Je croise sur une photo le hashtag "fin de vie" et ça me donne envie de jeter internet dans la mare avec la grenouille qui n'en finit pas de grossir et ses têtards discrets. Dans la vraie vie W. plante des choux de Bruxelles et des romanesco pendant que je dénoyaute les kilos de cerises qu'on nous a données. Des petits sachets plein le congélateur, qui porteront cette odeur de j'y suis presque de fin d'année quand on les ressortira. Il n'y aura pas beaucoup de temps avant que je refasse cette recette à la purée de noisettes (en doublant la quantité de fruits et en ne mettant que 30gr de sucre en tout -de coco). 

Le petit gilet bleu avance, j'arrose le potager, la rhubarbe se plaît enfin. En rentrant de ma balade du soir dans le jardin je refais ce gâteau à la noix de coco merveilleux, avec de la farine de riz. Ça commence à sentir bon, toutes ces petites choses qui ont leur place dans ma journée, à côté des quelques heures au cabinet cet après-midi. François a avancé sur mon coin couture en haut, je le découvre avec joie en montant avec les garçons pour les histoires du soir. Tu vois que tu es bon pour les surprises! Le projet pour l'étrenner ce sera une salopette de marmouset. Odilon choisit son tissus, plein de lamas. Avec François on se lance un regard en coin qui dit un peu mon dieu la dégaine

Thé "joie de vivre", ce podcast Un été en Antarctique qui évade bien, un léger mal de gorge que j'aimerais ne pas avoir remarqué. Les garçons sont incouchables, lui pas là. Ça ne fais pas si longtemps que mes têtes à têtes ont le goût d'une fête, c'est toujours une surprise. Je me chuchote vous, ici? Le lendemain il finit de peindre et pendant ce temps, après un coup de fil en écosse et les à bientôt joyeux qui le terminent, je fais un clafoutis aux cerises et aux amandes. Pépin me dira plus tard mais moi je voulais un vrai dessert! On a plein de choses à dire pour la chose préférée du soir, autour de la bougie. Dans les bras on a encore un peu la journée de travaux à l'école hier, ranger, peindre, poncer, pendant que les enfants construisent dans l'immense bac à sable, et que Melchior dort dans le jardin d'enfants au milieu des rondins de bois. L'école 2ème maison, les saucisses le midi, le sirop de menthe maison sur les marches en fin de journée. 

Je travaille la porte ouverte. Je pleure entre 2 patients parce que ça continue, ça brûle et que je m'épuise à trouver le bon chemin pour que ça guérisse. Pour que je guérisse, je ne sais pas trop. Forcément le thé, forcément son écoute qui accueille mes hoquets, et même une poignée de copeaux de noix de coco. Quelques minutes après un haussement d'épaules chasse cette cape noire dans laquelle j'étais coincée et à nouveau ça peut reprendre sa petite place dans ma vie, un petit coin de mur quand la pièce est grande et les fenêtres grandes ouvertes. Et du basilic anisé sur le rebord de fenêtre. 










Le gâteau était à la farine de sarrasin. Pépin a léché le glaçage de sa part et est parti jouer, des histoires de manivelles de parasol, et la grenouille derrière qui se faisait chauffer au soleil. Le tous ensemble qu'on sait si bien faire. Quelques herbes en moins par ci par là, même quelques chardons, plus mue par un j'aimerais que par un je dois.

Pourriez vous me dire comment grandir? Ou est-ce ineffable comme une mélodie, ou une sorcellerie? (Emily Dickison)

C'est le dernier jour d'école. Dehors la rue n'est pas encore au soleil. J'écris les cartes qui tentent de dire merci, un merci qui témoignerait authentiquement de la joie qu'on ressent à avoir mis les deux pieds joints dans cet espace. Ni hors du temps, ni bulle fragile, authentiquement vivant. La vraie vie avec laquelle on tente de signer un pacte. 

