Je me promène beaucoup. Je change de chemin, j'essaie telle ou telle autre rue, je suis encore un peu surprise d'arriver au bon endroit. Je croise des gens avec des plans, plein, mais on ne me demande jamais le chemin. Peut-être que je n'ai pas encore l'air tout à fait d'être ici. En même temps je n'y rencontre que des gens de passage. 

Un matin, en faisant de la paperasse-de-travail, j'écoute un podcast sur la tyrannie du bonheur. J'ai l'impression de ne rien comprendre, ne rien entendre, les mots sont posés les uns à la suite des autres et ne veulent rien dire. J'en ingurgite beaucoup de cette façon en ce moment, ils sont là, ils se distilleront peut-être. Je guette un peu leur effet j'avoue. 

Un après-midi nuit, je rentre un peu chafouine, j'ai des comptes-rendus à écrire, des difficiles qui me taraudent juste comme il faut. Finalement on regardera son film fétiche de quand il était petit et encore plus roux. Un crochet à la main, ça faisait longtemps. Plus tard, bien plus tard, on me retrouvera dans la cuisine en train de tout changer de place. Un peu plus et je rangeais mes thés par ordre alphabétique. 

Sinon je suis partie de chez le psy en oubliant de payer, c'est grave docteur? 

C'était 48h, pas forcément à tuer, mais à vivre au moins, comme un passage obligé. Pour avoir l'après il fallait vivre ça. Un début de vacances aussi, sans liste qui guiderait mes pas -pendant quelques heures au moins- et sans trop de souhaits non plus. Un peu hébétée, peut-être.

Je me suis réveillée en croyant que c'était l'aube, parce que la lumière était tout éteinte. Le chien s'est secoué dès qu'il a entendu mes yeux s'ouvrir (mais comment fait-il??), et alors j'ai eu la curiosité d'aller voir l'heure. Une heure d'entre-deux, trop tard pour un jour de travail, trop tôt pour un jour de vacances, mais ça m'allait bien, poisson entre deux eaux. 

J'avais décidé que la journée du 24 serait assez inoffensive. Ce fut paperasses, courses et vétérinaire, le rattrapage de tout ce qui n'avait pas pu être fait avant en somme. Sous le coude j'avais éventuellement un passage en ville pour qu'il ait quelque chose sous le sapin quand même, mais je n'ai pas trouvé le courage finalement. Je me suis autorisée à être un peu à contretemps, pour une fois. On avait un menu griffonné sur un post-it, et à 19h nous nous y sommes mis. La bûche, puis la chicken pie, les purées, c'était un peu désordonné. Un paquet de chips plus tard tout était soit au four, soit au frais.

Tu crois qu'il faut que je prenne une douche? Bon je me change, mais à moitié seulement. Finalement un fier pompon se dressait sur ma tête et je mis même quelques paillettes dans mon cou. 

Le 25, j'aurais quand même bien voulu que tout ça soit derrière nous. Dans la rue les gens allaient, tenant précautionneusement des assiettes dorées, il y avait encore des paquets à ouvrir dans leurs coffres. J'ai marché en prétendant que toutes les maisons étaient vides, que c'étaient moi et la liberté dans mes pas les chanceux. De cette journée j'ai aimé la pie encore meilleure réchauffée. 


On est sorti un peu à contre-temps-contre-courant, dans l'après-midi, pour manger des pistolets (avancement dans la belgitude: +1). Les magasins étaient ouverts et les gens pressés, mais nous on s'est baladé dans un parc et on avait les horaires du cinéma dans la poche. Après on a écouté de belles voix lire de beaux textes en découpant des moufles et des théières dans des pâtes aux odeurs d'orange et de cacao. Un peu de l'avent a enfin commencé à se faire une petite place, sur la pointe des pieds. 

Mercredi j'avais cet entretien, c'est vrai, mais l'excitation est retombée comme un soufflé. Tout cela a commencé par un questionnaire sur lequel il s'agissait de cocher des "j'aime/j'aime pas", ça m'a paru louche. Fallait-il cocher j'aime pour "aider les autres"? Et pour les épineux "perdre de l'argent", "faire des taches ingrates", "avoir toujours raison"? Je ne sais pas si je voulais vraiment qu'on se fasse une idée de moi de cette façon. Je suis sortie d'un long entretien un peu monologue face à trois personnes, dont deux ne m'ont jamais regardé dans les yeux, en me disant que j'avais peut-être le droit de décider que ce n'était pas là que j'avais envie d'envisager la suite. C'était plutôt bien de choisir de ne pas avoir à faire quelque chose qui ne me disait trop rien, même si c'est en rougissant que j'ai remarqué que la sensation m'était assez inédite. 

Demain soir, ma respiration pourra enfin se faire plus ample, l'agenda pourra rester quelques jours dans le sac, (si je résiste…) et ce pull marine promis pour le 25 devra vraiment avancer. 

Ps: Je me languis follement d'une tasse de Rouge d'automne, et pas d'échoppe Mariage Frères ici, quelqu'un aurait-il envie d'un peu de thé de Bruxelles au délicieux garanti en échange?


17 bisous sur le pied gauche/ Je faisais de mon mieux pour la rassurer, mais en réalité j'étais terrorisée

Vendredi soir, on tripote de la plasticine qui vaut des uns, on prononce "acklaboumchlak" en se bouchant les oreilles, on m'apporte des fleurs et des chocolats pour Noël et c'est très touchant.

Les gens m'envoient des messages de vacances, de Noël. Ça vrombit, un peu, ça grossit, ma différence,  mon impression d'être étrangère a tout ce qui préoccupe les gens en ce moment et j'ai peur du paroxysme.
Être dans une petite gare de campagne, toujours ce sentiment, et même qu'il commence à y faire un peu froid.

J'ai envie d'un croque monsieur vert à l'avocat et au pesto. On n'a pas du faire les courses -si ce n'est au night-shop du coin- depuis bien un mois. C'est la décroissance, faute de temps (et d'envie!). Puis, d'une rébellion un peu adolescente je me dis, à quoi bon… 
Demain il y aura une longue marche dans la nuit, ça devient ma nouvelle marotte, le froid aux joues et les histoires de fantômes.

Vendredi nuit, une soirée laborieuse, des papiers, des chiffres à aligner, des questions notées sur un coin de feuille, une matinée avec les mutuelles à prévoir… c'est le statut ô combien ironique d'indépendante qui veut ça. Pour dire qu'il y a la vie, aussi, un peu, même si ma robotisation est en bonne voie, je pars au lit l'ordi et les aiguilles sous le bras. Le nouveau tricot, une histoire un peu ambitieuse peut-être, mais avec un fil pailleté qui se nomme "mon prince charmant", et les tout nouveaux joujoux, des aiguilles circulaires. Je regarde "Bloody daughter", un documentaire tellement touchant sur Martha Argerich, par sa fille. Je regarde cette famille évoluer, je regarde ça comme un objet étranger, ces discussions, ces échanges.

