Seule. La voiture disparue au bout du chemin je me suis installée sur le banc en pierre devant la maison. Les oiseaux étaient nombreux et se racontaient le printemps. Des papillons jaunes, et même les noirs et rouges qu'on voit moins. J'avais préparé la chambre d'amis hier, et rangé l'entrée ce matin. Il avait dit ohhh en rentrant, c'était bon d'être enfin plus efficace. Le temps devant moi pouvait être léger si je choisissais. Ma mine réclamait une sieste, mais manger ces heures comme ça, ça aurait eu un goût de gâchis. Je me suis retrouvée si facilement. Ce film d'Agnès Varda qui traînait dans un dossier, mes aiguilles... Pour des béguins pour le marché de printemps de l'école, du temps pour moi un peu pour les autres quand même, parce que la vie est intense comme ça pour l'instant. C'était moi, jambes croisées sur le canapé, ma pelote, le thé qui refroidit, Sandrine Bonnaire très belle. 

Une après-midi les mains dans la terre. Je ne les avais pas retrouvé alors c'était sans gants. On avait travaillé le matin et c'était le temps d'être à genoux, un trou, du terreau, et la petite main concentrée qui jetait une à une les graines de haricots. Une graine d'arc en ciel haricot rouge! Vert, haricot vert! Mais non, il les voulait rouges. Puis bleus, puis jaunes. Bon on verra, on aura la surprise! Troisième année à goûter ces sensations, mou sous les pieds, accroupie ou penchée en avant, changer parce que ça tire là ou là. La première année et la terre que je dérangeais un peu après toutes ces années à attendre, pas très emballée par mon idée de potager. L'an dernier, moi et mon bébé dedans debout sur la grélinette, des haricots déjà et les petits pois qui n'avaient pas trop marché. Cette année je goûte à ce qui prend bien la forme d'une routine maintenant. J'ai en tête les expériences que je glane de discussions en rencontres, un peu de ma sauce, un peu de la leur. Je vole même le temps de planter de l'aneth et de la coriandre, pendant qu'ils ramassent les craies. Sur la terrasse sont dessinées des coccinelles. Même des bleues

On a dormi et c'était bizarre. Ainsi la vie reprendrait un peu son cours, la bulle de chaos se ferait plus fine. Quelques soirées plus tard je finirai un pull, c'était donc vrai... Regarde avec des poches, c'est trop chouette non? Dedans il aura l'image de ces temps sens dessous dessus, les repas de tartines pendant que les yaourt aux fraises de l'an dernier chauffaient. J'en avais gardé deux pour eux, encore congelées comme de gros bonbons rouges et au moment de les embrasser pour la nuit ils sentaient la confiture. Une odeur de printemps et d'amour. Le sable qui me pique les yeux sur le fauteuil à côté du feu, mi fatigue mi poussière d'étoiles. 




J'essayais d'écouter une émission sur le site France Culture, une histoire de véganisme et capitalisme, mais Melchior essayait de se bercer avec son chant inuit et je n'entendais rien du tout. Là haut ça dormait,  un coucher tout parfait. Notre pile de livres, nos montagnes de baisers et même pas besoin de remonter dire que si si c'était bien l'heure de dormir. A la place de la musique, cette chanson que j'écoutais tant quand il fallait bien que la mélancolie de ma vie sonne plus joliment. Cette longue période, prisonnière sur le papier mais avec la légèreté que me donnait cette certitude au fond que ça irait. Ça irait forcément, mon élan vital et ma vieille âme sous le bras. J'en rêve encore, au réveil ça a encore un peu le goût de quelque chose qui ne serait pas digéré et j'en suis toujours étonnée. Je change de piste, j'écoute Comme un légo en live plusieurs fois de suite, dans un autre onglet j'avance sur ma compta. Melchior ne dort toujours pas mais on est tranquille dans cette intimité, notre fil rouge depuis le début. Il est parti chez son frère pour leurs soirées garçon, je prends mon pyjama juste au cas où, mais je sais bien qu'il reviendra avec des croissants demain matin. 

