Etat des mieux


Sur le fauteuil, rescapé des aller-retour, le dernier meuble qui nous ferait grincer les dents et rougir les paumes dans l'escalier, j'ai dit ici je suis arrivée petite et j'en ressors grande. Il a ajouté et amoureuse aussi. Il n'y avait peut-être rien de plus vrai à dire. 

On a refait la genèse des fils qu'on a tissé ici, on s'est senti enrubannés comme un couple de ver à soie. C'est ce qu'on se dit toujours, quand on a été tout proche, "un fil de plus entre nous!". 

Moi j'ai aussi pensé aux gens qui étaient venus, ceux pour un thé, pour rigoler, pour vérifier, pour cuisiner, pour pleurer mais pas trop, et les autres. J'ai eu envie de créer un répertoire des gens de ma vie, comme un livre d'or des croisements, des frôlements et des serrages dans les bras que j'aurais vécu. 

J'ai quitté ce soir cet appart-passage, cet appart-catharsis, cet appart-crysalide. 

J'avance, j'avance dans mon apprentissage de la sensation d'être légère. 

Les routines qu'on adopte tout en sachant qu'elles ne vont pas durer

La gasinière est partie, celle que j'avais achetée 7€ il y a tout fort longtemps, mais pas tant que ça, quand je suis arrivée à Nancy. On était allé la chercher, avec le garçon avec qui je vivais à l'époque, chez une dame qui s'en fichait comme de sa dernière chaussette de nous la vendre à ce prix là car elle avait enfin eu sa cuisine siouper classe îlot central et tout. On ne l'avait même pas attendri, moi l'étudiante, lui on ne sait pas trop, enfin ceux qui s'installent et pour qui tous les rêves sont censés être permis. J'ai eu du mal à l'apprivoiser cette gasinière, c'est moi qui sortait d'une cuisine siouper classe, et là, dans mon appartement branlant, avec cette gasinière branlante, et bien je me sentais un peu plus vulnérable que j'aurais du je crois. Mais dans cette gasinière il y a eu un peu de ma vie, une petite partie de moi est partie avec le monsieur qui l'emmenait, un peu Hansel et Gretel vous voyez. Je me souviens de certains plats, qui laissent tous un goût sucré, de celui que les souvenirs laissent quand on a décidé qu'ils n'étaient pas dangereux. 

Plusieurs carrot cakes, dont celui pour ma soutenance. Un devil cake pour l'anniversaire de celui qui ne savait pas aimer mais avec qui j'ai quand même essayé de vivre. Une tarte à la courgette trop à la façon de Rose Bakery, la forme et tout, avec Mélie et Tom, quand l'appartement se vidait déjà un peu. Ma tarte tatin de tomates cerises et mozzarella, pour le premier premier dîner avec Mr C, quand j'avais passé ma journée à pleurer et à cuisiner parce que je savais bien qu'une fois que je l'aurais rencontré je n'aurai plus jamais les mêmes yeux et que se laisser grandir ça peut faire frissonner. La pizza aux courgettes et au St Maure, pour beaucoup d'occasions. 

Demain c'est le frigo qui s'en va. Celui avec les images de télérama collées dessus, et jusqu'à hier la photo de maman qui me donne le sein. Lui c'est le dernier gros achat qu'elle a fait pour moi. Je n'aime pas me souvenir de ce jour là, dans le trop grand magasin. Est-ce qu'il y a, de toute façon, un souvenir avec elle que je peux évoquer sans avoir instantanément envie d'agiter les mains devant mes yeux comme si une nuée de guêpes s'abattait sur moi? Ça n'est sûrement pas toujours vrai, mais j'ai parfois une telle impression de faire du sur-place dans ce chemin, le chemin que je devrai parcourir pour accepter que la mort est dans la vie et que les gens vont et viennent. 

La routine à laquelle on s'accroche, pour se dire qu'on n'est pas si ballottés, ce sont les croissants qu'on va religieusement chercher tous les matins. Parfois je le prends nature et j'ajoute de la confiture de figues dessus. Mais souvent je prends celui au chocolat. Ce matin j'y suis allée seule et j'ai ramené deux éclairs en plus. Chaque fois qu'on y va on se dit qu'on s'approche du jour où les croissants seront loin, et où l'on prendra notre earl grey/expresso du matin dans le jardin. Et là on se dit que tout ce chantier, c'est pour du beau.   

Chantier bien entamé



Je jette tout ce qui est ébréché, et c'est tellement cette expatriation ce geste. Je n'emmène rien de cassé. 

J'aimerais tellement lui écrire ce que c'est pour moi ce départ, ce moi du dedans un peu neuf, mais tellement pleine de cases pas vides qui peuvent m'accompagner sans me faire l'effet de coups de couteau.

