Au groupe de parole


J'avais décidé d'y aller à pieds. Je crois que c'est plus ou moins comme ça que j'ai décidé de découvrir la nouvelle ville, j'aimerais en frapper chaque rue de mes pas. Qu'elles se sentent marquées au fer rouge comme je me sens moi. 

Bien sûr que j'étais en avance, et en attendant devant j'avais envie d'appeler une amie. Ça m'a piquée d'être loin, et de ne pas pouvoir appeler les copines aussi librement. J'ai zoné sur instagram, mais la vie filtrée m'a un peu déprimée. Je me suis sentie si anonyme dans cette ville où croiser un visage connu tiendrait pour l'instant du miracle. Je n'ai pas trompé l'attente assez longtemps, et je suis arrivée la première. Les deux psys qui animent tout ce fatras de peine m'ont serré la main, avec cette force et douceur qui semble dire vous êtes sacrément là. Je me suis dit qu'en ce moment je serai bien incapable de signifier une telle présence à un patient, de lui offrir toute cette place-attention et ça m'a fait un peu peur. Je commence à me considérer comme une convalescente, et je ne sais pas si je dois m'en réjouir. 

Quelqu'un a sonné, puis quelqu'un d'autre, et encore et j'ai eu l'impression d'être dans une pièce de Feydeau. Je me suis à chaque fois trompé sur le nombre de bise à faire, et on m'a trois fois dit tu es française?. Je n'aime pas trop qu'on me tutoie d'emblée, mais je suis peut être un peu à cheval sur les convenances. Après est venu le moment alcooliques anonymes, bonjour je suis, j'ai perdu... dans telles circonstances. Assez vite j'ai trouvé que tout cela était un peu beaucoup de souffrances à entendre. Les gens ont trouvé bizarre que je ne pleure pas et que je ne sois pas en colère. Je déroulais le fil, faisaient s'encastrer les pièces du puzzle de ma vie-rabougrie, et j'ai commencé à voir les dis donc t'as vraiment pas de chance dans leurs yeux, ceux que je redoute le plus. Ceux qui te font sentir comme contagieuse, parce que c'est vrai que c'est pas drôle la mort, et c'est vrai qu'on voudrait que ça n'existe pas. Surtout quand la vie a à peine commencé. 

Je me suis un peu reconnue dans ce qu'ils disaient, parfois. Et c'était bien pour ça que j'étais là. Un peu de répit dans ces sensations extraterrestres, qui t'éloignent de tout et tout le monde. Je les ai trouvés durs avec les autres, ceux qui ne savent pas et qui sont parfois maladroits. Ceux qui savent et qui le sont d'autant plus. Je n'ai pas aimé leurs tu verras, avec le temps, parce que je me demande bien quel temps il faudrait pour que mes parents réapparaissent. Parce que malheureusement l'expérience du temps je l'ai un peu déjà. Et que 2 ans et 2 mois pour mois pour maman, ça n'est pas beaucoup plus vivable que 26 jours pour papa. J'ai trouvé que quelqu'un parlait beaucoup trop fort et qu'une autre avait la voix drôlement abîmée. Et que les belges utilisent beaucoup d'anglicismes. 

Quand je suis repartie il faisait nuit. J'avais dans la poche la carte de la psy à l'accent espagnol et son surtout n'hésitez pas très appuyé m'a fait un peu peur. C'est donc vraiment sûr que je n'y arriverai pas toute seule à vivre tout ça? Je vais inéluctablement m'effondrer si je ne saisis pas ces mains thérapeutiques qu'on me tend? En remettant les pièces du puzzle j'ai l'impression que mes parents m'ont préparée à savoir vivre ce jour depuis que je suis née, à vivre sans filet. Ils me voulaient tellement indépendante et m'ont tant de fois jetée dans la gueule du loup.

J'ai rejoint le chien et l'aimé sur le chemin et quand je les ai vus au loin, ça m'a fait la sensation d'un éclair dans le ventre, je me suis sentie tellement heureuse d'avoir une famille à rejoindre, un chien qui faisait des ronds parce qu'il était content et surpris de me trouver là, et une main autour de mon cou et déjà 10 bisous sur mes joues. Mon groupe, mon mini-groupe choisi, notre bulle. 

