Couleur mer en colère


Comme dans une quête anthropologique, la nuit, une fois la lumière éteinte je lui demande tu te sens nul toi des fois? Une réponse un peu grommelée, je lui dis que moi je me sens en ce moment six pieds sous terre. Bien sûr que je voulais dire plus bas que terre, mais c'est encore plus savoureux avec ce beau lapsus. Donc en ce moment il s'agit de parler terre, d'être au dessous ou en dessous, de n'en avoir plus et de pleurer des racines, d'avoir cette lancinante impression qu'on pourrait me marcher dessus sans que le monde s'en trouve changé. 

J'ai un peu peur aussi de cette toile de fond qui m'accompagne. Comme un petit être presque insignifiant, mais qui me grignoterait de façon lancinante, alors que je crois que je peux encore vivre. L'obsédante sensation d'être si lésée, que je vais m'appauvrir encore et encore alors que le nombre de discussions que je ne partagerai pas avec eux, les parents, s'accroît. 

Un matin je me réveille sans que j'y sois forcée. J'ai encore les rêves de mauvaise mère/ mauvaise fille en tête, et je souhaite parfois tant quelques instants de répit dans ce combat que je semble mener contre la tranquillité. Il y a déjà une lumière humide dehors, et il ne fait pas tout à fait assez froid pour que j'aie à m'emmitoufler. La couche de feuilles dehors s'est encore épaissie,et j'ai hâte du moment où je me déciderai à passer un temps à tout ramasser, dans le froid et dans un gros pull, et le thé qui viendra après agir contre mes joues rouges. Je me prépare un petit coin devant la table jaune, parce que dans le salon dort un ami, et je m'y installe avec mes peintres scandinaves racontés, ma part de gâteau et une tasse assez grande pour ce genre de matin. 

Le goût du milky oolong/ du vegetable kurma/ du gâteau rustique au chocolat et aux pistaches/ d'un autre au curcuma et au citron/ d'un earl grey éthiopien

L'angoisse des papiers au travail/ du diplôme qui n'arrive pas/ de travailler bénévolement le temps que tout s'arranger/ de l'anonymat/ de la solitude

Mais, mais, mais j'aime prendre le métro la nuit, j'aime les amis sur le canapé, attendre les gens sur le pas de ma porte, en pyjama, faire des emballages cadeaux, penser à l'hiver et les joues roses, compter les mailles, sans cesse, et que de ces mains sortent quelque chose qui ne serait pas banal, pas bancal, once in a while  


Pour un projet que j'esquisse à peine, auquel je pourrai participer en 2014 on me demande un "texte personnel"... Première embûche, mais je n'écris pas moi! Est-ce que je pourrais parler d'autre chose que la vie, ma vie, un peu? Ça me donne quelques frissons rien que d'y penser. 

Hier soir j'ai pris de petites petites aiguilles pour commencer un tricot qui ira sûrement bien vite. Ce sont des aiguilles Merci en bambou, je me rappelle la belle journée durant laquelle je les ai achetées, un week-end de filles, un vrai, avec de la soupe et des gloussements. 

Je me mets en colère un peu stupidement en ce moment, comme un gamin qui découvrirait l'injustice. Lui me dit d'oublier les tarés (sic) mais moi je me sens frustrée d'avoir à toujours laisser faire, laisser passer/couler, oublier, faire semblant de. J'ai envie de dire aux gens mais là quand même vous êtes gonflés! Injustes! Malpolis! J'ai rêvé que je faisais la liste des raisons qui justifiaient ma rupture à mon ex, ce que je n'ai jamais pu lui dire, et que pour me faire taire il me cassait une bouteille en verre sur la tête. Je me sens un peu comme ça, je crois, un peu sonnée d'avoir à toujours rentrer en dedans ce que j'aurais envie de faire sortir. 

Ce matin sur le chemin j'ai repensé aux courses faites la veille du jour où je l'ai invité à manger pour la première fois, mon excitation dans les rayons, en prendre dix fois trop de tout, on ne sait jamais... Et j'avais bien fait puisqu'il n'est jamais reparti! Ce que j'avais raconté à la caissière, incapable de tenir ma langue que j'étais... C'était vraiment un début en fanfare. Vendredi c'est son anniversaire... la fête, encore!