Ça fait si longtemps que je ne me suis pas vernis les ongles. 



Je vide des pots, des tubes, des flacons. 
Je porte et reporte, j'use jusqu'à la corde, ou j'en aurais envie en tout cas. 
C'est comme si je préparais un grand voyage et qu'il fallait que j'y parte légère. 

J'ai écrit des cartes de vœux, jusque tard dans la nuit, il faut quand même des preuves que c'est Noël. 

J'ai une liste de choses auxquelles ne pas penser, du thé "l'attrape coeur" parce que je suis vernie par certains aspects. 

Et le 23 au soir j'aurai à nouveau l'occasion de refaire surface, si l'envie m'en prend, le réveil ne sonnera plus pendant quelques jours, et la lancinante peur de mal faire mon boulot pourra faire un pas en arrière. 

J'y suis presque. 


Tu as combien de uns dans 40?/ All I want for Christmas is youuuu/ J'ai du bon paiiiiin!/ Merci pour votre appel/ 

Petites scansions dans la journée, le vendredi c'est vraiment le pompon. C'est presque une journée qui n'en n'est pas une, tant je n'existe plus que pour que "19h31" s'affichent sur l'écran et daignent enfin me signifier que je suis en week-end. Je me demande un peu comment ce sera, en janvier, car je vais travailler le samedi, et alors quelle idée me fera tenir? 

Mercredi matin, demain matin, schlakboumchic, j'ai un rendez-vous qui me paraît bien important, pour du travail pour l'après, quand ce remplacement-haletant sera fini. Plus j'y pense et plus ça me plairait, alors nous verrons et croiseronscroiseronscroiserons...

Ce matin Noir désir à la radio et j'ai eu une espèce de bouffée d'envie de me retrouver dans une petite ville, même une à la Depardon ça m'aurait été. De la province, du brouillard, tutoyer la boulangère et le directeur de l'école, et de temps en temps guetter le bibliobus. Un fantasme français, pour celle qui n'est pas d'ici, et qui ne sera plus de là bas non plus un jour... Mais d'un coup donc j'en ai eu marre de ce qu'on peut me dire quand souvent j'ai à peine ouvert la bouche… Même si c'est peut être bien vrai qu'on râle un peu, qu'on est fort exigeant et tutti quanti, et que j'aimerais diluer un peu ma françaisité dans cette Belgique. 

Ce midi comme pique-nique j'avais de la soupe dans un pot de confiture. Cet après-midi, à tapoter entre deux quand je devrais rédiger des bilans je bois de l'english breakfast. Il a le goût de la dernière goutte volée dans le fond de la tasse de  mon père le dimanche matin. Il n'y pas longtemps j'ai commencé un carnet, un chacun, de toutes les choses dont je me rappelle d'eux, parce que j'ai si peur d'oublier, si vous saviez. 


Après tout ça, après les réjouissances, une théière de milky oolong et une assiette de petits gâteaux de Noël presque comme s'ils étaient tout chaud. Je devrai me mettre au travail, les comptes rendus à écrire, chercher comment aider cette dame bègue venue me voir en disant vous êtes mon dernier espoir, c'était ça ou… Trois petits points-froid dans le dos, et une demande grosse comme ça entre mes mains à bientraiter. 

Au lieu de ça, à la place de rédactions de formules de politesse au médecin conseil, de calculs d'écarts types et de percentiles, j'ai eu envie de dresser la liste des personne à qui je vais écrire cette année pour les fêtes. Et puis non en fait, les listes ça peut donner le tournis, dans un sens comme dans l'autre.

Une autre fois, dans la rue vide et ensoleillée, je grommelle quelque chose qui dit va, va, va. Ses yeux se font plus gris que bleus, il me dit mais maintenant on est une famille. Je suis un peu coite, et je décide de me laisser faire, peut-être un peu parce que j'aime trop quand ses yeux sont bleus. 

Le matin, et tous les matins pour un petit temps, mon rituel a un peu changé. Je me lève en sursaut, je lance la bouilloire, un coucou au chien. Et quand je suis enfin plus jour que nuit je cherche parmi les petits papiers pliés celui qui est marqué à la date d'aujourd'hui. Je souris, immanquablement, et je me trouve si vernie d'avoir été l'objet d'une telle attention. 



Jeudi soir, à bout de souffle. J'ai fait plein de rencontres inédites cette semaine. En sonnant chez cette dame tout à l'heure pour ma première rencontre avec quelqu'un dont la mémoire flanche, j'ai été surprise de ne pas avoir peur (de ne pas savoir assez, de mal faire, mal dire et tutti quanti). Mais en réalité j'avais juste tellement hâte de la rencontrer, qu'elle me raconte qui elle est, d'essayer de la comprendre quels que soient les mots qui sortent. Et quand les mots n'étaient plus là, on a eu nos mains pour rester en lien. En partant elle m'a dit on va se plaire, ça va être bien tout ça

Oh que oui! 

Je lui dis, et je le vois un peu à la façon d'une madame Irma croisée Cassandre, que ça se pourrait tout à fait que je devienne une espèce de vieille tante bizarre.

Cette femme là ne prendrait plus la peine de faire des teintures pour cacher ses cheveux blancs, elle aurait peut-être viré un peu beatnik sur les bords, et serait toujours chaudement emmitouflée. Elle bosserait comme une dingue, ou presque, et aurait fait mille et une formations, parce qu'elle aurait le temps, elle. Elle aurait peut-être son cabinet à elle, elle, avec des peintures sur les murs, qu'auraient fait ses patients autistes, bègues ou sourds, qui sait, elle s'y serait peut être mise aussi, comme on dit mochement dans le jargon. 

Elle aurait de nombreux filleul(e)s ou ce serait tout comme et peut-être bien qu'elle les gâterait un peu trop. Ils diraient d'elle qu'elle est un peu bizarre, eux aussi, mais que ses crumble et son carrot cake valent le détour. Et puis passer dans son cabinet, ce serait un peu un détour par la caverne d'Ali Baba. Elle s'y serait toujours vue y amener ses enfants-à-elle le samedi quand elle irait faire sa compta ou quelques compte-rendus.

