Il fait presque nuit mais pas encore et la fenêtre pourrait être ouverte. Je l'entends jouer de la guitare, tout doucement, parce qu'en haut les garçons dorment. Le tout petit garçon dort lui aussi, sur moi. Je n'ai qu'à baisser un tout petit peu le menton pour caresser sa tête si douce de mes lèvres. J'ai hâte qu'il nous rejoigne et en même temps l'entendre et le savoir a côté à nous veiller c'est si agréable. La sage femme est passée, avec son bébé a elle, et c'était très gai d'être toutes les deux avec ces quatre garçons sur le lit-radeau. Les "minis" bobos d'allaitement, mais qui valent le coup, il a déjà pris du poids

La nuit je m'étais dis tiens!, m'endormant entre chaque contractions, des vagues jusqu'à l'aube. Puis la journée, comme tenir ce petit secret au creux de ma main, pendant la promenade jusqu'au toboggan, en plantant les épinards-fraise et les plants aubergines (peut être bien en retard...). Jusqu'au dernier moment j'avais hésité à aller au yoga, mais j'avais envie de dîner avec eux, partager cette dernière intimité à pas encore tout à fait 5. L'histoire lue un peu penchée en avant, parsemée de pauses tête à tête avec le bébé. Une fois le silence fait en haut évidemment un bain salvateur, ses pirouettes en moi, viens voir! J'ai choisi une jolie chemise de nuit, celle en vichy, et assez vite un sourire qui disait c'est bien cette nuit qu'on rencontrera notre bébé s'est dessiné...

Les pas tout autour du lit, y monter pour les contractions. Encore et encore. Cette fois j'ai besoin de lui, je me sens vaciller s'il sort de la pièce. Elle nous rejoint un peu après, j'ai toutes ces mains dans mon dos et j'entends de loin qu'on prend le bon chemin. Je voudrais qu'il soit déjà là, je répète peut être mille fois viens bébé viens! Ça paraît si loin et pourtant non a un moment c'est bien lui là si près, dans ma tête je lui chuchote un bonjour-au revoir... puis il est là entre mes jambes, sur notre lit, si rond si chaud si doux. Bonjour bébé, bonjour Melchior, ça y est tu es chez toi! 

La suite n'est qu'un grand câlin continu. On mange tous ensemble sur le lit-radeau, je tricote au dessus de sa tête ou je relis "Le concept du continuum" d'une main lorsqu'il mange. Je lui formule des mercis au creux de l'oreille, là ou c'est vraiment tout doux. On tient à 4 dans le lit la nuit et même à 5 la journée pour les lectures câlins, tout est parfaitement parfait...







On pique-nique à une grande tablée, que des gens inconnus mais le lieu est familier. L'avant veille la propriétaire sous la pluie devant une porte ouverte m'avait dit j'ai une tendresse infinie pour toi, tu n'es pas comme ma fille mais... De mains en mains les tartes s'échangent, ah ouf vous aimez ma pizza! qu'on dit au bout de la table, une recette de liqueur d'orties -quand chez moi le purin embaume tout le jardin-, un vin de feuilles de cerisier et une salade de pommes de terre dans laquelle Odilon ne mange que les cornichons. On avait vaguement un programme pour le reste de la journée, une histoire de périple, mais les journées sont courtes et ce qu'il reste à faire avant ma babymoon si... dense? Alors j'ai mis ma robe du jardin, et mis en terre quelques godets de semis. Dans le cerisier planté l'an dernier, assez de feuilles pour faire une bouteille de vin sûrement, et une seule et unique cerise sur laquelle on louche comme sur une pépite d'or... (et qui finira par se faire manger par une pie avant qu'on la découpe religieusement en quatre!)

Après c'était le temps de deux jours durant lesquels je ne devais surtout pas accoucher, sous peine de ne pas pouvoir vivre l'accouchement prévu (gardes de notre sage-femme pas prévues, il aurait fallu se rendre à la mat...). Alors la vie a ralenti, beaucoup, beaucoup... On va quand même au toboggan, à l'heure où tous les écoliers sont dehors, sans faire exprès. On explique, l'école là ou ailleurs, moi je suis encore un peu mal à l'aise... Grain de sable, que voient-ils lorsqu'ils voient ces enfants courir et s'interpeller, leurs jeux dans la cour? Il me faut encore arroser la confiance, pour qu'elle grandisse. Une sieste, avec Odilon et sa crinière chaude à l'odeur de tout petit encore, puis sous le parasol du jeu-travail et les lettres qu'ils apprivoisent. Je m'étais dit non, mais assise comme ça le jardinage n'était pas si pénible, et il faut bien faire de la place pour ces tomates (encore!). 