J'entends parler d'une expo Bonnard à Londres et sur un coup de tête, comme Brueghel nous avait amené à Vienne, je prends billets de train. Je joue la fille qui lui fera une surprise pour nos 7 ans en avril, puis quelques heures plus tard je lui raconte tout, parce qu'on vit comme ça, à vivre tout au diapason, on tisse ensemble très ensemble, que ça aura plus de goût d'anticiper ces souvenirs ensemble. Les autres jours je vois un peu flou, je guette les minutes gratuites de la journée, celles sans chuchotements qui racontent tout ce qu'il ne faudra pas oublier. Je reconnais ce qui se met en place pour pallier l'angoisse. Pas tout de suite (toujours pas!) mais oui d'un coup ça m'apparaît, les histoires de balance et de calories, presque acheter sur un coup de tête un kitchen aid voire un thermomix (sic!)... C'est très efficace pour prendre de la place ces idioties, beaucoup de place, dans la tête et faire taire l'angoisse. Je prie pour un mode pilote automatique, j'ai l'impression que plus je pense plus je fais de dégâts. Une nuit je tue enfin en rêve ce sale mec avec qui j'ai passé 8 ans. En avant, en arrière, en avant, en arrière, comme mes enfants. 

On sera dix en tout, tu es sûre? Bien sûr que je dis oui, la perspective de visages souriants autour de la table et des garçons sur des genoux amis. La veille au soir j'ai mal aux jambes d'être restée debout si longtemps à cuisiner. Je barre sur ma liste, grande passion, le houmous, la pie aux épinards, les salades, le crumble. Il me restera les naans, les corn fritters, la crème anglaise et les cookies. Evidemment je lui demande s'il pense que ce sera assez? Il m'aime tellement comme je suis qu'il ne tique même pas. Tiens encore un instant à glisser dans ma boîte j'aime ma vie. Je finis les cookies, 564gr de chocolat vraiment?! en feignant d'ignorer qu'ils jouent avec l'eau dans la salle de bain, on verra plus tard. J'écoute un album de Bjork et François et Melchior ne sont pas encore réveillés. J'ai réussi à articuler deux mots ici, je ne suis pas si hagarde que ça. Le mode automatique est une veste qui gratte qui ne me sauverait peut-être pas tant que ça. 






C'était un week-end sans gâteaux, mais sur la table il y avait des croissants au chocolat. A 16h on s'était rendu compte qu'on n'avait pas mangé, et on s'est glissé ce petit regard gêné mais un peu amusé, toujours le même, qui dit que vraiment on est des parents indignes-à-l'ouest. On a remplacé le déjeuner par un goûter aux allures de petit-déjeuner, en vrai ça n'était pas si cacophonique que ça peut sonner. Le soir c'était bouillon, forcément, avec du tapioca pour Melchior. Tout le repas avec une cuillère en bois dans la main, et à faire des bruits de voiture pour les grands. La petite folie ordinaire, celle qui créent cet autre regard entre nous. Entre reconnaissance d'être dans cette famille là, et un peu de fatigue de vivre sur la lune. 

Je ne dis plus il faudrait que... et même en pensée il est plutôt chassé, ça enlève les grains de sable qui crissaient. C'est posé sur une liste et je vais y piocher. Oust la compta, ce mail et cette facture à éditer. J'espère que cette semaine on barrera le rideau en velours à installer, et peut-être même ce coin en haut qui pique les yeux quand on passe devant. 

