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Jeudi matin, un peu blanc. Un petit chat collé au feu plutôt grognon, mon thé et l'habiller. Quand tout le monde est parti Melchior et moi on enfile nos bottes, le petit travail chez les poules par lequel commence officiellement la journée. Après c'est l'heure d'un autre thé, Melchior s'installe dans le hamac en haut, demande sa chanson préférée et je l'entends chanter en préparant son biberon. Nos bouts de journée quand le temps peut durer aussi longtemps qu'on veut. 

Il faut que Pépin aille à l'école 5 matinées, parce que, "parce que". Ça me donnait les larmes aux yeux, puis les vacances, puis on lui a dit et c'était la fête d'être bientôt en 1ère classe et de faire la balade avec les autres. Elever des enfants et tricoter la nostalgie à l'instant même. Accepter le temps que notre famille comme un refuge est mouvant, laisser de la place à l'extérieur, aussi. Nos jeudis soirs qui étaient une fête, le week-end qui commençait pour eux.... On inventera une autre façon de se réjouir, chaque jour à son plaisir de toute façon. Marcher sur des sables mouvants, mais avec de bonnes chaussettes de laine. 

Arrive une date qui paraissait se trouver dans une autre vie tant elle était floue et lointaine. Je reçois des tas de sms pour préparer mon rdv, me suggérer de faire une liste de questions, me faire signer des papiers comme quoi je ne traînerai personne en justice si j'attrape la bestiole là bas. C'est bien fait et peut-être même que j'aurai le droit à un thé dans la salle d'attente (sms n°2: ne pas arriver plus de 5 minutes en avance, peut-être pas en fait)

Un bol de noix de pécan se transforme en weetabix imaginaires aux pattes de crapauds séchées. 

Mais t'es pas une sorcière?-
Oh tu sais toutes les mamans sont un peu sorcières.                                                  
Mmmh je dirai plutôt des magiciennes moi...     
Moi je dirai certainement une fée! 

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En marchant dans la forêt Odilon me dit "comme la mer me manque!". C'est vrai qu'elle est loin... On la reverra, bientôt, promis. Dire qu'en septembre on regardait les annonces, on comptait, et qu'on s'imaginait retrouver un autre terrier vacances après vacances.... ça avait paru possible, puis plus du tout. Les charges, la niknak-sanitaire qui continuait et si je devais à nouveau arrêter de travailler? Blabli-pouf, c'était fini de rêver. N'empêche, bien sûr que qu'aller la voir est sur notre liste de l'année toute neuve. 

Sur la feuille des souhaits on a dessiné la Tour Eiffel (et on mangera des frites tout en haut!), un ferry pour l'Ecosse, une chambre-cabane pour Melchior et pour Pépin... et tous les autres plaisirs qui nous suivent quelque soit le nom de l'année. Regarder dans les coins et sous les lits pour trouver le coffre du repos aussi, lui inventer une autre existence. 

Et ainsi c'était un jour tout neuf, le pareil-pas-pareil que j'affectionne tant. Rapidement s'habiller pour aller se promener, la pensée magique que l'air frais guérit tout. Pour une fois ils sont enthousiastes à la 1ère invitation. Mes petits garçons d'appartement, tant il faut souvent les forcer à quitter leur terrier pour aller visiter la forêt. C'est un peu une extension du jardin pourtant, toute près et familière qu'elle est, les petits détails d'elle qu'elle nous a laissé apprendre par coeur. On va jusqu'au bout de la souche et on fait demi-tour! 

Noël



Je suis encore en jean quand la voiture arrive. Les petits pieds me rejoignent dans la salle de bain, t'es toute douce maman! On se raconte nos matières préférées, nous sommes tous d'accord sur la laine, et moi j'y ajoute le velours (mais celui qui ne brille pas trop, non?). Les enfants faisaient fait des aller-retour, la sauce pour les huîtres avait presque le même goût que celle des vacances à la mer. Un petit mot pour les noëls petite, la bûche rose et la montagne de vermicelles, roses, sous laquelle Odilon recouvre sa part. Melchior ne mange que des câlins ce soir là. 

Pépin s'était faufilé dans notre lit tôt le matin, avec ses délicats chuchotements qui lui ressemblent bien. Les embrassades de bonne nuit ne semblaient pas loin, on est resté collés le temps de se réchauffer puis ce fut noël. Les mains dans ma farce et mes choux de Bruxelles je les avais regarder ouvrir leurs paquets, les sourires et les exclamations, la meilleure et longue chanson d'une vie de maman. Le temps d'un chronomètre avant une énième étape pour la bestiole dans le four un bain, avec sa grosse poignée de sels d'Epsom (il fallait au moins ça). 