Prodiguer les petites attentions dont elle aurait bénéficié petite, parce qu'une vie sans faire passer du tout c'est peut être trop triste et pas si supportable qu'elle voudrait le penser. La chanson de Mamouchka, le lait-fleur d'oranger, et puis deux ou trois choses de plus, là elle ne sait plus trop parce que le vide, le vide.  

On lui dirait sa chance, son absence de tracas, et elle aurait appris à ne plus sourire jaune amère. Ce serait peut-être vrai, elle se serait habituée à cette drôle de chance, et peut-être même qu'elle n'irait plus voir quelqu'un pour en parler et s'en convaincre. Elle aura trouvé le moyen de sublimer ça, tout son fatras, ira peut-être marcher en polaire avec d'autres loups solitaires, ceux qui font partie de la caste des presque cabossés, mais tout juste sauvés. 

Un peu effrontée elle aura un jour décidé de ne plus jamais pleurer. Elle repensera avec tendresse à la jeune fille qu'elle fut, elle se dira que c'est comme sa petite fille, c'est elle qu'elle a envie d'embrasser, de cajoler. Je crois qu'elle passera sa vie à tenter de la consoler. Et les ordonnances de réanimation, elle les suivra docilement. Le thé, la fumée, les milliers de mots avalés, les photos qui disent qu'il y a eu une autre vie, aussi. 

Trop de thé qui fait se lever la nuit, de ces nuits où chaque minute compte et où il ne faut surtout pas croiser le réveil des yeux, sous peine de ne pas s'endormir d'angoisser de ne pas assez dormir. L'antiproductivité du sommeil.

Il y a un midi où je rentre dans ma semaine folle, et ce midi là je lui annonçais fièrement que j'avais pris mon courage à deux, et presque quatre mains parce qu'il ne le sait pas mais il me fait un peu aussi cet effet là. Un rendez-vous avait été pris, j'allais peut-être me redresser un peu. On est allé se promener avec le chien, pointer du doigt les balcons où sont déjà les decos de Noël, mi-moqueurs mi-envieux (écrit la fille qui a déjà son sapin... Mais il n'est pas encore décoré, on attend un après-midi sablés-christmas carols pour ça). Parce que tout cela avait presque un goût de week-end volé à la semaine on est allé jusqu'à la petite place se prendre un paquet de frites. Celles qu'on ramène à la maison sont encore meilleures que celles mangées la nuit sur un banc, parce que je peux mettre du vinaigre de cidre dessus. Et qu'on a même le droit de boire du thé avec. 

Cet nuit j'ai enfin entrevu un peu de libération dans un de mes rêves. Je giflais une femme qui prenait les traits d'une personne connue, mais qui je crois se trouvait être quelqu'un d'autre, qui m'avait un peu muselée, dit que je n'avais pas le droit, moi, à tout ce à quoi elle était en train d'accéder. 

Un pas, un pas, un pas, même tout petits, ça fait trois pas.


une vie à refaire
anonyme, c'est une façon d'être libre
un jour je trouverai peut-être que ce fut un drôle de cadeau

un sapin pour l'odeur et le piquant
et dire qu'il faudra bien se réjouir pour quelque chose

j'espère que cette liberté obligatoire me permettra de dire non et de ne plus jamais me forcer à quoi que ce soit
je crois que mon premier non sera pour le noël "en famille", pas la mienne, cette année
je fantasme un tête à tête avec La vie de Brian et Amarcord, la toxique mais libératrice fumée, quelque chose de douillet à manger
et tant pis si des sanglots complètent le tableau 
mais ne pas avoir à faire semblant un soir de plus, ne pas me sentir tant ailleurs, entourée de mes gens là-pas-là

l'an dernier le 24 au matin j'avais appelé mon père en pleurs, parce que je n'avais pas envie de passer Noël dans une famille qui n'est pas la mienne comme c'était prévu. Il m'avait dit, mais n'y va pas, tu prends le chien, un bon bouquin et une bouteille de gin, et ça c'est Noël

je suis folle de penser à ça
ce n'est qu'un mauvais tour que me joue la vie


J'essaie

Le travail jusqu'à l'abrutissement, de celui qui ne se compte pas en heures ni en patients pour ne pas risquer tourner de l'œil 

J'essaie les mailles. Endroit, envers, la métaphore du nœud qui se défait, tout ça. Ça a ses limites mais c'est du plaisir immédiat, donc bon à prendre. 

J'essaie, je m'auto-prescris l'indifférence à la vie qui bat, donc, pour certains. Se faire une raison. Accepter de laisser sa place et de faire coucou aux trains qui passent. Et ce trop vite de toute façon. Le fatum. 
J'essaie. 

Les mars avec que du caramel dedans, ma mère aurait été folle et aurait dit ça donne mal au cœuuuur, avant d'en reprendre un. J'ai trouvé que ça donnait mal au cœur, mais je n'en ai pas repris un.

J'essaie de lui permettre d'avoir une place dans ce fatras. Les bras la nuit, les mots le jour. À partir de quel sanglot se dit-on c'est peine perdue? Et les histoires de chacun sa croix, tout ça. Je ne sais pas combien de temps ça peut durer, combien de temps ça peut d'endurer. 

Il y a ce numéro que je manque de composer tous les jours. Je sais qu'un jour je vais y arriver, et que je me dirai à la première minute où je serai dans le fauteuil que j'y suis bien, face à ce monsieur bienveillant qui me tutoie et que ça ne me choque même pas. Qu'une place quelque part, même si c'est payant et sur rendez-vous, c'est un bout de mon salut.

Mais le soir est toujours le soir. Les nuits toujours remplies d'images douloureuses. Et ces douleurs lancinantes creusent, creusent, creusent. Ça me scinde, fait tomber des morceaux. Je me demande comment je vais me retrouver. Quel sera le moyen et dans quel état je serai. 


Les joues rouges en finissant de rédiger un compte-rendu, me trompant autant de fois que j'ai du écrire le prénom de ce petit garçon polonais. Ça m'a rappelé les cours de philo quand jusqu'à la veille du bac j'étais infichue d'écrire Nietzsche correctement. Je n'ai plus su créer un raccourci pour que le nom s'écrive tout seul dans word, et je me suis dit que le temps des cours et du mémoire étaient devenus un peu loin maintenant… Pendant que je disséquais les sur et sous généralisations de ce petit monsieur et que j'essayais de dire avec les bons mots sa gène à dire comme il faut, comme il m'avait dit, un grand monsieur poussait des cris à propos d'un match regardé sur la télé française via internet. Pendant les pubs, alors qu'il allait couper le son, je lui ai dit non laisse! Et je me suis dit que la petite nostalgie d'étrangère pouvait se nicher dans de bien drôles recoins… 

Les joues rouges en rentrant dans le froid, un soir de semaine quelle folie, d'un thé-tisane-bière en douce compagnie. Il y avait les aiguilles à tricoter qui s'entrechoquaient dans mon sac, et un froid moelleux-piquant -selon les points de vue- qui me faisait penser qu'un jour ici il neigerait. J'ai pensé à mon amie des montagnes, et aux photos que je lui enverrai de notre jardinet-courette blanchi qui la feraient peut-être rire face à mon enthousiasme de petite joueuse. En rentrant je lui parlais de ce sentiment d'être un peu floue, un peu moins que les autres. Peut-être qu'un jour je saurai d'où il vient. J'ai quelques pièces du puzzle, mais les assembler correctement me semble être un travail de titan, et la force me manque un peu pour que je m'y attelle pour l'instant. 