Le gâteau pavot-violette très bon
Les retrouvailles fort émouvantes
Le champagne chouette

J'ai de jolies fleurs sur ma table maintenant
Mon anglais s'est un peu fait la malle et est plutôt bancal maintenant
On a marché dans la nuit et ça aurait pu être n'importe quelle autre ville 
Dans la rue ce matin un homme qui jouait de l'orgue de barbarie 

Couleur de miel et de tisane


Dans ma marmite automnale... Du tapioca au caramel ramené de Bretagne, tous les matins cette semaine, accompagné du thé à l'amande et à la rose qui sent si bon que j'aurais presque envie d'en faire un pot pourri (mais QUI fait encore des pots pourris?). Avec ma rentrée qui s'est annoncée mi-octobre cette année -première fois que c'est ainsi, je vais à peine commencer que ce sera noël, et ici on a l'air d'être partisan de St Nicolas en plus, certains enfants m'en parlent déjà!- je suis super nostalgique de la Bretagne. Je veux sentir l'eau salée, sentir le crouitchcrouitch du sable et avoir les cheveux dans les yeux à cause du vent. Enfin ça, c'est possible ici aussi. D'ailleurs ça me fait penser que cette nuit j'ai rêvé qu'une immense vague amenait plein de crabes morts (ohlala!) sur une plage où je me sentais super maligne d'être, parce que tout le monde croyait qu'il faisait froid et moche alors que non non sur cette plage il faisait beau et chaud. Fou tout ça! 

Alors la rentrée, ohlala bis! Je ne savais pas que j'avais si hâte, mais en fait si. Ce métier c'est un peu mon âme soeur, je ne vois pas comment dire autrement à quel point j'aime m'y jeter. Bon il y a eu de quoi me faire plisser le nez, vous vous souvenez de cette histoire d'équivalence de mon diplôme français? C'est encore d'actualité, même si j'ose espérer que chaque jour me rapproche d'un point final. Puis d'autres petites choses qui m'ont un peu choquée sur ce qui serait "bien faire" ici. Je trouverai sûrement un modus vivendi et une façon de faire les choses à ma sauce, nous verrons ça. Mais en attendant, on s'apprivoise, on se dit comment tu penses, tu dis, tu écris? 

Ce week-end fera boumboum, aujourd'hui j'ai une formation à laquelle j'ai hâte d'être, après je file file file pour rentrer, mettre le glaçage sur le gâteau pavot-violette, pour ce soir... Ma famille (un morceau au moins!) d'écosse vient bruxelliser pour quelques jours. Je suis ravie! 



Toute liquidation d'un passé est plus ou moins douloureuse car on y laisse une partie de soi même 
(Balthus, Correspondance amoureuse)

Dimanche on visite une belle maison, encore. Je me demande ce que ça fait d'habiter dans un endroit qui existe tellement indépendamment de soi, je trouve que ça fait sentir très insignifiant, de passage, en quelque sorte. Je me suis dit que je n'avais pas assez envie de laisser une trace, tangible je veux dire, pour que ce soit quelque chose qui me meuve, toutes ces histoires de belles maisons, de patrimoine pourrait-on dire. Ça me plairait beaucoup beaucoup plus de laisser une petite trace, une onde de choc qui ne ferait pas de mal, chez les gens que je croiserai. 

Dimanche matin, encore, dans ce si agréable quartier ici, nous sommes partis au marché sous la pluie. Il y avait beaucoup de chiens tremblants, des tout petits sursautants, et des sortes d'ours aussi. Après on a voulu aller boire un café qui nous aurait séché dans ce café à la mode, enfin moi, parce que lui il s'en tamponne, et il était bondé de chez bondé. Des gens en gilet de fourrure, d'autres qui ne semblaient pas s'être changés de leur tenue de gala du samedi, des familles aux enfants mignons pull bleu Klein mi-bonpoint mi-c'est mami qui l'a fait, de ces familles aux airs un peu scandinaves. Ça faisait un peu Berlin tout ça. Bref,on a capitulé et trouvé qu'on n'était pas obligé d'en être, et on s'est retrouvé dans un rade tout à fait décati, mais dans le genre même pas fait exprès. Un vieux monsieur en culottes de velours et chaussettes montantes bleu marine lisait un journal en sirotant une hoegaarden rose, sur la table il avait posé son chapeau, très chic, avec une plume de faisan. Il avait de toutes petites lunettes rondes et de grandes moustaches à la Dali. Il m'a fait pensé à un aristocrate un peu déchu, à la Ludwig. 