Quand la dernière bouchée de christmas cake est terminée je me sens enfin plus légère (en image en tout cas....). Je peux m'autoriser une sieste, j'ai déjà dans la tête de futures heures de tricot pour moi, après toutes ces mailles et tous ces fils de cadeaux, la liberté de ne pas penser aux futurs repas de soupes et de compotes vite attrapées dans le congélateur. Repos qui pourrait même porter le nom de répit. 

Le soir je me suis sentie toute neuve, malgré le coucher aux mille étapes, c'était la sieste et Jane Austen plus tôt, c'est Noël qui est pour moi comme une espèce de renouveau, de début de nouvelle année. L'ambiance longuement préparée qui peut infuser, les épices dont on s'est remplis ces dernières semaines qui peuvent maintenant porter leurs fruits. 

Crêpes au lait cru











Il y a des mains dans la main, mais pas tant de balades. Sur le chemin de la chambre ou de l’énième verre de lait. De petites aventures « en ville », une prise de sang dont on rapporte un pain d’épices. Une autre fois la pharmacie, les pas le menton en l'air, les nuages comme des léopards et le soleil sur l’église. Leurs yeux sont grand ouverts et leurs cœurs encore plus, l’œuf ou la poule, le ravissement. Pour Odilon c’est le ciel qui est le plus beau, puis la couleur de cette laine, puis vraiment cette étoile aussi. Pour Pépin c’est le pré qu’on voit après ce virage, puis cette poupée que je couds. Ils n’empilent pas ces idées, ce sont des observations égrenées au fil des jours, comme un délicieux pot de miel sans fin. Ils sont tous les deux d’accord sur les couleurs de l’automne, ça donne beaucoup à raconter, ça. On raconte les "triomphes de la journée", le soir avant de souffler la bougie. Parfois ça nous demande un peu plus d'enthousiasme qu'on ne saurait en trouver dans nos poches de parents fatigués, mais on la joie surprise de trouver, toujours. Moi j’ai mon cahier le soir, et le moindre baiser ou histoire préférée un des hiboux sur les genoux peut noircir une page. Les têtes à têtes partout, tout le temps. Le matin un Odilon trop fatigué pour aller à l’école, l’après midi Pepin qui dessine en salle d’attente et vient se bercer dans le hamac entre les séances, quand on a le droit de discuter. 

Personne ne le sait mais je me suis offert une boîte de chocolat. Le soir parfois j’en prends un. Je lis ces descriptions d’Angleterre surannée et je laisse fondre, je guéris, je panse. J’ai émigré dans la chambre d’amis, comme une déclaration officielle de mon droit au sommeil. Un peu grandiloquent, mais j’ai eu besoin de le signifier matériellement avant d’y être vraiment autorisée, intimement. J’adore cette pièce, ce cocon, le lit entre le murs et les parois fenêtres-d’ateliers, la tête de lit avec mes crayons, les cahiers, l’agenda. Une alcôve pour mon tête à tête. Il y a souvent des invités, Odilon surtout, la chienne qui prend des libertés. Je sens qu’il nous manque ces heures tous les deux, quand dans le sommeil on est collés et qu’on recharge cet étage là de notre famille. Mais c’est le temps de ma recharge à moi, alors je le prends (écrit-elle avec un sourire). 

L’intimité dingue que crée cette irréalité, les mamans me racontent leurs cauchemars, on peut se dire les peaux qui pèlent, les traitements qu’on a recommencé et même les pilules pour dormir. Je me dis en fermant la boutique un soir que c’est quelque chose qu’il faudra faire perdurer, de pouvoir dire à haute voix ce qui ne tourne pas rond. Si forts encore sont mes souvenirs de jeunesse d’avoir l’impression d’être un monstre avec mes peurs et mes angoisses, que c’était impartageable sauf dans un bureau qui n’était fait que pour ça. On me dit une fois  « oh ça va on n’est pas sous les bombes non plus » quand je raconte le gris-rouge dès que mes paupières se ferment. Je m’autorise à ne pas répondre, à ne pas faire semblant d’être d’accord. Je cherche un dialecte commun, je passe au tutoiement, comme un signe de reconnaissance d’être en lieu sûr, entre coeurs parfois hoquetants. 