Il me dit viens on le fait tout de suite, on prend l'agenda et un crayon et la vie se fait plus légère. Les semaines à venir avec du temps, avec le lit radeau, avec les plantes, avec des mailles et des jambes dorées. Je me suis un peu trahie, revenue à ce qui fait semblant d'être moi. Pas vraiment hors de l'eau et hoquetante. Les mains qui s'activent maladroitement, le petit vélo sans frein entre mes côtes, bien sûr la peau qui brûle et qui n'arrive pas à faire sortir encore... J'ai trahi ce tableau que j'avais peint, et les couleurs se sont ternies. Accroupie au dessus des futures mûres dans cette heure préférée, le jardin tout respirant après la journée, les oiseaux qui se rejoignent pour la nuit et le petit monde nocturne attendant son tour... je sens que ça peut exister à nouveau, que je ne suis pas loin, là dessous. Comme une ado sur une feuille à carreaux découpée je brouillonne la semaine dans laquelle la vie-vive aurait toute sa place. Là du temps pour pétrir, pour mailler, pour marcher, pour on le lit encore une fois autant que tu veux. 

Je finis un châle, un petit gilet et un béguin à pâquerettes. Bleu, d'une laine écossaise au nom d'un loch, des cadeaux en prenant du temps pour penser aux personnes à qui ils sont destinées. Merci encore, du lien encore, le petit monde qui se crée à coup de cerises ou pique-nique échangés, c'est quoi ton tableau préféré?

Dans le jardin on installe des tentes, des ballons (à pois!) et au dos d'une enveloppe froissée est écrit lime&matcha cheesecake, banana cake with poppyseed and elderflower icing, frangipane madeleine, des recettes de limonade et du salé (au cas où!). C'était  une merveilleuse journée, pour les 1 an de Melchior. Le soir, petit comité des plus doux, on est allé se promener le long du ruisseau, une épuisette à la main. Des écrevisses d'eau douce! Des écrevisses doudouces ?! Des verres de bière ou de jus de pomme presque compote à la main. Les Glasgow potato scones, le caramelized onions and goat cheese cornbread et la tarte aux épinards mangés sur les genoux, un bébé sur l'autre, souvent en tout cas. 

Je me coupe les cheveux toute seule, tu vois que je peux presque arrêter de travailler! Demain je préparerai la chambre d'amis, pour une dizaine de jours ouvrir la maison et partager ces petits temps qui nous font. Il faudra choisir le gâteau qu'on lui fera pour l'accueillir, démarmouser les museaux. Dire oui à de l'aide, un oui bras ouverts. L'été en pente douce comme une bannière. 










Je faisais mes petites sessions de sport du matin ou du soir, et des heures de compte-rendus en écoutant L'amie prodigieuse d'Elena Ferrante, c'était tellement bon d'être un peu ailleurs. Petite fille, adolescente, femme, entendre ce qui est familier mais qui était oublié, parce que je ne fais pas besoin de liens entre celles que je suis. Les joues rouges, un peu en pyjama. 

Plus tard au bureau j'accroche les dessins des enfants, les miens entre tous les passagers du bureau. Souvent ils sont sur un coin de tabouret, ou passent les séances dans la salle d'attente avec les frères ou soeurs qui attendent. Il va être fatigué ce soir, on est allé se promener jusqu'à l'église pendant la séance! Quelle chance cette ruche, les moments que ça nous offre, tel bonus de ce cabinet à la maison. Je prépare l'emploi du temps de la rentrée et je fais en sorte que ces temps partagés continuent, même si Pépin ira un peu plus au jardin d'enfants et qu'Odilon l'y rejoindra. Je cherche trop longtemps un modèle de châle pour remercier leur maîtresse à la fin de l'année. Bleu et jaune, la laine porte le nom d'un loch magnifique. Je suis très heureuse d'avoir laissé Pépin aller vers cet endroit à lui dont il avait tellement besoin. Il ne se laisse pas tout à fait voir encore, mais je crois bien que ce secret sera toujours un peu en lui. 

Une matinée de tête a tête avec mon un peu grand aux jambes et aux joues toutes rondes. On se promène main dans la main, on est allé chercher des œufs, à la pharmacie et à la boulangerie. Le chemin n’est pas assez long, je voudrais encore des brouettes de ses histoires ponctuées de je t’aime et de la comptine qu’on invente pour mettre nos pas à l’unisson. Ses petits cheveux de paille dans mon nez pendant notre câlin-sieste après en attendant le retour d’école de Pépin, François et Melchior partis le chercher. Je le sens sourire son dos contre moi. Moment brouette d’amour encore. 