Les joues rouges, encore, après les siestes grappillées au gré des premiers absents de l'hiver. Ces petits trous dans la semaine qui me permettent de le rejoindre dans la journée. Pour une heure ou moins, mais c'est pas grave c'est toujours ça de pris à la vie qui laisse un peu vidée et pantelante. Ces pauses impromptues c'est un avant goût des dimanches, ceux qui ne sont tracassés que par le choix du prochain thé et du film à regarder au lit, quand il fait assez nuit pour avoir le droit de se mettre en pyjama. 

Demain, la moitié de la semaine. Ouf! 

L'armure de moelleux est finie! 

Une razzia au magasin de thé hier, nous en sommes repartis parés de cafés qui sentent la truffe au chocolat noir pour lui, et des thés dont les noms mis bout à bout racontent une histoire mignonne. Je n'ai pas trouvé qu'il était trop tôt pour acheter du Royal Christmas, d'ailleurs ils installaient les décorations de Noël pendant que nous faisions nos emplettes. Nuit étoilée et Étoile du soir devraient faire leur boulot pour m'éviter des nuits telles que celle dont je me remets à peine, des histoires de fin du monde, et aussi un rêve dans lequel je regardais avec mon père un documentaire sur une famille dont l'un d'eux était malade, et mon père réalisait comme c'était dur, comme il fallait profiter d'une sieste ou d'une prise de sang du malade pour laisser les larmes couler. A la fin le malade mourait et mon père ne voulait pas y croire, il disait, mais y'a forcément une autre fin! Les nuits fatigantes, je ferai mieux de tricoter j'ai l'impression.

Hier on a commandé la laine qui se transformera en cadeau de Noël pour lui, un beau col roulé, et il a choisi marine comme coloris, j'ai l'impression que c'était une façon de me faire plaisir. 

Ce matin nous sommes allés nous chercher un vrai petit déjeuner, sans croissants certes, mais avec des brioches et quelque chose qui ressemble à une galette ardennaise, un truc de chez moi. On en a profité pour faire un tour de grand parc avec le chien, entre les coureurs et les poussettes, et on s'est trouvé tout à fait chez nous, pas touriste du tout. 

Des moules dans un restaurant. Quelque chose qui sent la violette dans mon verre, et en bonne compagnie. Classique, ou ça l'est devenu, mais je sens le rose-rouge-chaud me monter aux joues quand je me rends compte qu'à la table à côté de la nôtre se trouve une dame un peu plus âgée qu'alors, que j'ai connue petite car c'était la mère d'un copain de classe, puis ma prof de littérature étrangère, et à la fois une copine de chorale de ma mère. Oh je t'avais pas reconnue, tu as muri! qu'elle me dit. Moi je suis dans mes petits souliers alors que debout devant elle, entre les tables trop serrées, je lui dis que coucou, on se connait, et que cette bouffée qui me prouve que j'ai toujours existé depuis que je suis née me fait beaucoup de bien. Là dans ma ville maintenant familière, croiser les mains dans une casserole de moules quelqu'un qui m'a connue petite, puis moins, puis ado un peu bêtasse, puis là maintenant, pendant quelques minutes, presque femme et jeune, ça oui… du caramel mou à se mettre entre les dents. 

Ici les enfants, les parents, les instits, les autres logopèdes, bref tout le monde me présente et m'appelle Madame Clémence et je trouve ça assez horripilant. C'est d'un guindé, d'un hiérarchique inutile, alors j'essaie de convaincre que non, non, Clémence tout court ça ira. A la place où je suis temporairement, je suis un peu heurtée par le regard qu'on porte sur les enfants. Les mots sont parfois un peu durs, voire méprisants, et les gestes traduisent souvent le soulagement de ne pas appartenir au même monde. Moi je crois que l'essence de notre métier, et de beaucoup d'ailleurs, c'est la quête têtue pour trouver ce qui nous relie, ce qui fait qu'on est aussi humain l'un que l'autre, et qu'on va trouver un moyen de se le dire et de se le prouver. J'ai le goût un peu amer de risquer de passer pour la psychologisante de service, parce que non, moi je refuse de penser que ces enfants au service de qui je suis sont dégoûtants, ou ont un poil dans la main… Je ressens aussi un certain soulagement à être certaine  que mon entêtement à faire avec eux et pas contre eux ou devant eux, et à ne surtout pas leur montrer le chemin qui me semble être le bon est ce qu'il faut faire. Et d'accepter que de toute façon je ne peux faire autrement, parce que m'éloigner de ce chemin ce serait une sorte de maltraitance à mes yeux. J'aime ne pas vouloir mettre de l'eau dans mon vin sur ce sujet. Même si, parfois, c'est un peu coûteux d'avoir l'impression d'être un saumon qui remonte la rivière. 

La maison est vide et ça durera quelques jours. A nouveau ce sont nos respirations que nous goûtons. Un pyjama enfilé un peu tôt, un dîner de pain et de thé. J'ai envie de dire sans chichi tout le temps en ce moment, mais je ne sais pas si ça s'applique toujours bien. Demain il faudra que je travaille, que je rédige et que je m'applique, mais je réussirai peut-être quand même bien à finir ce gros pull. Je sais que les matins où je l'enfilerai, je me sentirai un peu protégée, armure molle qui me rappellera, si je trouve les choses un peu dures, que j'ai des endroits dans ma vie où me réfugier. 


Dans la soupe, hier soir, on trouve: de la roquette, quelques graines germées de radis, une demi-pomme, les deux tiers d'une courgette, cinq choux de Bruxelles,du cerfeuil, trois petites rattes. J'aime bien cette énumération qui fait un peu je suis allée au marché et j'ai ramené... J'adore ce jeu, et il ne veut jamais y jouer. Heureusement que pour certains patients c'est pas mal indiqué, alors je me rattrape avec eux. Super bonne qu'elle était donc, cette soupe, et verte à souhait. C'était la soupe de la dernière chance, avec que des légumes qui était au bord de la désuétude, voire avaient déjà un pied dedans (cf l'autre moitié de la pomme et le tiers moumou de la courgette).