Le lendemain un petit périple, pour une séance d'acupuncture et une partie de piscine avec les enfants. Petite ville maintenant loin de chez nous, dans laquelle je me rendais seule quand, un peu sonnée que j'étais encore de ce bébé si pressé de nous rejoindre, je venais y vivre le suivi d'Odilon chez cette sage-femme-bonne-fée (comme elles semblent toutes l'être d'ailleurs). La petite ville désuète avec un grand parc et une médiathèque qui fait envie, totalement de celles dans lesquelles je serai contente d'habiter si vous n'étions pas partis sur le chemin d'une vie de Robinson. J'adorais la route qui serpentait, la salle d'attente dans laquelle je posais souvent mon livre sur mes genoux sans l'ouvrir, seulement contente d'être passive pour quelques minutes, un peu tourbillonnée que j'étais. Parfois en sortant j'allais manger un sandwich sur la place, et faire un mini tour au Monoprix tout décati. Cette fois-ci c'est eux que j'ai rejoints au parc, ils collectionnaient les plumes tombées dans l'herbe. Moi j'étais toute activée pour nidifier, le point du coeur, à l'intérieur du poignet, avait même un peu saigné. 


J'avais dit que c'était mon dernier jour de travail, le samedi précédent. Les patients compréhensifs, il était temps!, ou pas mais il nous restait que 2 séances, c'est dommage... ça se passe si mal que ça? Non, non, je suis même toute bien, mais à 5 semaines de la "date officielle" je ressentais l'envie de ce tête à tête, d'un temps à notre sauce. Puis bon, finalement juste une semaine de rab dans le centre où on m'accueille toujours généreusement, le temps de finir comme il faut les projets en cours, de faire des vrais au revoir à ces enfants aux histoires trop rupturées déjà... Et vendredi soir c'était vraiment fini, la bulle pourra commencer. J'irai voir cette sage-femme parler et ça ne pouvait pas mieux commencer ce congé mat, non? Ça nous veillera forcément d'une bonne lumière pour la suite... J'y pense devant ma trop matinale tasse de matcha et ce morceau de gâteau, fait tout vite fait alors que le risotto d'aubergines cuisait. The "i want chocolate" chocolate cake, oui c'était tout à fait ça! Je rentrais d'un rendez-vous chronophagiquement inutile, un peu exaspérée qu'on me l'impose -1h et quelque de route pour qu'un anesthésiste coche une case qui disait non sur son formulaire et me parle de sa toute proche retraite-,  même si je crache dans la soupe vivant une grossesse si loin du monde médicale... 

Matin miel de ronce de châtaignier, portes ouvertes surtout pour le goût des oiseaux, car les pieds nus sont encore un peu froids. Lui est parti se recoucher fâché, c'est vrai que la nuit a -encore- été chaotique... Hier on est parti en goguette, à la ville et son petit marché bio, pour le miel, quelques plantes, le pain fait sans électricité qu'on retrouve à chaque petite manifestation de ce genre, et surtout une glace une-boule-rhubarbe-une-boule-mirabelle s'il vous plaît délicieuse. Eux avaient choisi cerise et en ont gardé les joues délicieusement rosées toute la journée. Pour les plantes, seulement un petit couvre sol pour le coin à l'ombre et un coeur de Marie en pensant à ma mère dont c'était la fleur préférée. Ici j'ai de telles marraines bonnes fées question jardin (marraines  tout court d'ailleurs), dont je repars toujours toute chargée, acheter une plante c'est presque incongru. On me raconte où mettre les oreilles d'ours, les groseillers à fleurs, et est-ce que je voudrais des graines d'ancolies aussi? Je suis tombée amoureuses de ces fleurs aux jupons désuets, alors oui oui oui. 