Tout petit matin, on est quatre dans le lit, cinq dans la chambre et c'est beaucoup -tout ça-. Je me lève aussi doucement que je peux. La contrepartie-cadeau de ce temps étiré avant que ça ne commence pour de vrai, avant d'avoir besoin de savoir vraiment quel jour on est. Un petit temps je veux avant il faut. Je veux un très grand thé noir, un bol avec mon pain d'écureuil effrité, de la noix de coco séchée, des fraises, du beurre d'amandes et du lait de riz. Mains sur la tasse presque trop chaude je regarde dehors, c'est gris jaune. Le linge qu'on a oublié de rentrer. Des il faut s'immiscent dans cette intimité avec le vert du dehors. Deuxième théière, me masser les poignets avec de l'huile de prune et l'huile essentielle doudou (petitgrain bigaradier), pour ce midi emmener une part de moussaka et un yaourt maison à la purée d'amande. Pépites de je veux à étirer... 







Je dévore un livre en quelques jours, bien trop tard la nuit, dans un bain, et même quelques pages glanées pendant une fausse sieste. Odilon dormait pour de vrai lui, à côté de moi avec un air de bébé tout rond. Découvrir avec la maternité qu'on peut pleurer d'amour. J'entends comme ça en passant « je tricote mes trous » et elle penêtre tout de suite en moi comme un slogan, une bannière. Je finis un châle cadeau qui me rend bien heureuse, douillet à souhait, mais je n'arrive pas à trouver le temps (ou l'énergie, je ne sais plus qui vient en premier dans ma machine) de l'envoyer. Des semaines sans internet ou téléphone, pas grand chose ne manque mais ça alourdit encore un peu les démarches à droite à gauche, sentier de graviers qui crissent. Ça a continué à gratter, brûler. Je ne peux plus me voir, j'ai mal pour moi, toute rouge et boursouflée. Je teste un traitement, puis deux en vain. On va y arriver, on a plein d'autres possibilités 

Quelqu'un vient vivre un peu avec nous, mais ça n'est pas très fluide, on culpabilise et on s'agace. De quoi se gratter encore, mince. Il n'y a peut-être pas la place? On est déjà beaucoup, et moi j'ai l'impression de peser 3 vies. Je fais de la place pour aller à la piscine et d'un coup c'est très facile d'ajouter ces petites bulles inscrites en noir bien entourées à mon emploi du temps. On n'est pas nombreux et quand il y a du soleil l'eau est claire claire claire. 

Je passe entre plein de mains, plutôt assurées. Je les ressens lumineuses, toujours bienveillantes, surtout les grandes mains de cet homme à la chemise de flanelle. Je dis les yeux mouillés, je me sens encore plus bête parce que sur le papier ça va, et même en vrai en plus. Alors quoi? Je déteste m'entendre si régressée. Culpabilité, honte, nulle, et on recommence. Bloquée dans ces mots qui m'enterrent. Je ne veux même pas retourner chez le psy, sur cette chaise verte m'entendre utiliser les mêmes mots qu'il y a 10 ans, je m'exaspère d'avance. Une petite vie ne vaut peut-être pas toute cette peine. Ces efforts, ces cailloux positifs ou négatifs qui finissent de toutes façons dans le même sac.

Sur un trapèze de Bashung, hésiter entre deux mots dans un mail. J'ai glacé des cupcakes pendant une heure pour les portes ouvertes de l'école de Pépin, chocolate fudge icing. J'ai l'impression de faire du carrelage! C'est moi ça, debout. C'est moi ça? Debout? Les toujours qui m'assomment. Des clématites et des coeurs de boeuf. Les autoroutes de puzzle. Les entendre se renommer Petit Prince et Papa ours. Chasser le sucre. Un massage qu'on vole au temps. Aigre/doux/aigre/doux/aigre... Doux comme une nuque chaude d'amour, sous les petits cheveux blonds. 