Aujourd'hui c'est une veille de rentrée, la vraie, celle qui s'apparente à une longue ligne droite et me laissera sûrement un peu hébétée au soir des vacances de Noël. Je suis contente et plutôt tranquille, j'imagine ces rencontres tout en sachant que c'est peine perdue et que je serai surprise, qu'il faudra que je fasse table rase de ce que je sais. Il y aura des soirs replongée dans les cours et les notes, avec l'impression de ne rien savoir, d'être nulllle, des séances qui se termineront par un merci, des dessins pour Clémence (j'espère!). 

En attendant on va chérir les joues rouges que nous donneront une promenade même s'il vente, reprendre une part de ce gloubi au lait de coco et à la banane vraiment bon de bon, écouter des papous dans la tête, se demander ce que je vais faire de cette jolie laine couleur d'hiver au coin du feu, etc, etc, etc. 

Se dorloter en bonne et due forme, il faut.





Une autre nuit je lui dis On dirait que tu vis comme si tu allais mourir demain, je crois qu'il faut la nourrir déjà, la personne que tu seras dans 20 ans

C'est parfois si dur de vouloir vivre hors de l'approprié, de sortir des rails. Une amie très sur les rails me visite, et je suis chamboulée, j'ai honte d'envier cette partition déjà écrite et jouée parfaitement, de jalouser ce confort et cette tranquillité qui jalonnent une vie toute tracée.

Le lit d'ami est vide depuis ce matin et un petit soupir de soulagement a été poussé. Se retrouver un peu, s'ébrouer tant qu'on veut, et écouter à nouveau le silence... Et puis à nouveau guetter les prochaines visites, parce qu'entre les respirations c'est bien d'être plusieurs.

Couleur mer en colère


Comme dans une quête anthropologique, la nuit, une fois la lumière éteinte je lui demande tu te sens nul toi des fois? Une réponse un peu grommelée, je lui dis que moi je me sens en ce moment six pieds sous terre. Bien sûr que je voulais dire plus bas que terre, mais c'est encore plus savoureux avec ce beau lapsus. Donc en ce moment il s'agit de parler terre, d'être au dessous ou en dessous, de n'en avoir plus et de pleurer des racines, d'avoir cette lancinante impression qu'on pourrait me marcher dessus sans que le monde s'en trouve changé. 

J'ai un peu peur aussi de cette toile de fond qui m'accompagne. Comme un petit être presque insignifiant, mais qui me grignoterait de façon lancinante, alors que je crois que je peux encore vivre. L'obsédante sensation d'être si lésée, que je vais m'appauvrir encore et encore alors que le nombre de discussions que je ne partagerai pas avec eux, les parents, s'accroît. 

Un matin je me réveille sans que j'y sois forcée. J'ai encore les rêves de mauvaise mère/ mauvaise fille en tête, et je souhaite parfois tant quelques instants de répit dans ce combat que je semble mener contre la tranquillité. Il y a déjà une lumière humide dehors, et il ne fait pas tout à fait assez froid pour que j'aie à m'emmitoufler. La couche de feuilles dehors s'est encore épaissie,et j'ai hâte du moment où je me déciderai à passer un temps à tout ramasser, dans le froid et dans un gros pull, et le thé qui viendra après agir contre mes joues rouges. Je me prépare un petit coin devant la table jaune, parce que dans le salon dort un ami, et je m'y installe avec mes peintres scandinaves racontés, ma part de gâteau et une tasse assez grande pour ce genre de matin. 

Le goût du milky oolong/ du vegetable kurma/ du gâteau rustique au chocolat et aux pistaches/ d'un autre au curcuma et au citron/ d'un earl grey éthiopien

L'angoisse des papiers au travail/ du diplôme qui n'arrive pas/ de travailler bénévolement le temps que tout s'arranger/ de l'anonymat/ de la solitude

Mais, mais, mais j'aime prendre le métro la nuit, j'aime les amis sur le canapé, attendre les gens sur le pas de ma porte, en pyjama, faire des emballages cadeaux, penser à l'hiver et les joues roses, compter les mailles, sans cesse, et que de ces mains sortent quelque chose qui ne serait pas banal, pas bancal, once in a while  


Pour un projet que j'esquisse à peine, auquel je pourrai participer en 2014 on me demande un "texte personnel"... Première embûche, mais je n'écris pas moi! Est-ce que je pourrais parler d'autre chose que la vie, ma vie, un peu? Ça me donne quelques frissons rien que d'y penser. 

Hier soir j'ai pris de petites petites aiguilles pour commencer un tricot qui ira sûrement bien vite. Ce sont des aiguilles Merci en bambou, je me rappelle la belle journée durant laquelle je les ai achetées, un week-end de filles, un vrai, avec de la soupe et des gloussements. 

Je me mets en colère un peu stupidement en ce moment, comme un gamin qui découvrirait l'injustice. Lui me dit d'oublier les tarés (sic) mais moi je me sens frustrée d'avoir à toujours laisser faire, laisser passer/couler, oublier, faire semblant de. J'ai envie de dire aux gens mais là quand même vous êtes gonflés! Injustes! Malpolis! J'ai rêvé que je faisais la liste des raisons qui justifiaient ma rupture à mon ex, ce que je n'ai jamais pu lui dire, et que pour me faire taire il me cassait une bouteille en verre sur la tête. Je me sens un peu comme ça, je crois, un peu sonnée d'avoir à toujours rentrer en dedans ce que j'aurais envie de faire sortir. 

Ce matin sur le chemin j'ai repensé aux courses faites la veille du jour où je l'ai invité à manger pour la première fois, mon excitation dans les rayons, en prendre dix fois trop de tout, on ne sait jamais... Et j'avais bien fait puisqu'il n'est jamais reparti! Ce que j'avais raconté à la caissière, incapable de tenir ma langue que j'étais... C'était vraiment un début en fanfare. Vendredi c'est son anniversaire... la fête, encore!