J'ai pris un auto-stoppeur sur le chemin la dernière fois en rentrant. C'était la première fois et ça m'a rappelé les dimanches soirs quand on rentrait de chez les grands-parents, toutes les deux maman et moi. Papa ne venait jamais parce que lui il n'était "pas trop famille" et gardait les chats. Sur la nationale on en croisait souvent des auto-stoppeurs, et maman en prenait souvent. Ça l'impressionnait un peu, ces inconnus qui ne le sont vite plus, et qui à un croisement disparaissent à nouveau.

Là je n'avais pas trop envie de rentrer, je ne roulais pas très vite pour une fois. J'espérais vaguement que lui soit dans le même état d'esprit, pour qu'il y ait une espèce de solidarité entre nous face à l'adversité de ce retour au bercail par encore bercail. L'inconnu derrière nous racontait la belgique, le festival qu'il venait de faire et l'homme qu'il serait peut-être dans 10 ans. Il me conseillait aussi de revendre ma voiture pour acheter un utilitaire (?!), sinon j'allais payer trop cher d'assurance. 

Il nous a dit "la Belgique ne fait pas réparer ses trous sur les autoroutes mais les éclaire". Moi j'ai commencé à me dire que ça pouvait me plaire, un pays un peu de traviole sur certains points, ça doit être mon côté empathique.

Le temps du dimanche


La jouissance de la sensation d'aimer, de se prendre au jeu. 

J'ai fait une sieste si courte que je m'en suis réveillé fatiguée, mais j'avais mis le réveil pour aller voir une amie. Une amie-dame,  avec qui je bois de la verveine. Mais de personne à personne, vraiment. Ce n'est pas une histoire de maman par substitution etc, c'est vraiment une rencontre. 

On est allé voir ses agnelles, qui se sont bien laissé apprivoiser depuis la première fois que je les ai rencontrées. Maintenant quand on arrive dans la pâture elles viennent vers nous en trottinant, comme des petits chiens. L'une d'elle a aussi mangé un morceau de mon pull. Elles ont le ventre comme des petits tonneaux, et même qu'on les dirait pas du tout douces, un peu comme un vieux tapis mité, mais en fait elles sont toutes moelleuses. 

En début de soirée ça a senti presque l'automne, un peu. Septembre en tout cas. Les oiseaux ne racontaient déjà plus les mêmes choses, l'herbe était un peu humide et moi j'avais la chair de poule. Quand je suis repartie, des concombres du jardin et de la menthe dans les bras, j'ai trouvé ma voiture propre comme un sou neuf parce que le papa de la maison m'avait piqué les clés pendant qu'on discutait pour aller me la laver. 

Demain on reprend la route, mais avant il y a d'autres âmes amies à voir. Et aussi un gratin dauphinois, une terrine de courgettes et un soufflé au chocolat à terminer. 

Je fais des choses, parfois, je me demande si ça n'est pas pour me faire pardonner d'être moi. J'ai la tête dans des symptômes, parce que c'est bien pratique. 

Je me suis sentie un peu patraque et me suis demandé "qu'est-ce qui a bien pu me rendre malade?" Puis j'ai goûté l'amère ironie de ma question. J'ai toutes les raisons d'être malade et à la fois non. À la fois je suis la fille la plus triste des environs. La plus seule peut-être aussi.
Et à la fois je suis cette fille bien vivante, bien fort vivante. Celle qu'il a choisi d'aimer aussi. Celle à qui l'on envoie de belles phrases, celle qu'on vient voir, un peu, pour être là

Parfois j'ai quand même un sursaut, un peu peur de ce qui va m'arriver, de ce qui va nous arriver. Il me manque un peu de confiance, de légitimité, comme je disais souvent dans le fauteuil là bas en France. 

J'ai l'impression qu'il fait souvent gris, ici. J'applique mes leçons et je cache la lavande quand il pleut. Je la vois dehors du salon, quand je prends mon petit déjeuner. Et alors je me dis, autant pour me le mettre en bouche que pour le croire, c'est chez nous ici. 

Plein phares


J'essaie quand même. Il y a les cookies au thym, le carrot cake, les tours dans quelques magasins. Mais eux me filent vraiment le spleen. Il y a de l'earl grey et de la camomille au quintal. J'ai dit à quelqu'un que je ne voulais plus la connaître, aussi, ça sonne dur mais c'est un peu le bonheur d'arrêter les relations qui te mettent un peu en péril et qui sonnent faux. Les gens malades d'eux-mêmes, le bourdon que ça me file. 