Il a bu son café et moi un mauvais Lipton Yellow. Je n'aime pas ce thé qui me fait penser aux petits déjeuners des hôtels tristes, ceux dans lesquels on va parce qu'on y est obligé, sans plaisir. On a lu le journal, chacun un œil sur une page, c'était Le Monde. J'aime cette toute nouvelle connivence qui se crée, d'être tous les deux étrangers ici, ces bulles dans lesquelles on se faufile parfois, pour souffler de toute cette nouveauté. Le monde à une table de café, donc, le rattrapage de zappings sur l'ordi au lit, des papous dans la tête à la radio le dimanche... J'ai pesté sur les pas en arrière à propos des salles de shoot, et on a ri (jaune) sur les suspicions de fraude fiscale de Tapie. 

Aujourd'hui c'est lundi, j'avais mis mon réveil tôttôttôt. Aujourd'hui c'est l'anniversaire de papa. Les dates, tout ça, bof. Je n'ai pas besoin de ça pour y penser/être triste/etc. Mais c'est une piquante occasion de se souvenir comme il peut être enrageant que la personne ne soit plus là, parce que moi par exemple, je regrette tellement cette conversation qui n'aura pas lieu, sur ce que c'est d'avoir 60 ans, ce qu'il en pense, et tout ce qu'il m'aurait raconté de savoureux. Mais aujourd'hui c'est lundi et c'est aussi le jour où mes histoires de travailleuse ici commencent, alors je trouve que c'est un beau croisement d'évènements qui me souffle à l'oreille que tout ne s'arrête pas là. 

Fermez les guillemets


C'est la période de notre anniversaire, enfin pas le vrai, mais quand on est un petit couple les "demi" ça compte aussi. A Bruxelles, t'aurais imaginé ça? Avec les feuilles pas toutes mortes, les journées qui sentent les plaids à carreaux rouge et vert et les sachets de thé qui se vident les uns après les autres. J'aime bien la vie en condensée qu'on se permet de vivre l'un et l'autre. Un an et demi, mille ans trois quart, soixante dix sept ans, aussi, c'est comme on veut.

Ici les journées ressemblent à des expéditions. Enfin celles qui ne sont pas consacrées à se réchauffer dans la tanière, sur le canapé-radeau. Visiter un musée/ tester cette baraque à hotdogs/ racheter (encore et encore et encore) du thé. Il y a le petit bout de papier avec les arrêts de métro, parfois des noms de rue et des flèches. Parfois c'est juste un grigri au fond de la poche, parfois non et alors on se cherche des repères... Attends la  place brugmann elle est derrière là, on est déjà passé là tu te rappelles, c'est là où y'a la belle maison, mais QUELLE belle maison? 

Et puis là, c'est le dernier week-end avant que j'adopte un autre rythme pour quelques temps. Brrrrr! Je révise un peu, du coup, les âges et le nom des niveaux de classe, ici.  Je fouille dans les recoins du site de la sécu d'ici en vue d'être sûre d'avoir compris comment ça fonctionnait, je repense à ce que j'ai fait l'an dernier, ce que j'aimerais qui soit pareil, et ce qu'il me faudrait éviter. Ce sera différent, un peu, il va juste falloir que je trouve comment m'y reconnaître. C'est pour ça qu'on est venu, aussi. 


Je crois que tout va s'arranger
Si arrive ce qu'il me semble ardemment désirer 
Mais ce ne serait peut être que de nouvelles occasions 
De rencontrer mon indécrottable solitude 
J'ai pour héritage un funeste destin
Et mon mirage est ce bancal dessein

J'ai rejoint depuis quelques jours, depuis celui du point final peut-être bien, la fille que j'étais et j'avais abandonnée pour me perdre auprès de ce garçon, il y a de ça tout pile dix ans. Je me souviens qu'elle se sentait bien seule et ne faisait pas trop vagues. Je l'avais laissée en plan, tout occupée que j'étais à faire office de proie parfaite pour ce sinistre garçon. Je suis surprise de la retrouver presque intacte, et j'ai un peu l'impression d'avoir le choix du chemin à prendre avec elle. La prendre sous mon bras, mais pour cela il me faudrait la tirer avec un peu de conviction. Ou la rejoindre, en apnée un peu. 

