#30 et #31



Merveilleux goût de l'enfance, je m'endors en voiture, alors qu'on rentre d'Edimbourg. Même pas arrivés au grand pont, j'ai laissé mes yeux tomber, inspirée par mes enfants derrière. La radio qui s'éloigne, ne plus se sentir concernée par ce qui se dit... Je goûte ce plaisir oublié de somnoler, presque faire semblant de dormir, sur un canapé pour grappiller des moments de vie dont on est exclu petit, le soir dans le lit alors qu'une mère ou qu'un père passe la tête par la porte. J'avais oublié que c'était en mots ces odeurs là. Les pieds sont lourds un peu, puis la tête. La ville m'a piquée, je suis un peu entière mais le monde, les magasins, les petits bouts verts pris d'assaut, le tram et ses gens yeux baissés vers les mains qui tapotent, sauf les mamies qui en sont d'autant plus seules. Ça me presse, m'oppresse. On se souffle mais pourquoi ils s'infligent ça? On n'est pas fâché, hein, on reviendra dans quelques jours, pour cette expo. Ce sera tous les quatre et on sera plus libre du parcours, on se trouvera nos sentiers battus à nous. 

On se moque que je garde les restes ou les boîtes de l'indien qu'on a commandé. Moi je me dis que demain midi, avec des haricots, ce sera chouette le riz pour les enfants. Et au cabinet jamais assez de petites boîtes, et remplir la poubelle le moins possible, oui... Mais comme la honte n'est jamais loin ça m'embête, est-ce que j'ai l'air du idiote? You make me feel like a bum! L'étranger, on y voit de l'exotique et du méprisable, peut-être? Nous on sait que sous le coude on se ramène plein de réflexes et d'assiettes qui nous semblent bien adoptables. On glisse les bonnes idées... dans des petites boîtes : ))

Je joue les bonnets de nuit et il n'y a que comme ça que mes lectures avancent. Ça se passe à Dundee et les nuits humides pas si bien éclairées je les vois d'autant mieux. Décalage le matin, alors je descends chercher la bouilloire, dans cet appartement biscornu. Vite les sachets en haut, la bouilloire par terre, une tasse ou deux avant d'aller aider un bébé à atterrir hors du sommeil. L'assiette à pois? Dessus une demi part de gâteau au gingembre et une banane coupée en deux. Les petits messieurs météo qu'ils sont devenus glissent la tête vers la fenêtre et me font leur compte-rendu, pluie, chaud, froid, racontent la grosse pluie d'hier et les capuches. Ils guettent Belinda et Colin arriver, et ce matin c'est le dernier. J'ai peur des matins d'après quand il faudra expliquer qu'ils sont repartis dans leur maison à eux, partager la tristesse et le manque. Mais pas aujourd'hui, pas aujourd'hui, on mange les petits pois jusqu'au dernier. 








On a changé de côté de l'Ecosse, après une route passée pratiquement le menton sur le volant de fatigue. C'était dur de quitter cet hors du monde dans lequel on était. Ici on est dans une ville qu'on devine plutôt rude il n'y a encore pas longtemps, et c'est sûrement sa réalité dans certains coins. Des lignes toutes droites, des docks, des bâtiments qui sont chic et précieux sous le noir qui les recouvre. On visite des bateaux qui, plus que naïve que je suis, me froncent les sourcils de mais comment faisaient-ils à 300 là dessus? On se suit pliés en douze, un peu labyrinthe, l'enfance n'est pas loin à se guetter entre les poteaux en bois.  Ça me donne des envies de ville, je prends rendez-vous chez le coiffeur, moi aussi je veux des Superga pour moi et les enfants comme tout le monde ici, et essayer tous les take away du quartier. 

Heureusement de longs jours verts sont encore au programme, un château, un endroit où l'on fait des choses merveilleuses avec des fruits, une autre plage encore pour ravir les petits crabes. Sur mon cahier (que je refuse d'appeler bullet journal, plutôt snobement) je tente de lister tout ce qu'ils nous ont cuisiné, coqs en pâte que nous sommes. Mais c'est un peu le trou, je déteste ces moments pages blanches qui me font l'effet de cohabiter avec un cerveau troué. De salades en poulets, de coleslaw en saumon au four, et de fish pie en brocolis et petits pois ça revient un peu. Et il m'aidera quand il sera réveillé. Mi ouf mi grr. 