On descendait vers le cimetiere de Highgate, ça serpentait et on tenait chacun un garçon par la main. On discutait de volonté, qu'est-ce que c'est et comment, comment ça s'exprimait ou pas en nous. Ça venait de notre discussion sur l'élitisme, quelques rues plus haut. Nos parcours si différents, mais les mots en commun quand même. L'amour, quoi. Les discussions thé-bière-canapé qu'on emmène partout. Nos vacances c'est toujours marcher au delà du raisonnable et manger. (Au delà du raisonnable bis, peut-être). Ce salon de thé à essayer forcément, ces fish&chips qui ont vraiment l'air de valoir le détour, et tout ce qu'on va pouvoir glaner comme joies sur le chemin. Les garçons ne savent peut-être pas que ça pourrait se vive autrement, on vit ces heures de crapahuter sans grincer. Notre vision de tribu fusionnelle qui vit tout ensemble, jamais eux et nous, mais nous tout court, alors on s'encourage et on se raconte les pattes qui nous mènent jusqu'au bout du monde si on veut. Tiens, volonté, encore. 

Fatigués sur un banc les mots ont un autre goût, le futile et l'important font le même poids. Ce dalmatien aux taches marron, Pépin sensible qui pique, ce détail oublié d'un passé glauque. Et ton père...? Il n'y a pas d'après, que du maintenant léger, ma vie comme un châle sur les épaules. Le jeu d'imaginer les vies d'ici, bien sûr. C'est facile de s'y fondre, un vieux monsieur nous parle des peintures de Turner du parlement en feu, on apprend des choses sur ce beau bull terrier (bien sûr), vous n'avez que des garçons? dit avec un accent de très loin. Il faudra tout emmener avec nous, ces portes violettes ou jaunes, les camélias rouges, le red velvet cake plus moelleux que le mien. On croise du muguet le long d'une cossue et de l'ail des ours dans un recoin du Heath. T'as vu, ils vendent des chips pour chien

On me réveille le matin, l'un, l'un ou encore l'autre. Would you like a glass of milk, chaton ? Mon thé, et c'est tout ce qu'il y a d'obligatoire. En tête à tête on fait un peu chacun de son côté. J'avais oublié que j'avais eu cette vie là, les petits matins "sans rien", même avant d'aller en cours à la fac ou à un baby-sitting. Pleins d'onglets ouverts, si je veux. J'avais oublié cette playlist sur deezer, celle que j'écoutais en boucle quand je cuisinais pour notre premier rendez-vous, celle du mémoire, celle de l'attente des copines qui venaient par le train (internet pas illimité dans notre campagne, oublié les deezer, youtube et les films en streaming qui mangent tout le forfait en 10 minutes! rha...). Encore un rang, si je veux. Encore un thé, si je veux. Un autre circuit serpentant, d'autres rues, les mêmes petites mains dans les nôtres. Je lui raconte comme c'est facile de se retrouver, ce petit saut en arrière pour saluer la fille un peu plus libre avec plein de temps dans ses mains, les épaules chargées que d'elle-même (et ça paraissait beaucoup, alors!). Ce sera à nouveau comme ça un jour tu crois? Mais ça n'est pas une question à poser à un garçon si pessimiste. Et puis l'instant présent et rien d'autre a-t'on dit. Ces jours ci il a un goût de clotted cream, trifle, chicken butter et de draps blancs, c'est encore plus facile.



C'était presque le moment c'est fini de la journée, de traviole sur le canapé, la carotte dans la main quand ça n'est pas plutôt ces mailles de futur pull bleu (c'est trop bleu comme bleu tu crois?). Puis Melchior a râlé alors j'y suis allée, les pas de souris, la tête qui se fait discrète et se penche. C'était une râlerie qui demandait des bras, je l'ai pris et on s'est installé sur le lit, la lumière des toilettes de l'entrée allumée et la porte entrebaillée. Juste assez de lumière pour voir sa main se promener sur mon pull plein de farine, voir ce petit pli au poignet que je caresse du bout du nuit. De l'autre main il caresse mon dos, son nez dans notre terrier. Je l'entends déglutir et sous ma main dans son dos je sens son bidon qui se remplit. Après, debout devant son lit, à lui de se frotter le nez contre moi. Doucement, pour savourer encore un peu, je lui glisse sa couverture de bébé. Les soirées d'une pelote à une autre... Le petit soupir quand je le pose, tout ces instants pierres précieuses. 