Les soirées sont plus silencieuses. Souvent avant de partir dans mon igloo pas froid, sous la couette et sûrement trop de couvertures je m'assied sur le canapé, les mains sous la bouillotte. Quelques mots, une pensée ou une remarque, la journée, celle du lendemain, le livre qui m'a occupée pendant la tétée de bonne nuit ou l'émission de radio réécoutée. Ça dit on est bien deux, pas que cinq. On aura le temps de se le dire plus, bientôt, un jour, alors on patiente avec ces petits échanges piqués aux journées dodues. Un matin je laisse un mot sur la cuisinière, puis je l'enlève pour le réécrire. Dire ce qui tord le ventre, mais plus doucement. Ils ne me disent pas vraiment au revoir, des histoires de chevaux à installer dans le train qu'ils sont en train de construire, tant mieux. La route est un peu morne, je dépose le bonnet et le doudou tricotés en laine rouge à ce nouveau bébé, fil doré sur le portail pour ne pas déranger. Au bureau du mardi, le post it sur l'agenda, les bonbons dans la trousse, au frigo le gratin de la veille. 

Oh la tasse fumante n'est pas vide, ce gilet de berger avec son bouton en porcelaine, posé sur sa chaise hier soir pour une surprise de petit-déjeuner, les scones au cheddar que je glisserai entre deux menus, le pull que je voulais tricoter depuis longtemps, avec des poches qui les rendront jaloux. J'aurais envie d'attendre la prochaine respiration comme une carotte, et trahir le culte de l'instant présent. J'observe ces amis avec leur nouveau-né et je réalise comme je fais différemment avec les miens. Forcément me frôle l'idée que je fais moins bien, je lui dis pfff c'est mon 3ème bébé et tu vois comme je ne sais toujours pas faire! Il vaudrait mieux que je n'en ai pas d'autres! Moi je n'y pense pas à les poser quand ils dorment, à me dire que là ils n'ont pas forcément faim, je n'y pense pas à dire qu'il faut que je me préserve. J'ai l'impression que si je passe quelques années en apnée ça n'est pas si grave. Je ne sais pas bien doser entre les envelopper, rogner sur ma sève à moi... jusqu'où je les aide? 

C'est un jour à recharger en graines de tournesol les mangeoires dehors et à red velvet cake...  



J'étais retournée au lit endormir Melchior, enfin une histoire de re re re parce que ça faisait pas vraiment dix minutes que je m'étais relevée tout discrètement de l'avoir endormi. Le temps d'un demi rang et d'un thé trop chaud pour y mettre les lèvres. Odilon au bout du lit sur le matelas radeau, sous l'immense couverture en laine aubergine et celle, plus petite, en carrés de laine assemblés. J'entendais farfouiller dans le plafond sans même trop ciller, la maison des bois qui demande un peu d'abnegation en échange du privilège d'y habiter... c'est peut-être un troll finalement? Parce qu'on se demande quand même vraiment d'où ça arrive et par où ça passe ces petites pattes qu'on entend gratter, après des missions commando à combler tous les petits trous... Je me relèverai, encore, puis il prendra le relais... On finira par faire un gros feu et mettre ce bébé douillet devant, ce spectacle qu'il adore. C'est un peu comme si on le mettait devant la télé non? Mais en plus politiquement correct. Je lui raconte ma journée, mais trop. C'est comme des heures de travail en plus tout ces mots qui en  parlent, je dois digérer tout ce qui s'est vécu, mes filtres sont pour l'instant si fragiles. 

C'est un matin rose. Il est tôt pourtant il y a déjà eu des mots trop forts, des histoires de timing qui vont coincer. Tout à fait la vie à laquelle je croyais, je voulais échapper... Pourtant le ciel est rose, vraiment, et la route jusqu'à l'école sera belle. Seulement quelques heures et ce sera le week-end. J'annule un périple prévu depuis longtemps, j'ai des scrupules mais je suis contente de m'écouter, que le cocon et le rythme si précieux passent avant. Avant tout ce qu'on appelle la vie mais qui n'en est que l'ombre. Odilon s'est recouché sur le canapé, on l'y a laissé avec son bol de petites noix. Vision que j'emmène serrée bien fort sous mes paupières. 