Les thés éventés, aussi, je jette. Ne garder que ceux qui me vont bien, ça a un peu le goût du luxe. J'emmène les graines précieuses en revanche, je ne veux pas de placards trop neufs en arrivant. Tous les pots un tout petit peu cabossés, leur papier de soie découpé en forme de rectangle qui dit, au feutre, graines de lin/sésame/lentilles béluga. Et le sarrasin pour nous faire du soba-cha à peine arrivés. 

J'imagine les nuits dans cet espace à peine colonisé, les circuits entre les cartons. Tout ce qui va nous manquer aussi, mais ce sera drôle parce que bancal. 

Je sais qu'il y aura les thés dehors, qui nous donneront certains matins la chair de poule. Il y a aura les expéditions au parc avec le chien. On plantera des choses, parfois ça poussera et parfois pas, mais on guettera avidement, sûr de sûr. 

A plusieurs, encore plus


I hope it's in the cards someday

Je nous voudrais trois, quatre, cinq ou même six pour que ce qu'on se dit de doux et de joli résonne encore plus. Je nous voudrais plus nombreux parce que ce serait trop triste de ne garder notre alchimie sucrée que pour nous. J'aurais envie que quelqu'un, des quelqu'uns de nous, profite(nt) de ce soyeux miracle d'avoir l'un croisé la route de l'autre, et que ces chemins même pas pavés s'accordent bien, même si c'est parfois plutôt bien que si bien. 

C'est agréable de penser que ça se passera comme si, ou peut-être comme ça, tout en sachant très bien que ce sera forcément surprenant et chamboulant. 

Parfois il dit quelque chose qui me souffle qu'il l'est déjà, ce monsieur-papa là. Je crois qu'il ne sait pas encore, ou pas trop bien, que ça lui ira très bien. Il se le met dans la bouche parfois, il prononce leurs noms. Il raconte comme je suis déjà mère, comme ça m'ira bien. 

Avoir tellement envie qu'ils lui ressemblent, à ce point c'est peut-être égoïste. Ce désir, c'est une de mes façons de l'aimer, aussi. 

Anniversaire tu penses.

Aigre mais pas douce. 

Je sens l'acidité monter, c'est à peine si ça ne transpire pas. Le château de cartes, les sables mouvants, enfin tout image qui disait jusqu'ici tout va bien, jusqu'ici elle tenait mais ça n'est plus tout à fait le cas fonctionnerait. Dans une semaine et un jour le cadre qui me faisait exister socialement et me donnait plus ou moins une fonction -en plus d'un salaire- n'y sera plus. Dans 27 jours je n'aurai plus d'appartement. Et des comptes à rebours angoissants j'en ai d'autres en stock. Les deux ans d'avoir été laissée seule, aussi, aujourd'hui. Mais il n'y pensera pas, ils n'y penseront pas, et leur en vouloir serait malvenu. 

Tout cela serait plus digeste s'il y avait un après, mais je crois que quelqu'un en face de moi n'ose pas y penser. Penser pour deux/penser à deux/penser au détriment de. Tout ça ça s'entrechoque et je grince des dents. C'est un son qui m'échappe, qui parle à la place de ce que je retiens. 

Je donne cette adresse, un peu plus qu'avant, seulement c'est souvent un silence gêné qui s'ensuit. Je n'ose plus la donner aux gens qui fêtent de bonnes nouvelles, aux gens à qui la vie sourit, parce qu'ils pourraient penser que lire ces mots macabres leur porterait malheur. Et puis les gens accrochés à un goutte à gouttes d'euphorisants, ils ne sont souvent plus très disponibles pour ceux qui chancellent. Se retenir de s'aigrir, il faut que je continue à m'y accrocher. 

Mais mes dents s'effritent à force d'être serrées. 

Premier aller/retour


C'est toujours ça de pris pour le camp du réel 
On a la faim, la douleur, le trop-plein. Ça c'est du tangible qui dit qu'on est bien là. 

Sans anicroche. C'est un peu le credo de toujours. La route, fatigante mais je le fais. Se garer juste en face des rendez-vous. Les entretiens pendant lesquels on me demande de me conformer à l'image qu'ont les gens en face de moi de la parfaite thérapeute. J'y rentre, je me fonds dans celle-ci. Je souris jusqu'au bout, je fais semblant de ne pas être dérangée par certains détails, certaines façons de dire. Oui, oui, j'attendrai vos réponses, même celles que vous écrirez par mail, parce que le courage vous manquera. 

Montrer plus que patte blanche pour obtenir un appartement, promettre monts et merveilles. Parce qu'au fond, on serait prêt à pas mal de choses pour être dans le sûr, pour être tranquille et savoir où on sera, comment on vivra. Pour créer les branches auxquelles on va sûrement devoir se raccrocher. 

J'ai hâte de me sentir le droit de mal faire, hâte de n'avoir pas cette obligation d'anticiper, de me sécuriser. J'ai envie de prendre les choses par dessus la jambe, pour entendre le bruit que ça ferait. Goûter qu'un jour est un jour, quelle que soit la couleur du lendemain.