Il n'y avait déjà plus de petits gâteaux au citron, et toute façon je voulais faire des hot cross buns, ces brioches britanniques pour Pâques à la maîtresse de Pépin pour fêter ses vacances. Tu m'aides à pétrir? Dehors ça escaladait des arbres, les robots qui nous font la maison propre tournaient, j'étais presque seule. Les raisins secs avaient trempé dans du jus d'orange sanguine, c'était peut-être une bonne idée ça. Je leur avais proposé une sortie en ville pour aller voir cette expo dans ce beau musée, on nous avait dit que c'était chouette. C'était plus pour leur faire plaisir, peut-être qu'ils auraient envie de sortir un peu. Les journées d'avant avaient été si agréables, dans le jardin ou en cuisine, les heures autour de la table ou les livres eux sur les genoux. Je savais que je n'aurais pas envie de quitter ça, la petite bulle qui se partage si bien. Je leur ai proposé une cueillette d'ail des ours à la place le matin, parce que j'avais beaucoup plus envie de ça et que me forcer ça sonne de plus en plus faux. Ou de plus en plus dur, je ne sais pas ce qui est le plus vrai. Je n'ai pas retrouvé le coin tout de suite alors on a tourné dans la forêt, un peu aventuriers tous avec nos bâtons. Ce fut la fête quand le parterre vert s'est enfin montré, hurray! Ils n'étaient pas trop surs de coller à mon ambition de remplir ce grand panier, est-ce que j'allais vraiment passer les prochaines soirées à faire du pesto? J'aime bien ce petit bout de vie scandé par les récoltes, et ce grand congélateur qui raconte l'année passée. Mais si, ce sera gai une année à aller en chercher des pots, à chaque fois on racontera cette journée en bottes et la grande session de nettoyage en buvant du champagne rosé. Pépin triait les feuilles de chênes et les a coloriées en rouge, pendant que François finissait le papier peint dans l'entrée.

Le matin j'avais noirci deux pages dans mon agenda, j'avais mis les mots qui ressortait dans un cercle, trouvé les flèches qui les reliaient. Le petit rond tout coincé qui me faisait toujours revenir à la case départ, pour ce domaine de ma vie en tout cas. J'écris encore, un mot qui parle de 7. 7 ans, 7 préférés, qui dit merci et encore. On n'est pas chez nous, la maison n'a pas la même odeur et il faut trouver une place. Famille mais presque une autre langue, des images d'oeufs sur lesquels on marche. Le dernier matin ça gratte, une crise d'urticaire! dit la pharmacienne d'un air triomphant. J'espère que là dedans ça ne se dit pas qu'il faut aller jusque là pour se faire entendre. Promis, j'écoute! 


Seule. La voiture disparue au bout du chemin je me suis installée sur le banc en pierre devant la maison. Les oiseaux étaient nombreux et se racontaient le printemps. Des papillons jaunes, et même les noirs et rouges qu'on voit moins. J'avais préparé la chambre d'amis hier, et rangé l'entrée ce matin. Il avait dit ohhh en rentrant, c'était bon d'être enfin plus efficace. Le temps devant moi pouvait être léger si je choisissais. Ma mine réclamait une sieste, mais manger ces heures comme ça, ça aurait eu un goût de gâchis. Je me suis retrouvée si facilement. Ce film d'Agnès Varda qui traînait dans un dossier, mes aiguilles... Pour des béguins pour le marché de printemps de l'école, du temps pour moi un peu pour les autres quand même, parce que la vie est intense comme ça pour l'instant. C'était moi, jambes croisées sur le canapé, ma pelote, le thé qui refroidit, Sandrine Bonnaire très belle. 

