Complainte, un peu


Les gens s'aiment et dans leurs gestes ça a l'air simple
Les gens retournent chez leurs parents le week-end,parfois. Souvent pour certains.
Les gens ne répondent pas aux mails, des fois. Même ceux qui disent un peu: tu sais, je fais comme si, pour pas plomber l'ambiance, mais le fil est tenu en ce moment.
Certains font des bébés, et ça a l'air simple. 
D'autres appellent leurs parents, pour savoir comme vivre les choses inédites. Ou juste pour être sûr. 
Les gens comptent les uns sur les autres. L'un sur l'autre, au moins. 
Les gens ont un oreiller fétiche dans lequel pleurer.
Il y a ceux qui ont l'esprit plutôt léger, parce que quelqu'un sait et fait mieux qu'eux, pas loin. 
Ceux en retard, et même que ça ne dérange personne. 
Ceux qui n'ont pas les moyens, et même que ça ne dérange personne.
Ceux là sans être là, et même qu'ils ne manquent à personne. 

Je ne me reconnais pas dans ces gens là, je n'imagine même pas ce que ça fait d'en être. Moi je suis celle qui veut, mais toute seule dans son coin. Je suis celle qui tâtonne, et qui doit faire pour combler les vides. Je suis celle qui le houspille dans sa tête, pour ne pas l'inciter, et qui finit par faire à sa place. Je suis celle qui pallie l'inconséquence de la femme de son père, alors que je ne suis même pas sur place. Je suis celle dont tout le monde oublie qu'elle est plus seule que les autres. Je suis celle à qui on passera son temps à dire je suis là, je suis là. Je les sens un peu ces mains, je ne les mords pas. 

N'empêche que. N'empêche que la vie m'alourdit, n'empêche que j'étouffe sous ce qu'il faut absolument que je réussisse, n'empêche qu'un seul cœur pour ce que je vis ça ne semble pas assez. 

En plissant les yeux


Ces moments où l'on voudrait que toutes ses phrases commencent par parce que

Ainsi je n'aurai pas à justifier toutes les tasses à demi-vides qui traînent, le thé froid qui se ternit à l'intérieur. Ainsi les enfants ne me diraient pas que, dis donc, je baille. Les plats, les livres et les feutres m'échapperaient peut-être un peu moins des moins. Je n'aurais pas non plus à lui dire qu'il est vieille France, quand je pense qu'en fait il a peut-être un peu peur seulement. Et le soir les pensées magiques feraient à nouveau leur effet.

En attendant, on essaie quand même un peu. Si j'en faisais une liste, de ces baumes tangibles, cela donnerait: à nouveau un gâteau ananas-betteraves-noix de coco. La route toute seule tout à l'heure, un peu crevante mais libératrice aussi. Un moment calfeutré pour moi seulement. Le week-end prochain, à deux, deux filles, sur la route aussi. Et au bout ma prochaine ville, la belle.

De l'eau et du gaz


 Celle qui n'aimait pas être contrecarrée 

Un lundi matin qui transpire encore un peu de l'aigreur du dimanche soir. La nuit durant laquelle je me suis collée au bord du lit, le plus possible. Parfois on préfère ne pas parler, parce que c'est encore plus efficace. Je sais que je me sentirai coupable en repensant à la façon dont il a essayé de venir vers moi, pour me rechercher, c'est presque le cas déjà.

Lundi matin du travail bientôt fini dans lequel s'investir devient un peu dur. Ma liste de choses à faire sur le bureau, rien ne se raye et pourtant les coups de fil s'accumulent. J'ai mis la charrue avant les bœufs, et envoyé moult candidatures dans cet étranger-moins-loin-mais-étranger-quand-même avant de me renseigner sur les procédures d'équivalence de mon diplôme... une fois le bon appel passé j'ai sous les yeux une liste de documents bien fournie. Surtout j'ai entouré de 10 000 traits de stylo bille plutôt énervés le délai de trois mois pour obtenir ladite équivalence. 

Ça change tout ou peut-être rien. Trois mois à remplir ou à vider, trois mois d'attente forcée, ça pourrait peut-être me plaire. Je me doute bien qu'il sera aisé d'en faire du beau, de ces trois mois, mais pour l'instant ils m'inspirent de l'angoisse seulement.