Le gâteau pavot-violette très bon
Les retrouvailles fort émouvantes
Le champagne chouette

J'ai de jolies fleurs sur ma table maintenant
Mon anglais s'est un peu fait la malle et est plutôt bancal maintenant
On a marché dans la nuit et ça aurait pu être n'importe quelle autre ville 
Dans la rue ce matin un homme qui jouait de l'orgue de barbarie 

Couleur de miel et de tisane


Dans ma marmite automnale... Du tapioca au caramel ramené de Bretagne, tous les matins cette semaine, accompagné du thé à l'amande et à la rose qui sent si bon que j'aurais presque envie d'en faire un pot pourri (mais QUI fait encore des pots pourris?). Avec ma rentrée qui s'est annoncée mi-octobre cette année -première fois que c'est ainsi, je vais à peine commencer que ce sera noël, et ici on a l'air d'être partisan de St Nicolas en plus, certains enfants m'en parlent déjà!- je suis super nostalgique de la Bretagne. Je veux sentir l'eau salée, sentir le crouitchcrouitch du sable et avoir les cheveux dans les yeux à cause du vent. Enfin ça, c'est possible ici aussi. D'ailleurs ça me fait penser que cette nuit j'ai rêvé qu'une immense vague amenait plein de crabes morts (ohlala!) sur une plage où je me sentais super maligne d'être, parce que tout le monde croyait qu'il faisait froid et moche alors que non non sur cette plage il faisait beau et chaud. Fou tout ça! 

Alors la rentrée, ohlala bis! Je ne savais pas que j'avais si hâte, mais en fait si. Ce métier c'est un peu mon âme soeur, je ne vois pas comment dire autrement à quel point j'aime m'y jeter. Bon il y a eu de quoi me faire plisser le nez, vous vous souvenez de cette histoire d'équivalence de mon diplôme français? C'est encore d'actualité, même si j'ose espérer que chaque jour me rapproche d'un point final. Puis d'autres petites choses qui m'ont un peu choquée sur ce qui serait "bien faire" ici. Je trouverai sûrement un modus vivendi et une façon de faire les choses à ma sauce, nous verrons ça. Mais en attendant, on s'apprivoise, on se dit comment tu penses, tu dis, tu écris? 

Ce week-end fera boumboum, aujourd'hui j'ai une formation à laquelle j'ai hâte d'être, après je file file file pour rentrer, mettre le glaçage sur le gâteau pavot-violette, pour ce soir... Ma famille (un morceau au moins!) d'écosse vient bruxelliser pour quelques jours. Je suis ravie! 



Toute liquidation d'un passé est plus ou moins douloureuse car on y laisse une partie de soi même 
(Balthus, Correspondance amoureuse)

Dimanche on visite une belle maison, encore. Je me demande ce que ça fait d'habiter dans un endroit qui existe tellement indépendamment de soi, je trouve que ça fait sentir très insignifiant, de passage, en quelque sorte. Je me suis dit que je n'avais pas assez envie de laisser une trace, tangible je veux dire, pour que ce soit quelque chose qui me meuve, toutes ces histoires de belles maisons, de patrimoine pourrait-on dire. Ça me plairait beaucoup beaucoup plus de laisser une petite trace, une onde de choc qui ne ferait pas de mal, chez les gens que je croiserai. 

Dimanche matin, encore, dans ce si agréable quartier ici, nous sommes partis au marché sous la pluie. Il y avait beaucoup de chiens tremblants, des tout petits sursautants, et des sortes d'ours aussi. Après on a voulu aller boire un café qui nous aurait séché dans ce café à la mode, enfin moi, parce que lui il s'en tamponne, et il était bondé de chez bondé. Des gens en gilet de fourrure, d'autres qui ne semblaient pas s'être changés de leur tenue de gala du samedi, des familles aux enfants mignons pull bleu Klein mi-bonpoint mi-c'est mami qui l'a fait, de ces familles aux airs un peu scandinaves. Ça faisait un peu Berlin tout ça. Bref,on a capitulé et trouvé qu'on n'était pas obligé d'en être, et on s'est retrouvé dans un rade tout à fait décati, mais dans le genre même pas fait exprès. Un vieux monsieur en culottes de velours et chaussettes montantes bleu marine lisait un journal en sirotant une hoegaarden rose, sur la table il avait posé son chapeau, très chic, avec une plume de faisan. Il avait de toutes petites lunettes rondes et de grandes moustaches à la Dali. Il m'a fait pensé à un aristocrate un peu déchu, à la Ludwig. 

Il a bu son café et moi un mauvais Lipton Yellow. Je n'aime pas ce thé qui me fait penser aux petits déjeuners des hôtels tristes, ceux dans lesquels on va parce qu'on y est obligé, sans plaisir. On a lu le journal, chacun un œil sur une page, c'était Le Monde. J'aime cette toute nouvelle connivence qui se crée, d'être tous les deux étrangers ici, ces bulles dans lesquelles on se faufile parfois, pour souffler de toute cette nouveauté. Le monde à une table de café, donc, le rattrapage de zappings sur l'ordi au lit, des papous dans la tête à la radio le dimanche... J'ai pesté sur les pas en arrière à propos des salles de shoot, et on a ri (jaune) sur les suspicions de fraude fiscale de Tapie. 

Aujourd'hui c'est lundi, j'avais mis mon réveil tôttôttôt. Aujourd'hui c'est l'anniversaire de papa. Les dates, tout ça, bof. Je n'ai pas besoin de ça pour y penser/être triste/etc. Mais c'est une piquante occasion de se souvenir comme il peut être enrageant que la personne ne soit plus là, parce que moi par exemple, je regrette tellement cette conversation qui n'aura pas lieu, sur ce que c'est d'avoir 60 ans, ce qu'il en pense, et tout ce qu'il m'aurait raconté de savoureux. Mais aujourd'hui c'est lundi et c'est aussi le jour où mes histoires de travailleuse ici commencent, alors je trouve que c'est un beau croisement d'évènements qui me souffle à l'oreille que tout ne s'arrête pas là. 

Fermez les guillemets


C'est la période de notre anniversaire, enfin pas le vrai, mais quand on est un petit couple les "demi" ça compte aussi. A Bruxelles, t'aurais imaginé ça? Avec les feuilles pas toutes mortes, les journées qui sentent les plaids à carreaux rouge et vert et les sachets de thé qui se vident les uns après les autres. J'aime bien la vie en condensée qu'on se permet de vivre l'un et l'autre. Un an et demi, mille ans trois quart, soixante dix sept ans, aussi, c'est comme on veut.

Ici les journées ressemblent à des expéditions. Enfin celles qui ne sont pas consacrées à se réchauffer dans la tanière, sur le canapé-radeau. Visiter un musée/ tester cette baraque à hotdogs/ racheter (encore et encore et encore) du thé. Il y a le petit bout de papier avec les arrêts de métro, parfois des noms de rue et des flèches. Parfois c'est juste un grigri au fond de la poche, parfois non et alors on se cherche des repères... Attends la  place brugmann elle est derrière là, on est déjà passé là tu te rappelles, c'est là où y'a la belle maison, mais QUELLE belle maison? 