Une après-midi les mains dans la terre. Je ne les avais pas retrouvé alors c'était sans gants. On avait travaillé le matin et c'était le temps d'être à genoux, un trou, du terreau, et la petite main concentrée qui jetait une à une les graines de haricots. Une graine d'arc en ciel haricot rouge! Vert, haricot vert! Mais non, il les voulait rouges. Puis bleus, puis jaunes. Bon on verra, on aura la surprise! Troisième année à goûter ces sensations, mou sous les pieds, accroupie ou penchée en avant, changer parce que ça tire là ou là. La première année et la terre que je dérangeais un peu après toutes ces années à attendre, pas très emballée par mon idée de potager. L'an dernier, moi et mon bébé dedans debout sur la grélinette, des haricots déjà et les petits pois qui n'avaient pas trop marché. Cette année je goûte à ce qui prend bien la forme d'une routine maintenant. J'ai en tête les expériences que je glane de discussions en rencontres, un peu de ma sauce, un peu de la leur. Je vole même le temps de planter de l'aneth et de la coriandre, pendant qu'ils ramassent les craies. Sur la terrasse sont dessinées des coccinelles. Même des bleues

On a dormi et c'était bizarre. Ainsi la vie reprendrait un peu son cours, la bulle de chaos se ferait plus fine. Quelques soirées plus tard je finirai un pull, c'était donc vrai... Regarde avec des poches, c'est trop chouette non? Dedans il aura l'image de ces temps sens dessous dessus, les repas de tartines pendant que les yaourt aux fraises de l'an dernier chauffaient. J'en avais gardé deux pour eux, encore congelées comme de gros bonbons rouges et au moment de les embrasser pour la nuit ils sentaient la confiture. Une odeur de printemps et d'amour. Le sable qui me pique les yeux sur le fauteuil à côté du feu, mi fatigue mi poussière d'étoiles. 




J'essayais d'écouter une émission sur le site France Culture, une histoire de véganisme et capitalisme, mais Melchior essayait de se bercer avec son chant inuit et je n'entendais rien du tout. Là haut ça dormait,  un coucher tout parfait. Notre pile de livres, nos montagnes de baisers et même pas besoin de remonter dire que si si c'était bien l'heure de dormir. A la place de la musique, cette chanson que j'écoutais tant quand il fallait bien que la mélancolie de ma vie sonne plus joliment. Cette longue période, prisonnière sur le papier mais avec la légèreté que me donnait cette certitude au fond que ça irait. Ça irait forcément, mon élan vital et ma vieille âme sous le bras. J'en rêve encore, au réveil ça a encore un peu le goût de quelque chose qui ne serait pas digéré et j'en suis toujours étonnée. Je change de piste, j'écoute Comme un légo en live plusieurs fois de suite, dans un autre onglet j'avance sur ma compta. Melchior ne dort toujours pas mais on est tranquille dans cette intimité, notre fil rouge depuis le début. Il est parti chez son frère pour leurs soirées garçon, je prends mon pyjama juste au cas où, mais je sais bien qu'il reviendra avec des croissants demain matin. 

J'entends parler d'une expo Bonnard à Londres et sur un coup de tête, comme Brueghel nous avait amené à Vienne, je prends billets de train. Je joue la fille qui lui fera une surprise pour nos 7 ans en avril, puis quelques heures plus tard je lui raconte tout, parce qu'on vit comme ça, à vivre tout au diapason, on tisse ensemble très ensemble, que ça aura plus de goût d'anticiper ces souvenirs ensemble. Les autres jours je vois un peu flou, je guette les minutes gratuites de la journée, celles sans chuchotements qui racontent tout ce qu'il ne faudra pas oublier. Je reconnais ce qui se met en place pour pallier l'angoisse. Pas tout de suite (toujours pas!) mais oui d'un coup ça m'apparaît, les histoires de balance et de calories, presque acheter sur un coup de tête un kitchen aid voire un thermomix (sic!)... C'est très efficace pour prendre de la place ces idioties, beaucoup de place, dans la tête et faire taire l'angoisse. Je prie pour un mode pilote automatique, j'ai l'impression que plus je pense plus je fais de dégâts. Une nuit je tue enfin en rêve ce sale mec avec qui j'ai passé 8 ans. En avant, en arrière, en avant, en arrière, comme mes enfants. 

