bleu marine lisait un journal en sirotant une hoegaarden rose, sur la table il avait posé son chapeau, très chic, avec une plume de faisan. Il avait de toutes petites lunettes rondes et de grandes moustaches à la Dali. Il m'a fait pensé à un aristocrate un peu déchu, à la Ludwig. 

Il a bu son café et moi un mauvais Lipton Yellow. Je n'aime pas ce thé qui me fait penser aux petits déjeuners des hôtels tristes, ceux dans lesquels on va parce qu'on y est obligé, sans plaisir. On a lu le journal, chacun un œil sur une page, c'était Le Monde. J'aime cette toute nouvelle connivence qui se crée, d'être tous les deux étrangers ici, ces bulles dans lesquelles on se faufile parfois, pour souffler de toute cette nouveauté. Le monde à une table de café, donc, le rattrapage de zappings sur l'ordi au lit, des papous dans la tête à la radio le dimanche... J'ai pesté sur les pas en arrière à propos des salles de shoot, et on a ri (jaune) sur les suspicions de fraude fiscale de Tapie. 

Aujourd'hui c'est lundi, j'avais mis mon réveil tôttôttôt. Aujourd'hui c'est l'anniversaire de papa. Les dates, tout ça, bof. Je n'ai pas besoin de ça pour y penser/être triste/etc. Mais c'est une piquante occasion de se souvenir comme il peut être enrageant que la personne ne soit plus là, parce que moi par exemple, je regrette tellement cette conversation qui n'aura pas lieu, sur ce que c'est d'avoir 60 ans, ce qu'il en pense, et tout ce qu'il m'aurait raconté de savoureux. Mais aujourd'hui c'est lundi et c'est aussi le jour où mes histoires de travailleuse ici commencent, alors je trouve que c'est un beau croisement d'évènements qui me souffle à l'oreille que tout ne s'arrête pas là. 

12 commentaires:

  1. ohoh mes maisons chéries :-)
    (et ce café dont tu parles le dimanche matin : je comprends très bien que vous vous soyez enfuis!)

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  2. Ah voilà, je ne rêvais pas quand je pensais que c'était aujourd'hui LE grand jour du travail ! Fonce Clémence, ils vont être tellement contents les belges de découvrir leur nouvelle collaboratrice française qui pétille.
    & puis parce que ça compte quand même, bon anniversaire à ton papa jusqu'où il est.

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  3. tes photos me rappellent les vacances passées avec mon cher et tendre à Bruxelles la belle il y a tout juste deux ans...j'ai hâte d'y retourner :)

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  4. Effectivement, je pense que tout ne s'arrête pas là ...

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  5. Bien sûr que quelque chose d'autre va commencer.....et tu nous raconteras , hein?
    Il y a deux ans à Amsterdam, la maison de famille d'une amie a été vendue suite au divorce des parents . Une formidable maison, typiquement hollandaise, immense avec un jardin plein de recoins à l'arrière et le canal sous les fenêtres devant .
    J'ai toujours connu cette maison remplie de souvenirs et d'objets,tellement rassurante et je l'aimais autant que j'aimais cette famille. Nous avons passé mon amie et moi, la dernière nuit dans la maison entièrement vide , avec du champagne , à nous raconter les histoires de sa famille, les histoires de chaque pièce. J'ai rarement été aussi triste ....et mon amie perdait une partie d'elle-même. Cette maison aurait dû être toujours là pour nous.

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  6. Ah oui le Lipton Yellow, le thé de l'hôpital, le thé du travail quoi! Un goût spécial!
    Bonne reprise

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  7. J'espère que tout s'est bien passé pour ce premier jour et que tu as eu plein de bonnes surprises !
    Bonne soirée et à très vite...

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  8. Allez allez, viens vite nous raconter ce que ça fait d'être logopède (j'adore le nom !).

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  9. J'aime tes mots-peintures, douce Clémence, j'ai eu l'impression un instant d'être une dame dans un coin caché de ce café décati que tu décris si bien, observant ce monsieur original, et le regard pétillant de la demoiselle du joli couple là bas, qui a pas l'air vraiment d'ici, mais on sait pas.
    Je t'envoie des sourires.

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  10. Je crois vraiment que tu la laisses cette petite trace. Cette petite onde de choc qui ne fait pas mal. Et même si on ne t'a pas encore croisée.

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  11. hum ce mauvais Lipton-qui-fait-penser-aux-hotels tristes, comme je te comprends... moi qui ne bois jamais de café... merci de tous tes petits mots par chez moi... que de belles maisons... c'est Bruxelles ?

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  12. alors, comment s'est passée cette première journée, de cette nouvelle fois ?

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et parce que c'est parfois frustrant de ne pas pouvoir s'en dire plus: tinoftea@gmail.com