Les Christmas cakes veillent sur nous, on les met dans ta chambre? Je m’endors en imaginant leur calendrier de l’avent, je commande un peu trop de chocolats et de rubans. On est allé dans la caisse en haut de l'armoire chercher le livre de St Nicolas pour savoir quand on devait en commencer la lecture. 22 novembre. Tout petitement, ça s’immisce en nous. Il faut lui laisser de la place, et pour aider il y a les grandes théières de thé « cabane des lutins » au bureau. Vite baisser le masque en cachette pour en boire une gorgée. Laisser infuser, comme d'habitude. 

Jours endimanchés (31/10/2020)


Il avait fallu envoyer plein de messages d'un coup, déplacement express de la fête d'anniversaire des garçons à demain à partir de 15h! Grappiller du ensemble en urgence. L'idée de devoir annuler leur fête me faisait l'effet d'une brûlure au coeur. On n'en avait pas fait des tonnes, on n'en parlait pas beaucoup et on ne comptait même pas les jours, pour garder le au jour le jour doux. Mais j'avais bien ma liste de recettes dans l'agenda, acheté des bougies dorées et sûrement un peu trop de ballons. Alors expliquer, oui tu sais en ce moment... les forcer à entendre l'incompréhensible, à leur mettre dans le coeur que non le monde n'est pas toujours beau et bon alors qu'ils sont venus ici pour ça. Un goût de trahir ce qu'est mon travail de maman, l'impression les jeter en dehors de mon aile pour qu'ils atterrissent tout pile dans la gueule du loup. Oui, tant que le monde aura ce goût là, je leur mettrai mes mains sur les oreilles. 

Alors d'un coup des heures de fourmi affairée, l'entourloupe avec la nounou, et pouf la fête qui devient une surprise. On était tous un peu ému, je crois. En tout cas je l'étais, comme s'il fallait respirer fort une odeur qu'on avait peur d'oublier. Le châle d'une maman qu'on emmène en vacances. Les cinnamon buns, les mini carrot cake, du glaçage jusqu'au plafond ou presque, les joues rouges à force de gonfler des ballons. Tout le monde est resté tard, la maman de patient avec qui on peut se dire tu non? très différentes et nos enfants qui se ressemblent beaucoup. Ça fait du bien cette connivence, cette honnêteté. Mes merci, vraiment merci, les assiettes en cartons ça c'est pour le papa et le petit déjeuner demain! 

Après pouf, c'était dimanche pour longtemps. Dire aux patients que si, si, on se retrouve bien la semaine prochaine et leurs nombreux merci!!! soulagés, aller chercher le lait à la ferme (ça sent plus la vache que d'habitude non?). La poste, la forêt, les poules. Du normal avec de l'anormal qui infuse. Ça prend une énergie folle de les préserver de ça non? On regarde un film et je remarque que les gens touchent une poignée de porte les uns après les autres. J'ai envie de pleurer, infusée jusqu'à la moelle de cette ambiance. Du ça va qui ne va pas. 

Bien sûr que la brouette de vie est bien remplie. Je couds en haut pendant que Melchior fait la sieste, puis j'ai même le temps de ces mots pendant que les garçons et François coupent du bois chez le voisin. J'essaie une sieste puis non, un Doliprane plutôt. La focaccia qui lève au dessus du poêle pour la soupe de ce soir. Entre deux conversations anodines on se demande comment générer de l'espoir, dans quel endroit de notre corps il en reste une poche ou deux. J'ai des scrupules à écrire ces mots, c'est déjà assez plombant comme ça non? Mais si c'est déposé, ça laisse peut-être de la place pour autre chose. Pour la crème de marrons et la feutrine, pour des tête à tête dans la forêt, pour Schubert dans la voiture, pour répondre à de quoi sont faits les nuages? et pourquoi les ballons s'appellent des ballons et pas des baobabs? Bien sûr que c'est ça, le plus vivant et le plus important. 




On s'était agité pour que ça ait l'air d'une maison en rentrant. La lasure dehors en pyjama, sempiternellement pieds nus. J'ai du m'arrêter le temps d'une averse. Le carré de papier sur lequel il trace le nouvel enclos pour les poules, huiler les plans de travail et la table de pique nique dehors. J'arrache des orties, nids de guêpes et piqûres. Dans la nuit je ramène une chienne à son propriétaire, drôle de sensation que de se promener dans ce village tout vide, les télés et leurs lumières à travers les fenêtres. J'aimerais croiser quelqu'un et qu'on se raconte des banalités. Ça n'est pas sordide, j'aurai envie de faire durer ma promenade. 