De la maison on m'envoie des photos de mes tomates, et en tout petit au fond je devine des courgettes. Ça me rend très heureuse, bien que la hâte n'y soit pas. Ici on prend la décision de couper l'immense sapin au fond, la lumière tout ça. J'ai encore le goût de la marmelade en bouche quand il est temps de m'habiller, la même robe bleue parce que je l'ai vu me regarder dedans, et parce que l'été, un peu. Ils sont partis à l'hôtel depuis hier, et nous rejoindront au petit déjeuner. La petite boule de l'après, ah! Mais on a parlé de Noël, on aura d'autres carottes à savourer, et un stock de victuailles d'ici pour nous faire patienter. 







Les repas doudous s'enchaînent pour eux, les toasts au fromage, les oeufs brouillés au jambon. Le matin on est souvent trois à manger des weetabix, pendant que Pépin me raconte la journée de la veille et ce qui se passera ce jour là. Odilon entame une chanson et je le suis, forcément. Il nous dit encore, comme pour le savourer à l'infini, qu'on est en vacances, qu'on est venu en bateau, que même la voiture est montée sur le bateau. C'est vrai ça, on a de la chance de vivre ça oh oui mon chat! Chaque jour apporte son lot d'étoiles de moi-tout-seul, et même des coups de main au petit frère pour les bottes ou le manteau. J'imagine que c'est comme ça qu'un jour on les embrasse avant qu'ils filent pour d'autres aventures hors de la tanière. Moi qui trouve que cette pensée brûle un peu, si ça se fait comme ça, en ébahissant les yeux de fierté, ce sera bien.  Comme n'importe quelle autre minute avec eux. 

Une nuit je vois le jour se lever, enfin c'est un peu moins pire ici car ça n'empêche pas qu'il reste quelques heures de sommeil, tout au nord que nous sommes. J'entends cinq respirations différentes et pourtant aucune ne me berce. Je pense presque aller me faire une place dans la chambre des enfants, mais je me dis que non ils ne sont pas mes doudous. Les heures semblent longues, et pourtant hop je finis toujours sur l'autre rivage, celui d'une nouvelle journée. Les deux verres d'eau qui la commencent, comme on m'a dit qu'il fallait, en tartinant ou en mélangeant ce que deux oisillons encore chaud me demandent. Je n'ose pas trop mettre la radio, mon petit sac à dos plein de peur de déranger, et les gouttes de pluie en couvriraient peut-être bien le son de toute façon... Bottes, capuches, ça tombe bien c'est l'uniforme qu'ils préfèrent. 

Je m'entends dire que j'ai quand même hâte d'être "à la ville", et on se dit que les sabots sont déjà bien accrochés! L'après est un peu dans nos bouches, sous la marquise devant la maison. Pas l'après tout près qui n'existe pas encore, tout suspendus que nous sommes à ces jours qui ont le goût du coin du feu, non l'après dont on choisit encore la couleur de la laine. On évoque des détails par ci par là, comme pour s'essayer à les mettre en sons, mais la flèche qui guide tout ça c'est bien choisir, ne pas subir, et le règne de l'intuition. L'école qu'on remplacera pas des doses de vraie vie, les liens avec nos ailleurs. Nos vases communicants, mes mots qui lui donnent peut-être envie de toquer à sa coque d'escargot, sa confiance qui me fait déplisser le front. Et d'un coup deux prénoms de garçon, en A et en L, qui closent le rêve dans lequel ça m'angoissait de n'en avoir aucun en tête. (Pas de bébé en vrai, mais ces histoires de couleur de laine, vous savez). Si le jour et la nuit peuvent se répondre ainsi, ça me va. Je laisserai peut-être l'aube faire son travail dans son coin comme ça.