Une liste de projets pour cette journée ? Pas sûre, même s'il faudrait que ce potager gagne quelques rangées, refaire une session broyeur puis le disperser autour des herbes, et ces semis, est-ce qu'il n'est pas temps de les mettre en terre? Full time job que ce jardin et les projets qui vont avec. Hier j'ai remis d'autres pieds de rhubarbe - on doit bien frôler la vingtaine maintenant - tâtonnant sur l'emplacement à leur réserver, vraiment ils font plutôt la tête. Tout le monde s'était levé bien trop tôt, on avait même mis un peu de gelée de groseilles pour adoucir le petit déjeuner brumeux. Peut-être que le petit gilet sera fini ce soir, pour le petit colis qu'il sera si bon de faire partir vers l'amie et son bébé tout neuf, très bientôt. C'est bon ces temps généreux. 







Vraiment ça ne me paraissait pas faisable, cette journée. Rien n'avait commencé mais les yeux me piquaient déjà. Il faisait semblant de faire un peu jour quand Odilon m'avait réveillée, mais les oiseaux ne chantaient même pas encore. Lui les joues chaudes, une fois collé à nous, s'était rendormi tout de suite mais pas moi. Et ce bilan compliqué à rédiger avait surgi, et la journée à me balader entre deux centres, pour du travail chouette c'est vrai, mais rien qui ne me laisserait fermer les yeux. C'est vrai qu'un bain un matin de travail ça avait un peu un goût de fête, et une jupe qui fait jaillir des oh la belle maman

La veille c'était l'ail des ours qui m'avait tenue éveillée, ce grand cabas plein qui n'avait jamais l'air de se vider. Les pots de pesto ont pris un tiroir entier du congélateur, et les petits pochons d'ail prêt à se transformer en soupe, tarte ou risotto s'amoncelaient juste en dessous. Un peu plus rapide à préparer et encore... Comme Caroline Ingalls et son maïs! Les livres qui se baladent, de ma prof de yoga à sa maman, et même lui sur le canapé. Plus que deux tomes alors je fais durer, les histoires de récolte et de couture, les tout petits évènements qui ne perdront jamais leur goût. Autour des pâtes au pesto, évidemment, on raconte que demain c'est dimanche. Pas de travail pour maman! Alors qu'est-ce qu'on fera? La fête! dit Pépin. D'accord, la fête avec des gaufres, quelques rangs de plus au potager, peut-être un peu de peinture ou de pâte à sel? Nidifier un peu la maison, il faut bien dire que c'est un peu le bazar. 

J'ai enlevé le réveil de la chambre, et la lumière était un peu mystérieuse quand Odilon m'a réveillée. Ça aurait pu être la nuit, mais non c'était l'aube. C'était un peu moins déprimant, parce que je n'allais pas me rendormir. Je pensais à mes semis et aux branches à traiter, j'hésitais entre crêpes et pancakes, et le bébé avait encore le hoquet. Puis me lever, c'était rattraper quelques podcasts et avancer le châle... il y aurait bien la liberté d'une sieste quelque part dans la journée. J'ai mis les seaux dans le jardin, le vert des arbres disait bien qu'il allait pleuvoir. Mes courges toutes fraîchement plantées et les limaces...De la fenêtre j'ai vu qu'elles avaient encore leurs feuilles, tant mieux. On passe la journée au lit tous les trois, pendant qu'il avance sur le dernier gros chantier de la maison, la chambre des copains. Je termine le 5ème tome de ma Laura Ingalls et le Fred Vargas qu'on m'a prêté, un petit tour dans mon livre de yoga de l'accouchement, tiens j'avais complètement oublié cette histoire de soleil qui tourne à chaque contraction, qui m'a pourtant accompagnée pendant toute la naissance de Pépin. On me grimpe dessus avec des camions pendant ce temps là, ils inventent des histoires dans lesquelles Odilon est un lion ou un boucher, caressent le bébé, enfin vraiment toutes ces heures koala-esques sont succulentes. On aurait envie de fêter autant de plaisir, c'est comme la petite cuillerée de gelée de groseille sur le morceau de pain au chocolat, beaucoup trop près du repas pour que ce soit raisonnable mais tellement bonne. Bientôt ça sentira l'estragon ici, et les joues sont rouges car le feu que j'ai réclamé n'était pas si nécessaire... 