Les sensations physiques sont les mêmes qu'alors. Allongée dans le noir la nuit j'attends en connaisseuse l'irradiation du nombril jusqu'au cou, par vagues. Encore une fois, encore un remous. L'angoisse qui n'est soulagée que par les chemins crées par les petits ruisseaux d'eau salée, qui font comme des courants d'air quand ils passent derrière les oreilles et agrandissent une tâche plus sombre sur le haut de ma chemise de nuit. Pas tous les soirs, mais quand ça arrive c'est si familier que ça semble provenir d'une source qui ne se tarirait jamais. 

Je subis l'insoutenable inutilité de l'être. J'ai perdu les yeux qui me voyaient le plus justement. En plus de cette personne qui était plus convaincue que moi que je saurais être libre. Alors sans cela, j'ai un peu l'impression que je suis condamnée à subir. 

Autour de ces moments entre crochets, durant lesquels aucun autre quotidien ne semble possible, il y a le reste. Le reste-tangible, comme de petits cœurs palpitants semés sur mon chemin. On part vagabonder au musée Magritte, je regarde la couleur et le poèmes, on se fait coucou à travers la vitre. C'est toujours doux de singer une re-rencontre. Toujours des gâteaux à la courge, parfois avec de l'ananas dedans, parfois de la noix de coco. Le coiffeur tellement belge (soit -ma définition du moment- enveloppant et un peu chahutant- parce que les belges semblent préférer les filles aux joues rosés "il faudra t'habituer, et puis comment tu dis déjà...?" Et je ne cesse de gagner des cours de prononciation), donc ce coiffeur à la radio brésilienne qui refuse de me refaire ma frange, "j'ai l'impression que c'en est fini pour toi de te cacher", et qui me met les larmes aux yeux en me disant si simplement qu'on est celle que l'on est, "même si, je sais, jeune fille". 

Vaille que vaille


Il y a un soir où nous sommes rentrés à pieds d'avoir été mangé des pizzas. On nous les disait napolitaines, en fait pas trop, mais ça n'était pas si mauvais. Et j'ai gagné un cours de diction avec le patron alors... J'en ai profité, pour une fois que c'était dans ce sens. Moi je n'avais pas bu de vin, ni de bières avant pendant le sacro-saint apéro, alors j'étais un peu devant, pendant que ça marchait en levant la tête derrière moi. Il m'a semblé entendre une chanson du grand Jojo, mais je me suis dit que c'était un peu cliché. Bien que tout de même vraisemblable. 

J'ai pu traîner un peu devant la cathédrale, celle qui donne mal au cou, et dans ce petit square sur le chemin, qui me fait croire quelques instants que je suis en France. Enfin à Besançon plus précisément, la lumière de nuit un peu jaune, et les immeubles qui se regardent. 

D'autres fois, pas longtemps après, j'ai assemblé un pull dans le mauvais sens, mais ça n'était pas du tout du à quelque problème de logique, seulement parce que le karma était mauvais. En finissant de tricoter les manches je devise en moi-même sur les épouvantails, j'ai hâte que la vie-tangible ne laisse plus de place aux images trompeuses et je me mords les doigts d'y croire trop souvent, à ces échanges qui n'en sont même pas parfois.  

Je lis un gros livre, et je viens de découvrir à plus de la moitié, qu'il est finalement très bien conçu et écrit. Je retourne au début pour vérifier des passages, et j'aime bien voir que j'ai été amenée tout doucement à ce qui se passe maintenant. J'aime ces livres qui nous assoient de force et nous laissent contempler le spectacle. Je suis plutôt soulagée de passer du temps en bonne compagnie, et maintenant ça m'embête que la fin arrive bientôt. 

Aujourd'hui j'aurai pu remplir mon carnet-des-gens-rencontrés qui n'existe pas encore mais qui deviendra bientôt indispensable. J'y aurais noté cet homme qui me raconte le mariage de son fils à Las Vegas et là où je devrai habiter à Bruxelles quand j'aurai des enfants, ce chauffagiste consciencieux et ce voisin à la voix de fumeur, que je n'aurai pas du tout imaginé avec cette voix là. En fait si je poussais le vice il faudrait que j'aie aussi un carnet de voix. Ça m'aiguiserait drôlement les oreilles et ce serait super intriguant pour les gens qui mettraient la main dessus dans 200 ans.