J'entends toutes ces respirations autour de moi, dans le lit, sur le petit matelas dans notre chambre, et dans le grand lit juste en haut de l'escalier. Moi ça n'est pas si souple, si ample. Pas facile, ce soir, de trouver notre chose préférée de la journée, le petit rituel qu'on se raconte à table le soir. Je dois réfléchir un moment, souffler sur les larmes et l'épuisement, les cris qui sortent tout seuls quand je ne savais même pas que j'étais en colère. Ah je sais, c'est commencer ce petit gilet de berger pour Melchior! Il sera vite terminé et j'en ferai un autre. J'ai l'impression, au dessus de mes mains, que je pourrai bien ne plus m'arrêter. Dans ce tourbillon de mailles qui prend toute la place, pique la place des mots, le chemin cahotant devient plus lisse grâce à ces répétition. Maille endroit, maille endroit, maille endroit. Comme un balancement qui me chuchoterait tu tiens debout, tu tiens debout, tu tiens debout. Une tasse de thé aux amandes entre les mains, même. 

dimanche 13 janvier 2019






Ils sont partis tôt chez l'ostéo, Pépin n'avait pas trop envie d'y aller. Pour qu'il s'écoute un peu plus, on s'était dit que peut-être... Odilon et Melchior viendront au bureau avec moi, et c'est toujours gai ces séances à plusieurs, ça enrichit souvent ce qui se vit avec les patients. Parfois une maman me garde Melchior le temps d'une séance et repart toute pleine de ses câlins, c'est thérapeutique pour tout le monde. Un peu seule, pas très longtemps mais juste assez pour me permettre de boire un thé debout derrière la fenêtre, voir comme le ciel est rose. Sur un petite assiette une part d'un gâteau à l'apple sauce, avec des abricots secs et beaucoup de cannelle. Tout à l'heure on ira se promener, comme tous les jours, on parlera ou pas, on en reviendra tout amplifiés. On avait trouvé des glands germés la dernière fois, il faudrait les replanter. 

Les choses ont un peu changé, ma collègue est partie et d'un coup mon emploi du temps que je n'avais déjà pas assez lignes-rougesifié est devenu tout dodu. Naïve, nous poser juste au milieu d'une forêt n'aura pas suffi à ce que la vie coule naturellement d'un rythme tout doux et physiologique.. ça me semble un combat, tous les jours ou presque, et ce mot me semble tellement antinomique avec la douceur espérée. Que peut-on barrer dans ce qui se greffe à nos journées? Je regarde et re-regarde mon emploi du temps en réfléchissant aux suivis qui pourraient bientôt s'arrêter. Voilà, tu vas devenir l'ortho la plus efficace de la région! Je dis aux patients on se donne jusqu'aux vacances de février et on fait le point. Quelques heures en plus à la maison, à penser qu'un jour le printemps reviendra. 

Une après-midi je suis passée tout rapidement entre deux rendez-vous, je travaillais au cabinet-à-la-maison, et je les ai entendus tous les 4 au lit, François leur racontait leur livre préféré du moment. Je suis repartie  sur la pointe des pieds. On discute de l'été. Je mettrai bientôt le nez dans les graines, les dimanches à troquer avec les amis recommenceront. Cette année pas de gros ventre au dessus de la grelinette comme l'an dernier... J'aurai envie d'un été calme et lovés dans le terrier agrandi au jardin pour profiter d'une saison entière à regarder les choses changer. Et ne pas rater les récoltes! 

Dimanche, un gateau aux dattes et à l'orange, pour les petits goûters de la semaine à l'école. Pas de boulangerie, on a de quoi faire! Le nez dans des histoires de boulot, pénible et déprimant, mais je parviens à freiner à le petit vélo de malheur qui s'apprêtait à faire la course dans ma tête. Ils m'interrompent pour lire cet énorme livre sur les gnomes et je choisis de voir ça comme un cadeau.









Ça sent la pie dans l’appartement. Ma tante me raconte la sienne, en Écosse, ce soir aussi. Les repas de Noël qui durent, les jours d'après, la gravy aux poireaux et cranberries de mon côté, aux champignons du leur. Pépin me demande et ça comment on dit en anglais, et ça, et ça ? Alors c’est peut être le moment, alors je m’autorise à leur parler anglais, des petites choses par ci par là, en plus des histoires. Put your coats on, we’re taking a walk. Come on boys it’s bed time! L’âge adulte, enfin m’autoriser à me dire que c’est un peu ma langue aussi, cette langue que mes parents parlaient alors qu’ils me parlaient français à moi, et que je peux leur transmettre. 