Violette Leduc à la radio et les effluves d'adolescence et ses lectures monomaniaques, par phases. Elle avait duré longtemps celle là. Les allées de la médiathèque, tant de temps à combler que j'avais pour projet de lire tout le 1er étage par ordre alphabétique. Il y eu un pique-nique au bord d'une rivière la nuit. Toutes les mains autour des cheveux de Pépin pleins de chardons, moi en larmes à l'idée qu'on doive les couper. Mais non! ouf. Les chapatis à la braise. Les garçons ont sommeil et on terminera la soirée au milieu d'une phrase. Ils dînent de semoule, moi de restes de riz froid, d'un coup pour quelques jours tenir la cuisine en horreur. La vie d'après, la vie sans François à la maison tout le temps. Tous les bonheurs de nos temps en tête à tête avec Melchior. Je résiste et je ne mets pas de rdv. Je me le promets.  

Une balade avec Odilon, Melchior et la chienne, vers la forêt. Et en rentrant je lui dis c'est notre tour maintenant? Il est partant et quand ce grand Pépin-de-la-lune me dit oui c'est toujours une joie terrible à l'intérieur. Tous les 2 on va de l'autre côté, dans la montée entre les arbres. On va jusqu'au champ et on redescend. Ce serait bien d'avoir une maison là, on pourrait tout regarder. Ses yeux d'aigle qui guettent la beauté partout. On s'attend l'un l'autre, ce moment est délicieux. Chez la psychoénergéticienne je visualise des boîtes, celle d'avant, celle de maintenant. Elle dit signalement, syndrome post traumatique, danger en parlant de mon enfance. Celle dont je n'ai aucun souvenir. La dissociation est encore tellement forte que je ne ressens pas d'émotions en voyant les photos, aucune image de l'instant d'avant ou d'après la photo. On retrouve ensemble la date du 1er je t'aime de Pépin, cet été. Je la note sur un papier, le 1er trésor que je glisse dans cette nouvelle boîte. 

Après j'ai toute une grande journée pour moi. J'achète un cactus et des draps en flanelle pour toute la famille. Bleus, à carreaux. Des emporte-pièces pour les biscuits de Noël. Et se languir du 1er feu de la saison.

L'été bleu











L'arrivée avait été un peu chaotique, une étape en plus qui nous avait offert un petit déjeuner de pain grillé à l'ombre mon bébé sur les genoux d'un papi d'adoption. Puis la première nuit dans la tente je fonds en larmes. Quelques heures avant j'ai dit un peu en suffoquant je ne me sens pas du tout à l'aise, j'ai l'impression que toi non plus, je sais qu'on arrive à 5 et que c'est un peu le grand chambardement... je m'embrouille et j'ai l'impression de me raccrocher à des branches (qui cassent). On vient nous chercher un peu après pour une "mise au point" et on y va comme 2 enfants qu'on va gronder, la situation est complètement surréaliste. Lui se fâche, moi je pleure. On me prend la main, je crois qu'ils entendent que sous couvert de communication non-violente, de non-jugement et tutti quanti prônés l'effet est bien violent malgré tout. La discussion aidera un peu, mais on gardera ce goût des 1ères heures toute la semaine. Plus facilement oubliées quand on est en petit comité, quand les enfants construisent des arcs avec mon cousin ou qu'ils vont ensemble inspecter la ruche. Garder le précieux, donner aux vagues le reste. 

Les virées à la mer nous permettent de nous retrouver. On imagine la couleur des nappes derrière les fenêtres. Orgeat a peur des vagues. On raconte à Pépin sa 1ère plage, quand Odilon était tout rond en moi. Elle me dit "tu aurais besoin d'être rassurée c'est ça", je l'entends un peu durement mais-ça-c'est-mon-sentiment-pas-de-supposition (je m'entraîne). Je me tourne car je ne veux pas qu'elle voit mes yeux. Je déjeune sur mon tapis de yoga, je range sans fin et en vain la tente. Le soir il vient nous rejoindre pour la dernière cigarette, tout semble plus léger sans lumière. J'aime sa voix et je me demande s'il a oublié, s'il lui a dit. 

Le soir de la fête tout le monde s'est fait beau, une poule de compagnie se balade et sur les toasts il y a des fleurs. Je pense aller me coucher puis je reviens danser en pyjama au milieu des autres. Je vois un bout de chouette effraie, beaucoup trop de chauve-souris à mon goût. On aimerait faire des siestes mais ça n'arrive jamais. 