Et puis là, c'est le dernier week-end avant que j'adopte un autre rythme pour quelques temps. Brrrrr! Je révise un peu, du coup, les âges et le nom des niveaux de classe, ici.  Je fouille dans les recoins du site de la sécu d'ici en vue d'être sûre d'avoir compris comment ça fonctionnait, je repense à ce que j'ai fait l'an dernier, ce que j'aimerais qui soit pareil, et ce qu'il me faudrait éviter. Ce sera différent, un peu, il va juste falloir que je trouve comment m'y reconnaître. C'est pour ça qu'on est venu, aussi. 


Je crois que tout va s'arranger
Si arrive ce qu'il me semble ardemment désirer 
Mais ce ne serait peut être que de nouvelles occasions 
De rencontrer mon indécrottable solitude 
J'ai pour héritage un funeste destin
Et mon mirage est ce bancal dessein

J'ai rejoint depuis quelques jours, depuis celui du point final peut-être bien, la fille que j'étais et j'avais abandonnée pour me perdre auprès de ce garçon, il y a de ça tout pile dix ans. Je me souviens qu'elle se sentait bien seule et ne faisait pas trop vagues. Je l'avais laissée en plan, tout occupée que j'étais à faire office de proie parfaite pour ce sinistre garçon. Je suis surprise de la retrouver presque intacte, et j'ai un peu l'impression d'avoir le choix du chemin à prendre avec elle. La prendre sous mon bras, mais pour cela il me faudrait la tirer avec un peu de conviction. Ou la rejoindre, en apnée un peu. 

Les sensations physiques sont les mêmes qu'alors. Allongée dans le noir la nuit j'attends en connaisseuse l'irradiation du nombril jusqu'au cou, par vagues. Encore une fois, encore un remous. L'angoisse qui n'est soulagée que par les chemins crées par les petits ruisseaux d'eau salée, qui font comme des courants d'air quand ils passent derrière les oreilles et agrandissent une tâche plus sombre sur le haut de ma chemise de nuit. Pas tous les soirs, mais quand ça arrive c'est si familier que ça semble provenir d'une source qui ne se tarirait jamais. 

Je subis l'insoutenable inutilité de l'être. J'ai perdu les yeux qui me voyaient le plus justement. En plus de cette personne qui était plus convaincue que moi que je saurais être libre. Alors sans cela, j'ai un peu l'impression que je suis condamnée à subir. 

Autour de ces moments entre crochets, durant lesquels aucun autre quotidien ne semble possible, il y a le reste. Le reste-tangible, comme de petits cœurs palpitants semés sur mon chemin. On part vagabonder au musée Magritte, je regarde la couleur et le poèmes, on se fait coucou à travers la vitre. C'est toujours doux de singer une re-rencontre. Toujours des gâteaux à la courge, parfois avec de l'ananas dedans, parfois de la noix de coco. Le coiffeur tellement belge (soit -ma définition du moment- enveloppant et un peu chahutant- parce que les belges semblent préférer les filles aux joues rosés "il faudra t'habituer, et puis comment tu dis déjà...?" Et je ne cesse de gagner des cours de prononciation), donc ce coiffeur à la radio brésilienne qui refuse de me refaire ma frange, "j'ai l'impression que c'en est fini pour toi de te cacher", et qui me met les larmes aux yeux en me disant si simplement qu'on est celle que l'on est, "même si, je sais, jeune fille". 

Vaille que vaille


Il y a un soir où nous sommes rentrés à pieds d'avoir été mangé des pizzas. On nous les disait napolitaines, en fait pas trop, mais ça n'était pas si mauvais. Et j'ai gagné un cours de diction avec le patron alors... J'en ai profité, pour une fois que c'était dans ce sens. Moi je n'avais pas bu de vin, ni de bières avant pendant le sacro-saint apéro, alors j'étais un peu devant, pendant que ça marchait en levant la tête derrière moi. Il m'a semblé entendre une chanson du grand Jojo, mais je me suis dit que c'était un peu cliché. Bien que tout de même vraisemblable. 

J'ai pu traîner un peu devant la cathédrale, celle qui donne mal au cou, et dans ce petit square sur le chemin, qui me fait croire quelques instants que je suis en France. Enfin à Besançon plus précisément, la lumière de nuit un peu jaune, et les immeubles qui se regardent. 

D'autres fois, pas longtemps après, j'ai assemblé un pull dans le mauvais sens, mais ça n'était pas du tout du à quelque problème de logique, seulement parce que le karma était mauvais. En finissant de tricoter les manches je devise en moi-même sur les épouvantails, j'ai hâte que la vie-tangible ne laisse plus de place aux images trompeuses et je me mords les doigts d'y croire trop souvent, à ces échanges qui n'en sont même pas parfois.  

Je lis un gros livre, et je viens de découvrir à plus de la moitié, qu'il est finalement très bien conçu et écrit. Je retourne au début pour vérifier des passages, et j'aime bien voir que j'ai été amenée tout doucement à ce qui se passe maintenant. J'aime ces livres qui nous assoient de force et nous laissent contempler le spectacle. Je suis plutôt soulagée de passer du temps en bonne compagnie, et maintenant ça m'embête que la fin arrive bientôt. 

Aujourd'hui j'aurai pu remplir mon carnet-des-gens-rencontrés qui n'existe pas encore mais qui deviendra bientôt indispensable. J'y aurais noté cet homme qui me raconte le mariage de son fils à Las Vegas et là où je devrai habiter à Bruxelles quand j'aurai des enfants, ce chauffagiste consciencieux et ce voisin à la voix de fumeur, que je n'aurai pas du tout imaginé avec cette voix là. En fait si je poussais le vice il faudrait que j'aie aussi un carnet de voix. Ça m'aiguiserait drôlement les oreilles et ce serait super intriguant pour les gens qui mettraient la main dessus dans 200 ans. 

Nuit(s)



Jeudi soir c'était de celles qui n'en finissent, quand on sait que chaque instant nous rapproche du sommet du pas agréable qui arrivera, fatalement. J'ai pensé aux nuit d'avant les concours, à celles qui ont précédé les cérémonies des au-revoir, à la veille de ma soutenance, à toutes celles qui m'ont entendues penser "demain ça y est je le quitte!", même si le lendemain la peur me faisait souvent mentir. Jeudi soir, alors, je pensais "c'est la dernière fois que ce garçon me donne mal au ventre". 