Homologuée


Tu avances et tu recules, mais au moins il y a du mouvement

Un retour à ce qu'on appellerait la vraie vie, enfin la plus courante en tout cas. Celle que j'ai décidée, un peu. A l'intérieur de celle-ci il y a lui, celui que j'ai choisi et qui met sa main dans la mienne dès qu'il le faut. Pour lui c'est peut-être un peu beaucoup tout ça: mes casseroles, les siennes, et la vie qui se fracasse de son côté aussi. Lui n'a pas les mots dans des cahiers, ceux qu'on prononce face à quelqu'un dont les recueillir est le métier. Alors à la place il est malade, il se tient le ventre en disant c'est comme-ci quelque chose ne passait pas. Il est parlant quand même, ce monsieur. 

D'autres retrouvailles, avec le métier-passe-temps-passion. Ça sent la fin, l'après. On me parle de kermesses et de voyages de fin d'année. Ça me rappelle le chemin de l'école en nu-pieds blanc et doré, ceux auxquels j'avais eu droit -et qui changeaient des sacro-saints bleu marine-, parce que j'avais réussi le test pour entrer en école internationale. Après on avait appris que les enfants dont un des deux parents était anglophone était de facto admis, mais je les avais quand même sûrement mérité ces nu-pieds. 

Il n'y a pas de vraie fin il y a seulement l'après. Il faudrait en décider la nature. On avait dit loin, on avait dit Berlin, mais moi maintenant je trouve ça trop loin justement. Est-ce qu'on peut vraiment être loin si sa tête est ailleurs? Si elle est auprès de quelqu'un qui est trop fragile pour être laissé seul? Alors ça se parle, ça s'argumente, et ça sonne trop beau pour être vrai qu'il comprenne aussi bien les choses. L'important c'est de faire à deux, crois-je avoir compris. Je suis d'accord, et je me sens toute auréolée que quelqu'un pense ça à mon sujet.

Frivolous tonight


D'où l'on marche sous la pluie sans que ce soit le cadet de ses soucis 

De loin, cette silhouette en queue de pie et pantalon rouge. Le seul de l'hôpital, sûrement, et peut être le seul de ma vie. Quand on est si rare, c'est forcément plus dur de vivre. A moins qu'il ne m'ait appris le contraire. Je saurai, je le sais, je ne suis pas pressée, on échange encore sans urgence. Il me permet d'être son témoin en tout cas, dans cette bulle qui n'attend que l'aiguille qui la piquera pour imploser. Mais bulle quand même, des mots, des mailles, oui je me répète. 

Je croise son psychanalyste, dont j'entends le nom depuis toujours. Il n'est pas de ceux qui intimident, et n'a pas de manteau de fourrure à la Lacan, soulagement. Il me dit "je vous ai entendue arriver il y a 26 ans, vous savez, ça fait 30 ans que je parle avec votre père". J'ai été parlée chez lui, et là c'est moi qui lui parle de symptômes, d'enfants entravés, et de co-construction. J'ai pris la parole, cette phrase généralement vraie à présent. 

En rentrant je mets le chauffage à fond, au moins j'ai une vraie raison d'étouffer. Les chattes sont ravies et c'en serait contagieux. Je regarde autour de moi, je m'en veux de vouloir tellement photographier tout ce que je vois, je m'en veux de vouloir accumuler les images mentales. Derrière un photomaton sur son bureau est écrit "Who's a pretty boy then? With a shave - almost human". Almost human et bien plus, céleste. 


On est pas tous passé par là



Journée compte triple

La baffe du réveil. Elle ne s'amplifie pas tant que ça, mais cette récurrence m'anesthésie. J'ai pourtant essayé de grappiller du rab à l'absence de tracas que le sommeil permet. Mais les chimères sont là pour disparaître. Puis les gestes en mode automatique, salvatrice mémoire procédurale qui sait encore tout faire, même quand tout est en vrac. Les chattes, le thé qui refroidit sans que je prenne la peine de le boire, les aller-retour entre les étages, parce que quitte à s'épuiser... Les oranges que je presse, transvaser dans une bouteille et prendre la voiture pour la première fois de la journée. 

Assises dans l'herbe, un pique nique de plus avec l'amie d'enfance. Galvanisée d'air et de soleil, ça finira par me donner mal à la tête mais qu'importe, se sentir vivante quel que soit le moyen. Je ressens et surtout je goûte le bonheur d'être heureuse pour quelqu'un, d'avoir le privilège d'être le témoin des choses douces qui se passent dans sa vie. Chaque jour qui ne me voit pas m'aigrir est une victoire. Les mailles et les mots, cocktail si récurrent d'en ce moment, de toujours finalement. 