Quelques jours après on est dans un autre jardin, un couple de chouettes effraie pour voisines. On se fait des tête à tête entre nous, à 5, et c'est délicieux. Marcher le long des murets au dessus d'un port, partager des huîtres (moi je mange tous les chapeaux!), les aller-retour loin loin loin parce que la marée descend plus vite que les petits grands pas de Melchior. Bleu partout, bleu tout le temps. 

 


On part Melchior et moi, et les bâtons. Il pointe les vaches et les chevaux (en les appelant tous par le même nom), et commente les quelques voitures qui passent à côté de nous. Quelques gouttes, puis je n'entends plus rien dans mon dos. Je ne le vois pas mais je sens ses mains qui tripotent mon pull. Ça monte et je souffle un peu, aller jusqu'aux pois de senteur et faire demi-tour. Quand on rentre les poules ont pondu un 2ème oeuf, tout petit cette fois-ci. 

De la pastèque et des cerises, les plus claires sont parties dans la casserole avec des branches de mélisse pour faire de la confiture. Un bain et une sieste, encore. Depuis ce rendez-vous des barrières sont tombées et je suis comme obligée d'écouter les tonneaux de fatigue que je charrie. Ça a parlé trop fort. 
Il est dans le bain, je m'assieds sur le canapé, pour la 1ère fois depuis la veille au soir. Le thé est trop chaud et je crois que j'entends encore quelqu'un descendre dans les escaliers. Idéalement j'allais faire du sport. J'avais bien un carré de chocolat de trop dans le ventre (sans savoir si ça allait m'inciter ou m'empêcher de faire ma séance). Le matin on était allé compter les oeufs. Orgeat en avait un dans la gueule, ça n'était pas très normal. J'ai fait vite fait des crèmes au chocolat pour utiliser la récolte du jour, les clés de voiture dans la poche. J'allais aller rechercher mes affaires dans le bureau dans lequel je n'irai plus, le mardi matin. J'avais un peu lâchement choisi un moment où je sais qu'il n'y aura pas grand monde, pas envie. 

On rentre du toboggan avec un gros bol de cassis qu'on nous a donné sur le chemin du retour. Le lendemain dans le panier de sa draisienne un gâteau tout rond, tu lui diras que c'est pour le goûter! 4 oeufs, leur poids en farine et beurre, baking soda, un peu de sucre, des zestes de citron et 2 grosses poignées de cassis. Les dernières séances d'avant les vacances. En fait il en reste beaucoup, mais l'été tout à un goût de première et de dernière fois. On achète une tente, on rigole en imaginant tous les potentiels petits désastres, on savoure d'avance les souvenirs. 

Vélo sans roulettes, nouvelle dent qui bouge. Entendre écrire je peux essayer je n'y arriverai jamais. Gâteau aux pêches et au levain, robe trop petite puis non. Tricoter du lin à offrir, encore. Le chèvrefeuille fleuri, on nourrit les hérissons avec les oeufs cassés. Chemin, chemin, rester (r)éveillée dans ce grand voyage.

Un seul état









On m'écrit "je m'inquiète un peu de ce questionnement que tu fais sans cesse émerger en toi". Et ouille, vraiment. Je le prends fâchée, rigolée, ironisée... Mais pendant le zoom qui nous unis je me lève pour dissimuler mes yeux un peu trop brillants. C'est fou d'être si peu ancrée, si peu solide à la base. On me dit aussi mais c'est les femmes seules qui me disent ça d'habitude

Plusieurs tout petits matins tôt, je ne sais pas trop pourquoi. Je blâme le jour à travers la petite fenêtre verte et migre ailleurs. Mais alors c'est Melchior qui me réveille à 5h et je ne me rendormirai pas. Histoire sans fin, de petits déjeuners et d'yeux frottés. Crumble vraiment tellement bon (rhubarbe, pommes, flocons d'avoine, gingembre, graines de chia et de lin etc) et fromage blanc. Les trois sont réveillés, chacun à leur manière. Des histoires de voitures, de crayon de couleur qu'on peut tailler à chaque bout, et est-ce que les araignées mangent les abeilles? Lundi le retour aux kilomètres-kilomètres et les aller-retour. A haute voix je me dis bon on verra, en découpant des amandes pour la brioche tressée. 