On ne croirait pas qu'il n'est même pas 9 heures. La maison est déjà toute feutrée, assombrie, d'une ambiance qui nous fait chuchoter. Je suis seule, de cette solitude qui n'est jamais entière depuis que je suis mère, les garçons dorment, et Mackenzie qui vit avec nous en ce moment doit lire elle aussi. Il y a eu beaucoup de passage à la maison, des américains, des anglais, une fille au pair américaine, et on s’est demandé si ce rythme hoquetant ça n’était pas un peu trop pour les enfants. En même temps, pfiou, des bras en plus, c’est tellement ce dont on a besoin. A cinq on est tellement plein. Des câlins, des couchers qui durent des heures, la tête qui tourne de leurs bons mots et de fatigue. 

Mes yeux se sont brouillés plusieurs fois, sur cette route qu’on emprunte maintenant tant de fois par semaine. La décharge électrique en cette fin d’été, qu’on n’était plus sur le bon chemin avec Pépin. Qu’enfin je m’autorisais, again!, à déléguer... la rentrée de Pépin, dans cette école cocon à la pédagogie qu’il nous faut nous approprier. Elle nous en apprendra tellement sur la vie je crois. On a réorganisé nos vies, ajouté un lieu de travail plus loin, près de son école, avec ces enfants qui me plaisent tant et que je ne voyais pas au cabinet. Du bonus, et de l’énergie consacrée à s’adapter, encore. Cette énergie que je n’ai pas, sables mouvants et pleurs au dessus de la cuisine quand il faut encore en trouver pour les soupes qu’on enchaîne, soirs après soirs. On a quitté un peu de notre marginalité, notre vie hors du temps, et j’ai senti que je me retrouvais. Les vendredis soirs ont le goût d’une fête, la liberté du week-end, les dimanches soirs œufs et mouillettes en pyjama le goût d’une nostalgie de ma propre enfance. On fait sur mesure, et Odilon est à la maison avec Melchior. Peut être que lui, il se sentira bien en IEF, les temps à table à jouer avec les lettres et les sons lui vont tellement bien. Et le cocon qu’il étire, lui le encore petit bébé comme il aime à chantonner très fort.

On a fait la Bretagne, un peu de Belgique -mais ça pique encore quand on y retourne, chez moi en tout cas-, un peu d’Allemagne, de Paris, et puis l’Autriche et sa Vienne. On installe notre façon d’être parents, avec un peu plus d’assurance. De ceux qui aiment tant leur terrier et tant leurs bouffées d’air aussi. Peut-être qu’on essaie d’avoir le beurre et l’argent du beurre, en leur construisant cette vie dans la forêt et ces respirations aux journées dans les musées. N’empêche ça a grincé, un peu. On s’est regardé les yeux troublés, les mots malmenés, pris quelques rendez vous, ostéo? Bah on peut toujours essayer. Dans notre rythme visiblement ça coince, j’y reviens toujours, au rythme, j’y vois notre salut. Visiblement on pourrait mieux faire, il y a encore trop de flottements et les garçons s’y perdent. Alors on s’assoit, on se demande où mettre du rassurant, du constant, comment mieux dire et mieux faire. Je nous prescris plus de dehors aussi, fresh air is good for the soul. On se cherche des routines autour de la table aussi, toujours commencer le repas en allumant une bougie? Un soie ce sera bouillon, et les mardis, des crêpes tu crois? Tâtonnements sur un chemin molletonné... que les mots reviennent, c'est que je respire mieux. 

Bonne année! et merci pour les pensées chuchotées par mail...