Quelques heures avant de tout recommencer de la même façon, il faudrait que je me fasse quelque chose, que je réexiste un tout petit peu pour moi. Mais bien sûr que ma tête est dans cette chambre numérotée, bien sûr qu'elle est dans ce corps attrapé, dans cette fenêtre qui ne donne pas sur un ailleurs. Alors les mains s'affairent, encore, parce que là je ne prends pas trop de risques. Des betteraves, un avocat et du hareng, manger joli c'est déjà rester soi-même. Un gâteau aussi, pour moi, pour lui, pour pouvoir le raconter aux copines. T'as vu, je suis toujours moi, ne fuyez pas

Ecorchée, un peu



La vie qui fait l'effet d'une petite peau qu'on tripote autour des ongles 

Ça raccroche, ça picote, et pourtant on y revient toujours

J'ai l'impression d'être à deux doigts de découvrir le précipice qui m'attend, là, tapi sous mes pieds. De découvrir que ma vie est tout sauf tracée, sûre et prévue. Est-ce qu'elle est vraie cette impression que je peux tout éclater en quelques mots?  La maison, les enfants, le travail, tout ça on dirait que ça n'existera pas, que je n'étais pas génétiquement programmée pour ça mais pourtant j'en ai pas encore fait le deuil. Je n'ai pas fait le deuil du confortable, du rassurant, du coton qui pourrait m'entourer et me calfeutrer contre les mauvais rêves.

Je regarde les yeux écarquillés la vidéo de Stromae Formidable, elle me donne envie de Bruxelles, de dire un peu trop fort ce qui ne va pas. A côté j'ai ma tartine de pain complet à la confiture de framboises, et un thé de Noël, parce que le plaisir compte plus que l'anachronisme. Il va bien falloir que la journée commence, mais les entre-deux, c'est encore que ce que je sais vivre de mieux. 

Réclamer



En ce moment la vie et la mort s'entrechoquent douloureusement

Il y a les choses que je ne veux pas savoir, que je ne peux pas imaginer, tapies en lui,en ce jeune vieil homme, quand je le vois. Elles sont sûrement là, pourtant. Un rendez-vous est pris avec le médecin, c'est sûrement ce qu'on fait dans ces cas là. C'est trop inédit pour que je puisse faire ce qui est approprié, mais je tâtonne. 

La vie plus intense, pour contrarier ces funestes pensées. Toutes les fleurs que je croise semblent sur le point d'éclore. Les retrouvailles avec l'aimé laissé loin, aussi. On savoure l'avidité, on se presse, et son corps me semble tellement en vie, je voudrais qu'il partage cette dose vitale avec moi. 

La vie que j'imagine un peu en moi, aussi. Pendant deux jours mon corps m'a fait croire que c'était peut-être le cas, et puis non. Angoisse/ allégresse/ bouffée d'avenir/ déception. Mais angoisse surtout, oui, qu'aurait-il dit? J'anticipe un refus, un mais tu vois bien que c'est pas possible, mais peut-être suis-je pessimiste. Ce n'est pourtant pas le moment d'ajouter ça à la liste de mes traits de caractère. 

Je veux qu'on me souffle courage, tout ira bien, la vie est là

5 souvenirs


J'aime l'idée de commencer par le passé

Une fois, il faisait gris et mouillé mais je me sentais tout de même submergée par le bleu, et j'ai pratiquement vu un phoque, à St Andrews. En tout cas, l'émotion fut la même qui si ça avait été vrai, et je crois que parfois c'est ce qu'il y a à l'intérieur qui est plus important. 

Lors de mon dernier anniversaire, il a fallu que je me cache dans un coin du salon, comme une petite fille pas très sage. Mais c'était le temps qu'il allume les bougies. Je l'ai entendu farfouiller et arranger les cadeaux, et je n'ai même pas triché en me retournant. Et puis j'ai entendu "ça y est!", et en tendant l'oreille, on entendait même nos sourires se répondre. 

Je me souviens des pérégrinations dans des villes inconnues, lorsque je passais des concours. Il était difficile de ne pas s'y projeter, et c'était mi-agréable mi-torturant de se demander quelles nouvelles habitudes je prendrais si je m'y installais. C'est toujours une drôle de sensation, de l'inconnu au familier, ça peut se faire si vite, en se décalant si peu. 

Mamoushka, j'ai un bouquet, de ... et de ... , te le donnerai... en fait je me souviens surtout de la mélodie, mais plus des paroles de cette chanson que me chantait ma mère, agenouillée à côté de mon lit. C'était ma préférée, et elle venait toujours en dernier. 

L'émancipation du premier grand trajet en voiture toute seule. Se faire un peu peur parce que sans regarder j'étais à 150 sur l'autoroute. Mais le plaisir de commencer à envisager que tout était possible, et que la liberté se cachait dans chacun de mes gestes, alors.