Les routines qu'on adopte tout en sachant qu'elles ne vont pas durer

La gasinière est partie, celle que j'avais achetée 7€ il y a tout fort longtemps, mais pas tant que ça, quand je suis arrivée à Nancy. On était allé la chercher, avec le garçon avec qui je vivais à l'époque, chez une dame qui s'en fichait comme de sa dernière chaussette de nous la vendre à ce prix là car elle avait enfin eu sa cuisine siouper classe îlot central et tout. On ne l'avait même pas attendri, moi l'étudiante, lui on ne sait pas trop, enfin ceux qui s'installent et pour qui tous les rêves sont censés être permis. J'ai eu du mal à l'apprivoiser cette gasinière, c'est moi qui sortait d'une cuisine siouper classe, et là, dans mon appartement branlant, avec cette gasinière branlante, et bien je me sentais un peu plus vulnérable que j'aurais du je crois. Mais dans cette gasinière il y a eu un peu de ma vie, une petite partie de moi est partie avec le monsieur qui l'emmenait, un peu Hansel et Gretel vous voyez. Je me souviens de certains plats, qui laissent tous un goût sucré, de celui que les souvenirs laissent quand on a décidé qu'ils n'étaient pas dangereux. 

Plusieurs carrot cakes, dont celui pour ma soutenance. Un devil cake pour l'anniversaire de celui qui ne savait pas aimer mais avec qui j'ai quand même essayé de vivre. Une tarte à la courgette trop à la façon de Rose Bakery, la forme et tout, avec Mélie et Tom, quand l'appartement se vidait déjà un peu. Ma tarte tatin de tomates cerises et mozzarella, pour le premier premier dîner avec Mr C, quand j'avais passé ma journée à pleurer et à cuisiner parce que je savais bien qu'une fois que je l'aurais rencontré je n'aurai plus jamais les mêmes yeux et que se laisser grandir ça peut faire frissonner. La pizza aux courgettes et au St Maure, pour beaucoup d'occasions. 

Demain c'est le frigo qui s'en va. Celui avec les images de télérama collées dessus, et jusqu'à hier la photo de maman qui me donne le sein. Lui c'est le dernier gros achat qu'elle a fait pour moi. Je n'aime pas me souvenir de ce jour là, dans le trop grand magasin. Est-ce qu'il y a, de toute façon, un souvenir avec elle que je peux évoquer sans avoir instantanément envie d'agiter les mains devant mes yeux comme si une nuée de guêpes s'abattait sur moi? Ça n'est sûrement pas toujours vrai, mais j'ai parfois une telle impression de faire du sur-place dans ce chemin, le chemin que je devrai parcourir pour accepter que la mort est dans la vie et que les gens vont et viennent. 

La routine à laquelle on s'accroche, pour se dire qu'on n'est pas si ballottés, ce sont les croissants qu'on va religieusement chercher tous les matins. Parfois je le prends nature et j'ajoute de la confiture de figues dessus. Mais souvent je prends celui au chocolat. Ce matin j'y suis allée seule et j'ai ramené deux éclairs en plus. Chaque fois qu'on y va on se dit qu'on s'approche du jour où les croissants seront loin, et où l'on prendra notre earl grey/expresso du matin dans le jardin. Et là on se dit que tout ce chantier, c'est pour du beau.   

4 commentaires:

  1. Jolis mots, émotions et frissons comme tu les décris si bien, plein de pensée pour toi, exploratrice sincère.

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  2. Merci pour le lien, ça me touche de pouvoir vous lire encore.

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  3. Ce que tu racontes sur la gasinière, la vieille dame qui s'en fichait, la bancalité des premiers pas dans son chez-soi, ça me parle à un point fou. Ce que tu dis sur ta maman et son souvenir douloureux me touche.

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  4. Objets avez vous donc une âme?
    Des larmes à la lecture de ce billet si sincère...
    J'aime beaucoup ton écriture Clémence et la façon dont tu t'attaches à ce qui peut paraitre insignifiant,quotidien,transparent....tu rends cela vivant,tellement vivant!
    Merci.

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et parce que c'est parfois frustrant de ne pas pouvoir s'en dire plus: tinoftea@gmail.com