Quand on est arrivé le 2ème matin dans la cour la jardinière cousait au soleil. Avant il y avait eu plein de bonjour, des oh la petite main!, des bras tendus même. Quand être accueilli sonne vrai. C'est un rythme différent, Pépin au jardin d'enfants tous les jours, qu'il faut réfléchir et calibrer pour que ça reste vivable après tant de liberté floue. Minuter sans trop en avoir l'air, ça n'aura bientôt plus un goût de faux, sûrement. 

A la bibliothèque de la plage j'emprunte un bouquin, Les variations Bradshaw, juste pour sa couverture aux éditions de l'Olivier. Comme avant, lors des sessions médiathèque-refuges, très nombreuses de 16 à 24 ans. Quand je n'avais pas une obsession à nourrir -les correspondances, Simone de Beauvoir, Marie-Antoinette ou Hannah Arendt- je prenais n'importe quel ouvrage blanc avec son arbre noir, et souvent c'était bien. Comme avant, dévoré en quelques heures, pendant une tétée ou une insomnie. Ça c'est nouveau. 

Ma grand-mère me dit je suis coiffée comme la poupée du loup car je me laisse pousser les cheveux. Je ne sais pas pourquoi ça me touche terriblement. Une coquetterie qui dit que la vie sera longue. Plus tard sur une plage, je rebroderai un goût de filiation, cette femme qui a la même voix que ma mère et évoque une place pour moi dans sa vie, après un silence de mille kilos. L'arrière goût d'acier lancinant peut enfin s'en aller, 6 ans, 8 ans? après. Je suis nulle pour les dates, surtout celles qui piquent. Ce sont les vacances pansement ou même peau neuve. J'en ressors des liens retissés, l'impression de faire vivre une mémoire qui jusqu'à présent avait le goût d'un oeil par le trou de la serrure. 

Maintenant on brode à deux, on tricote même à trois autour de la table. Les inconnus qu'on accueille à la maison, encore ce mot, parce que c'est ça qui fait que la vie est vivante. On se raconte, j'entends ce qu'on dit de notre vie et me dit ah oui c'est vrai c'est ça. D'ailleurs quand ils sont tous dehors il m'enlace et me dit dans le cou comme il aime notre vie. Pfiou que moi aussi, les instants minutés-pyjamas comme les soirées qu'on vole au sommeil. Ça travaille, quelqu'en soit la forme. V. qui reste 3 semaines avec nous nous offre une spirale d'herbes aromatiques, qu'elle construit avec une minutie qui m'attire. Moi j'essaie le point de broderie qu'elle m'a montré pour un cadeau en feutrine. Les mains s'agitent autant que les mots, on aspire l'une l'autre ce regard extérieur qui agrandit nos pas en avant. Ça picote un peu, son fils et ses angoisses, les miens et leur côté fourmis sucrées. Mais... des choses qui laissent une trace, qui ajoute des feuillets à notre album de vie. Juste bien. 


On avait écouté Lou Reed en rentrant en voiture du pique-nique à la source. C'est un endroit très spécial, sur le plan énergétique. Mes petits Robinson, voire sauvageons, dans l'eau fraîche à faire rougir les mollets, et le petit garçon qui nous accompagne, chapeau et chaussures, lui, au bord de l'eau les regardant. Odilon ton short va être mouillé! qu'il lui dit un peu rabat-joie. Mais il n'entend pas, ça ne lui parle pas, il n'est que sensations, que mouvements, les mots sont pâles à côté de cette dose de vivant. Ils servent à revivre, plus tard, à réaliser que c'est bien vrai. Quelques heures après, au lit les larmes aux yeux, mais dans le noir il ne le voit pas, je pense à voix haute mais comment on sait si on leur rend service

Je voulais appeler ma grand-mère depuis plusieurs jours. C'est que ça dure longtemps toujours, et que du longtemps je n'en ai jamais trop devant moi pour l'instant. Nos anglais, ce couple qui reste 15 jours chez nous sur le principe "logis-couvert contre services" étaient partis voir la ville, les enfants labouraient le coin de terre qui attendait que je me décide (bégonias ou pas?), le bébé calé chez son père et moi je découpais un jeu de lecture. Après quelques minutes, oh toi je sens que ça va pas! Ne pas pleurer, ne pas pleurer, qu'elle ne se dise pas que c'est grave, parce que ça ne l'était pas tant que ça non? 