J'ai planté aussi, ça y est. Les mains dans la terre, couper ce qui dépasse et qui a fait son temps. De la lavande, de la sauge ornementale et du thym. Dans mon coin de dehors à l'ombre, je ne sais pas si elles arriveront à se projeter, enfin si elles pouvaient jouer le jeu quelques semaines, moi ça m'irait déjà.

Une amie qui vient pour quelques jours, des copains un soir à dîner. Mais ça fait un peu trop de bruit et finalement je n'ai pas grand chose à dire. Alors je cuisine, j'arrange la table, je propose du thé-du-café-?. Je comble les trous, quoi. Le gouffre béant qu'on pourrait voir sur moi. 

Même si tout ça, les choses qui devraient adoucir, un petit caillou sec que je me sens. C'est de l'inconnu choisi notre nouvelle vie à Bruxelles, mais de l'inconnu aussi. J'ai du mal à me dire que je vais prendre des habitudes, connaître des gens. Je ne me sens faire partie de rien ici. Seule de la façon où si je disparaissais ça ne ferait pas une vague. J'ai l'énorme envie de retourner dans ma tanière, mais sans trop savoir où c'est. Lapin effarouché au milieu de la route.
Il y a cette phrase spontanée de mon amie, maintenant tu vas vraiment et entièrement vivre pour toi. Elle me hante, mais comme un mantra qui tire vers l'avant. Vivre pour trois, pour ces parents qui ont vécu vite et qui ne semblaient pas faits pour se friper, et vivre pour moi. Je sens mon intériorité se déployer et s'amplifier, tout enrichie qu'elle est de ses racines qu'il faut décidément drôlement cultiver. 

Ces phrases simples qui autorisent toute la peine qu'un décès peut entraîner, la vague de chagrin qui semble pouvoir tout emporter. Elles déculpabilisent de vivre un peu bancalement pour un temps, toute sonnée que l'on est. Malheureusement mais pas tant que ça mon expérience en ce domaine fait que je sais que si, aussi horrible cela nous semble, on arrive encore à manger après cela. On passe des nuits houleuses mais on dort quand même. On à envie d'embrasser même si cela semble fou de ressentir du plaisir quand on se sent être par ailleurs un petit paquet de douleur. 

J'aime presque le choix que cette peine me force à faire. Le choix de la vie, la vie grande et intense, des pieds à la tête, jusqu'au bout des cheveux qu'il caresse et qu'il tire comme un énième fil entre nous. Ma petite même pas orpheline, qu'il jette dans mon oreille. Et notre famille à nous, et nos enfants à qui on montrera l'écosse. La dose de vie qu'il m'insuffle quand il me dit ça, moi je n'ai plus assez de lèvres pour l'embrasser à la mesure du bien qu'il me fait. 

Faits de vie



Il me vouvoie très souvent. Et le chien aussi.
Je ne me reconnais pas tellement en ce moment et je fuis les miroirs. Je me sens hors-forme.
Je me demande quel goût aura l'automne cette année. De toute façon, quand je pense au plus-tard-très-bientôt, je ne peux que me dire ça va être fou, ça va nous ressembler follement.
Pas encore pour tout, mais je sais me faire du bien maintenant. Du ce qu'il me faut à la pelle, lovée ou le vent dans les yeux, mais je ne me fais plus tanguer.
J'aime l'idée qu'on ait déjà des cases cochées dans l'agenda pour les visites des amis, alors même qu'on n'a pas encore emménagé. Les entendre sourire au bout du fil. Le tri, le tri toujours, parmi les gens mi-figues, mi-raisins, mi-bienveillants mi-trop en mal d'eux-mêmes pour me vouloir tout à fait du bien. Quel luxe, et quel cadeau je me fais.

Je suis la fille à qui la vie fait semblant de dire qu'elle doit faire sans, alors que je choisis de faire avec. Avec ces bons yeux qui veillent sur moi. Ce papa est un peu plus loin maintenant, ce papa fait pour être une étoile filante. Mais il est tellement en moi, mon regard est ciselé par ce qu'on a eu la chance de partager, par ce dialogue entre nous qui continuera toujours. Bruxelles c'était pour lui, mon cadeau pour qu'il sache que décidément, ça ira pour moi. 

La fille de, inexorablement.