On sera dix en tout, tu es sûre? Bien sûr que je dis oui, la perspective de visages souriants autour de la table et des garçons sur des genoux amis. La veille au soir j'ai mal aux jambes d'être restée debout si longtemps à cuisiner. Je barre sur ma liste, grande passion, le houmous, la pie aux épinards, les salades, le crumble. Il me restera les naans, les corn fritters, la crème anglaise et les cookies. Evidemment je lui demande s'il pense que ce sera assez? Il m'aime tellement comme je suis qu'il ne tique même pas. Tiens encore un instant à glisser dans ma boîte j'aime ma vie. Je finis les cookies, 564gr de chocolat vraiment?! en feignant d'ignorer qu'ils jouent avec l'eau dans la salle de bain, on verra plus tard. J'écoute un album de Bjork et François et Melchior ne sont pas encore réveillés. J'ai réussi à articuler deux mots ici, je ne suis pas si hagarde que ça. Le mode automatique est une veste qui gratte qui ne me sauverait peut-être pas tant que ça. 






C'était un week-end sans gâteaux, mais sur la table il y avait des croissants au chocolat. A 16h on s'était rendu compte qu'on n'avait pas mangé, et on s'est glissé ce petit regard gêné mais un peu amusé, toujours le même, qui dit que vraiment on est des parents indignes-à-l'ouest. On a remplacé le déjeuner par un goûter aux allures de petit-déjeuner, en vrai ça n'était pas si cacophonique que ça peut sonner. Le soir c'était bouillon, forcément, avec du tapioca pour Melchior. Tout le repas avec une cuillère en bois dans la main, et à faire des bruits de voiture pour les grands. La petite folie ordinaire, celle qui créent cet autre regard entre nous. Entre reconnaissance d'être dans cette famille là, et un peu de fatigue de vivre sur la lune. 

Je ne dis plus il faudrait que... et même en pensée il est plutôt chassé, ça enlève les grains de sable qui crissaient. C'est posé sur une liste et je vais y piocher. Oust la compta, ce mail et cette facture à éditer. J'espère que cette semaine on barrera le rideau en velours à installer, et peut-être même ce coin en haut qui pique les yeux quand on passe devant. 

Les soirées sont plus silencieuses. Souvent avant de partir dans mon igloo pas froid, sous la couette et sûrement trop de couvertures je m'assied sur le canapé, les mains sous la bouillotte. Quelques mots, une pensée ou une remarque, la journée, celle du lendemain, le livre qui m'a occupée pendant la tétée de bonne nuit ou l'émission de radio réécoutée. Ça dit on est bien deux, pas que cinq. On aura le temps de se le dire plus, bientôt, un jour, alors on patiente avec ces petits échanges piqués aux journées dodues. Un matin je laisse un mot sur la cuisinière, puis je l'enlève pour le réécrire. Dire ce qui tord le ventre, mais plus doucement. Ils ne me disent pas vraiment au revoir, des histoires de chevaux à installer dans le train qu'ils sont en train de construire, tant mieux. La route est un peu morne, je dépose le bonnet et le doudou tricotés en laine rouge à ce nouveau bébé, fil doré sur le portail pour ne pas déranger. Au bureau du mardi, le post it sur l'agenda, les bonbons dans la trousse, au frigo le gratin de la veille. 

Oh la tasse fumante n'est pas vide, ce gilet de berger avec son bouton en porcelaine, posé sur sa chaise hier soir pour une surprise de petit-déjeuner, les scones au cheddar que je glisserai entre deux menus, le pull que je voulais tricoter depuis longtemps, avec des poches qui les rendront jaloux. J'aurais envie d'attendre la prochaine respiration comme une carotte, et trahir le culte de l'instant présent. J'observe ces amis avec leur nouveau-né et je réalise comme je fais différemment avec les miens. Forcément me frôle l'idée que je fais moins bien, je lui dis pfff c'est mon 3ème bébé et tu vois comme je ne sais toujours pas faire! Il vaudrait mieux que je n'en ai pas d'autres! Moi je n'y pense pas à les poser quand ils dorment, à me dire que là ils n'ont pas forcément faim, je n'y pense pas à dire qu'il faut que je me préserve. J'ai l'impression que si je passe quelques années en apnée ça n'est pas si grave. Je ne sais pas bien doser entre les envelopper, rogner sur ma sève à moi... jusqu'où je les aide? 

C'est un jour à recharger en graines de tournesol les mangeoires dehors et à red velvet cake...