Journée de pauses, sur le rebord de la fenêtre ou sur la table en bois bancale sous la glycine. Les patients me racontent les 40 cas par ci, toute la caserne de pompiers par là... Moi j'ai la tête qui tourne pendant cette dernière séance, attends j'enlève mon masque 3 secondes. Beaucoup d'efforts et l'impression que de toute façon ce virus s'installera peut-être bien par la moindre interstice laissée, ou ces quelques minutes sans masque grappillées par ci par là. 

Les matins ne sont plus gris mais verts. Cette année encore les fruitiers nous apprennent la patience... On y avait cru, toutes ces fleurs qui sentaient bon, mais non encore un printemps patient. Printemps trépignant. Le 1er lundi du comme-avant-pas-comme-avant il y avait une biche sur le chemin, et le même vieux monsieur à bicyclette dans le 3ème village. 

Le mardi soir on va chercher des fraises, il nous attendait, tiens celle là c'est juste pour vous les gars! Il adore les garçons et eux aussi, je les regarde aller chaparder ensemble des groseilles dans les haies derrière la mairie. Avec lui les conversations normales ne fonctionnent pas, alors j'attends souvent pour voir où il veut en venir. Plus tard je renverse de la confiture de fraises au sureau partout et ça sent tellement bon que j'aurai presque une excuse pour ne pas essuyer .




On est rentré tard, on a pris les petites routes. Un morceau du chemin de l'école. Melchior à l'aller disait a chaud, a chaud, être cette mère bancale qui lui met 3 couches et des bottines jusqu'aux genoux. Au retour la cha, la cha, en pointant les vaches, les moutons et le renard qu'on croisait. On a mangé une tartine (a tati, a tati!) de fromage au fenugrec, dont il a donné la moitié à Orgeat qui n'avait pas du tout le droit d'être là à ses pieds et puis, vite, au lit. Il restait des world peace cookies tout à fait appropriés, mais aussi des crèmes au citron. A pik, a pik. Demain je crois qu'ils seront rentrés. J'ai fait 1 séance et demi du sport que je m'étais prévu (la chatte m'a grimpé sur la tête et c'était doux), je continue dans l'anti-auto-torture, (bravo ma grande). Il s'était promené les fesses à l'air dans cet immense jardin dans lequel on était, avait fait pipi sur la terrasse et était grimpé sur la chienne grosse comme un poney shetland en disant a dada! La copine m'avait raconté le drame et des histoires de calendrier chinois, j'avais bu toute la bouteille d'eau qui pique-pique. 

C'est lundi et il pleut. Je devais être au bureau, puis non, le corps a dit qu'il ferait autrement. Grappiller des journées de rab, c'est un peu gonflé quand même. Alors j'ai les mains froides du médecin sur le ventre, une prise de sang à faire. Une histoire de calcul qui pourrait traîner je ne sais où mais bizarrement je ne suis pas inquiète, même sans ça n'y a-t'il pas mille raisons d'avoir si mal au ventre en ce moment? J'oublie le masque, je me sens bête dans cette salle d'attente qui me donne l'air d'être toute nue. Ça repousse, un peu seulement, demain j'aurai mis le chauffage dans le bureau et peut-être même passé l'aspirateur. En attendant la maison est vide, aller à la pharmacie et faire une sieste, je ne sais pas encore dans quel ordre. Melchior a pris un bain ce matin, grenouille toute chaude et bien peignée. Odilon a rendez-vous chez l'orthophoniste cet après-midi, je n'y serai pas mais il me racontera, tant pis pour la maman-phare, le papa fait au moins aussi bien. 

Évidemment je voudrais faire quelque chose à manger pour quand ils reviendront, mais je ne sais pas si j'y arriverai. Après tout les accueillir avec mes bras seulement ça pourrait suffire. Le gris n'empêche pas les oiseaux de chanter, la cuisine vide n'empêche pas de s'aimer. Je suis tellement près du feu que j'ai les joues qui piquent. Froid de l'intérieur qui ne m'a pas quitté de la journée. J'ai laissé cette petite patiente me toucher les joues, et une voix amie m'a parlé d'intériorité à cultiver. Ça a compensé les pshcitt de la journée à tout va, la sensation d'étouffer, sous le masque et en dedans. Ce soir on a lu Matachamoua et j'ai pleuré. Comme pas toujours mais souvent. On a inventé des gâteaux d'anniversaire aux épinards et Pépin s'est rangé dans le clan des gâteau perroquet au glaçage à la vanille. (Au lit!)