Et puis vient toujours la douceur de la nuit d'après. L'apaisement-soulagement des choses pas faciles mais qui ne tuent pas. Vendredi soir, courbatus d'avoir porté ces meubles, ces meubles que mes parents ont chiné ensemble, d'autres sur lesquels à la craie est inscrit le nom de jeune fille de mon arrière-grand -mère, émue d'avoir retrouvé mes peluches et ma maison belle époque playmobil, les passeports de mes parents, l'argenterie, les vases, et toutes ces choses qu'ils ont choisies, aimées, qui sont les témoins du fait qu'ils ont été là, des traces tangibles d'eux. Et les livres, les dizaines de cartons de livres griffonnés, signés, comme des carnets intimes presque. Le sentiment de justice un peu, tellement nécessaire face à cet homme qui me niait des pieds à la tête.

Oui je l'ai quitté, parce qu'il était de ceux pour qui c'était "lui ou moi", mais non il n'avait pas le droit de me spolier de mon héritage, que ce soit lui qui vive avec cette histoire là sous les yeux. Et encore moins maintenant. Ça a été écrit noir sur blanc après de longs (et coûteux de mon côté, avocat oblige) échanges de courriers, parce qu'ils tergiversaient, demandaient des sous (sic) pour avoir fait office de garde-meuble et comme "dédommagement" (double sic), lui et sa mère ont été obligés de revenir à la raison que je leur avais fait perdre. Hier je suis allée rechercher mes affaires, et j'ai à présent l'autorisation d'oublier cette fille vulnérable qu'il a voulu faire de moi. Il a claqué la porte quand on a eu fini de déménager les affaires, et moi j'ai entendu un tonitruant clap de fin. 

Plat-du-jour


Aujourd'hui on part en France, alors on a mis le réveil. Je me suis levée, j'ai enfilé ma robe-de-chambre-armure, caressé le chien. C'était un de ces matins où le verre d'eau gazeuse précède le thé. J'ai lancé le lave-vaisselle, en me disant je lance un lave-vaisselle au réveil, dans quelle galaxie suis-je? Mais bon, cela fut fait. 
Après j'ai coupé un bout du gâteau breton à la framboise qu'on a ramené de Bretagne. Tous les matins, enfin depuis deux matins, je pense le terminer, et en fait il en reste toujours, c'est le gâteau sans fin. En même temps c'est hyper coriace ces gâteaux là. 

Aujourd'hui on part en France et quand on rentrera je serai un peu neuve je crois. Lavée tout du moins, et je me sentirai un peu moins mauvaise fille. Enfin j'espère. Ce sera pas rigolo, parce que je vais me prendre une bonne bourrasque de passé dans la tête, à recroiser ce passé pas si loin qui me souffle à l'oreille que je n'ai pas toujours été très forte. Mais je vais récupérer un bout de mon histoire, aussi. 

Puis il y aura une fête, des retrouvailles avec les amis et les chats des amis, un petit tour chez Monop, l'ouverture des colis arrivés en France, parce qu'ici ils ne livrent pas toujours. J'ai l'impression que maintenant qu'on habite ici, les retours auront toujours un goût de Noël, un peu. Des bras, des bonnes odeurs, et des cadeaux. 

Respiration après respiration


Normalement je n'aime pas trop les scones, je trouve ça un peu sec, mais ceux-ci, au potiron et à l'orange sont drôlement bons. C'est le retour des après-midi à britisher devant Downton qui m'a inspirée, et sûrement le mail de la famille de là-bas, d'outre-manche, qui dit qu'elle prendrait bien notre petite carte envoyée aux amis qui dit "venez nous voir à Bruxelles" au mot. 

Tant mieux, je crois qu'il n'est jamais trop tard pour avoir envie de tirer sur les petits fils qui dépassent. Moi ce qui me fait peur et ce qui fait que si je me laisse aller j'en veux aux gens de leur silence -et surtout à mes gens, enfin ceux qui partagent un bout d'histoire-, c'est que je crois que le plus gros drame quand on devient orphelin c'est qu'on est tout à coup drôlement plus anonyme. On fait un pas de plus vers l'insignifiance. Que les personnes pour qui j'avais cette place toute spéciale ne soient plus là, ça me rend un peu transparente... même si oui, lui et quelques autres, je sais. 

C'est tellement précieux du coup les gens qui me renvoient que j'existe quand même un peu, malgré les casseroles qui commencent à faire beaucoup de bruit derrière moi. Que j'existe et que ÇA existe aussi, que ce drame, et cet autre pas longtemps avant aient aussi une place, je crois que c'est drôlement important aussi. Les gens qui autorisent ça ne me forcent pas à enfiler un costume qui finit toujours par me gratter, à avoir à faire attention à ce que je dis alors que je passe déjà beaucoup de temps à essayer de ne pas pleurer et que ça fatigue pas mal. 

Le travail du deuil, un travail à temps si plein, si fatiguant, et si peu reconnu. 


L'automne, aujourd'hui pour de vrai, à 20h44 précisément me dit mon livre "Vivre à la campagne, 373 secrets et astuces". Je viens certes de m'installer à Bruxelles, mais je me renseigne pour plus tard on ne sait jamais. Et ça peut toujours être utile de savoir dépecer un lapin.

L'automne, le nez qui coule et la gorge-oursin ce matin au réveil. Je crois que c'est ces histoires de s'accointer avec des anglais insensibles au froid cette nuit. L'automne et la collection de courges dont on fait des soupes bien sûr, des risottos à l'épeautre, des gratins (aux pépins de courges que j'ai fait sécher et griller, après m'être résolue à ne pas essayer de faire pousser des courges dans le petit jardin, l'apprentissage de la sagesse ou le travail de toute une vie)... Mais aussi, d'un air un peu plus sceptique, le sien surtout, ce gâteau pâtisson-chocolat. C'est très très bon, moelleux et douillet comme un châle en mohair et le matin j'en fais des mouillettes à tremper dans le thé. C'est à faire en écoutant les pixies avec un chien qui ronflote dans un coin, pendant qu'il étend la lessive. Enfin c'était le contexte ici. 

J'ai trouvé la recette ici via pinterest, et je l'ai un peu modifiée. J'ai mélangé: 

200gr de pâtisson rapé 
220gr de farine 
140gr de sucre roux
80gr de pépites de chocolat noir
2 oeufs
10cl d'huile de noisette
8cl de lait
1/2 c.à.c de bicarbonate 
de la muscade, de la cannelle et un peu de gingembre (odeur de pain d'épices quand le gâteau cuit garantie)

ps: et Downton Abbey qui recommence ce soir sur à la télé british...uhuh vivement demain!