J'écoute Richard Bohringer parler pour de vrai, enfin il est sûrement de ceux qui ne peuvent pas faire autrement, quitte à gêner ou peiner. Je pense à ces fois où petite je m'excusais pour mon père, quand on devait partir plus tôt d'une soirée ou d'un mariage, à cause de lui. J'inventais pas de raisons, je savais déjà qu'il avait ces scandales en lui, juste une espèce de sourire de côté qui disait qu'on était désolé pour le dérangement. A la radio, pendant des comptes rendus, j'écoute les vies qui crament, mais lui a duré plus longtemps, il est même encore là. Je dis c'est pas juste! à François, comme une petite fille, encore. Dans la semaine à Pépin qui se rendait compte à haute voix qu'il n'y avait qu'un papi je lui dis qu'il vécu trop fort, mais que je lui raconterai, je te raconterai ton papi. En filigrane il y a sa rébellion, quand on se dit dans la voiture sous une pluie crasse notre dégoût, les regards lénifiés et égoïstes les uns sur les autres... Mai 68 autour duquel on fait du raffut alors que le 10ème des évènements est aujourd'hui impossible... On se redit notre fuite de la société, forcément, toujours un peu coupables et couards. Mais peut-être que le plus viable c'est cet effet domino que permet la vie ici, où l'on rencontre plus de gens finalement, où des communautés bigarrées se créent. Où aller au yoga nous entraîne vers telle ou telle habitude de vie qu'on aurait pas prise sans ça, où telle rencontre à une bourse aux plantes nous sème d'autres graines de réflexion. On est moins habillés, quand on se parle, ici. Parler pour de vrai, oui, nous aussi. 

Il aurait pu être très tôt, mais ça en a le goût, dehors je ne peux même pas dire qu'il fait gris. Il fait vert plutôt, vert mousse, vert tout mouillé. Le bruit de la pluie dans le bassin m'a réveillée plusieurs fois pendant la nuit, j'ai changé de lit, suivie par un koala. Tartines au coing ET part du gâteau avec les fraises posées dessus, qui font comme une compote ou une confiture. Juste saupoudrées de sucre de coco, 170gr non mais ils sont pas fous? avait-on pu m'entendre dire en lisant la recette la veille. Nos bouches n'ont plus ce goût là, parfois c'est triste que les douceurs d'antan nous piquent la gorge même. C'est un matin où le temps compte un peu, dommage, il y a des il faut. Bien un an qu'on ne s'était pas vu, c'est bon le goût des gens qui n'oublient pas. On peut venir, un dimanche? C'est bon quand c'est simple, aussi. Ils amenaient des asperges et une tarte à la rhubarbe. Ici le rose en dessert ce serait des framboises. Et avant? Avec mon cerveau tout occupé à en fignoler un autre l'idée de prendre une décision me donne presque obligatoirement les larmes aux yeux, joues mouillées et bouche qui rigole, parce que quand même c'est bête! Pic-Nic-Douille, jamais autant pratiqué que ces derniers mois. 

Ça avait décidé pour le houmous aux carottes rôties, tant mieux, c'est bon ça, et avec de l'aneth tiens, puisque le plant a repris. Le raïta de concombres, ça n'ira pas très bien avec le temps peut-être. Il faudra sûrement même faire un feu. Pendant que les lasagnes cuisent, courgettes et menthe -encore un peu dissonant avec le temps vert tant pis- on grignote des gressins. Quelques rangs si je pique du temps aux il faut, sinon l'éponge à la main qui zieutera le bazar. Dans les trop, ici c'est trop de vie, ça en fait des taches partout. On n'arrive jamais à faire croire que c'est grave longtemps. Pour ne pas avoir à réfléchir je commence le bonnet du bébé, quelque chose qui fera lutin, forcément, dans une laine douce comme la lune. Une petit pause dans la dentelle de mon châle, quelque chose à tricoter à table, comme une malpolie pressée d'envelopper son bébé. 7 semaines, ou un peu moins...

C'est un radeau magnifique, l'écriture. 
Restons groupés, surtout, restons groupés.