D'un coup dans la gorge la boule qui flottait toujours un peu au-dessus des vagues grossit. Le chemin qui me semblait sur-mesure d'un coup gratte et vacille. Je leur écris pour les rencontrer? Cette petite école Steiner, peut-être un peu loin de chez nous, sûrement trop, qui pourrait faire une belle fenêtre sur le monde à nos garçons. Et soulager mes épaules qui sont lourdes de je-ne-fais-pas-assez-bien-ïte... Lui est moins sûr que moi, mais j'ai vraiment envie de cette ambiance là pour mes enfants. Par petits temps, car il ne faut pas trop séparer la famille collée serrée que nous sommes... Peut-être que je ressens l'envie de les retrouver, pour la 1ère fois. Ouvrir un peu la bulle, tu y crois, toi

Sur un banc, les pieds tout rouges d'avoir tant marché, je dis mais oui un cahier, un cahier d'eux! Il est rose, plutôt moche je crois, et traîne sur la table du salon ou le buffet jaune. Très vite, en quelques mots quand on passe devant j'y écris sous "août 2018" les bons mots, les petits grands évènements. Je te t'aime, ma vie c'est la préférée, les petites roulettes qui se font la malle. Quelques petits mots s'enchaînent dans ma tête, parfois, le soir. Il me faudrait une feuille, un cahier, mais il faut dire que chuchoter en moi ces derniers temps ça m'allait très bien. Puis toutes les petites mains qui se tendent, ailleurs, c'est devenu plus agréable que parler à haute voix, ici... un peu seule. La trace m'obsède toujours, bien sûr. Mais comme le talent manque, et la vie est si forte, c'est bancal et dissonant un peu. 

La maison est pleine, souvent. On est à trois autour des rosiers, j'ai le réflexe de parler anglais et eux de me répondre  en français. Comme le jour où Melchior est arrivé, je dis au revoir aux rosiers qui me griffent quand je passe trop vite sous la glycine, les rosiers qui sont trop rose pour m'émouvoir. Ils ont sûrement été plantés avec joie, alors je dis quelques pardon en tirant sur les racines. Une digitale y prendra place, la plante avec toutes ses cachettes à bourdons. Ils sont venus nous aider, en échange d'une petite place dans nos vies quelques semaines. Qu'est-ce qu'on fait avec de l'aide, quand on fait toujours sans d'habitude? Laisse, laisse, je peux le faire. Merci, merci, merci. Rien que faire avec, c'est agréable. Qu'il y ait d'autres mains que les miennes, ça force un peu moins l'invulnérabilité. 

Vouloir trop bien faire, c'est un peu cliché quand même. Pourtant j'ai mal aux jambes, cette après-midi là. Le four est chaud et la table pleine de cookies et de tartes pour les pique-nique à venir. Dans des pots j'ai anticipé le dessert pour après-demain, etc, etc. Je vire un peu parfaite femme d'intérieur là non? La veille, 20 minutes inespérées, Melchior ne s'étant pas réveillé alors que je me suis relevée après l'avoir endormi dans notre lit... je raconte des histoires de farine à François, lin et quinoa machin... D'un coup lui dire presque en colère bon sang j'ai dix minutes de juste moi juste toi et je te cause de farines en long en large et en travers, c'est quoi cette vie! C'est la vie tourbillon, pour un temps, qui nous laisse les yeux dans le vague et les lèvres ouvertes en un demi-sourire perpétuel... Il y a beaucoup d'amour et d'absurdité dans l'air. 





Une sieste à trois, mais lesquels? On vit les lits et les câlins musicaux ici, ça donne une belle chanson. Cette fois c'est moi et le koala, évidemment, et Pépin qui a dit que ses yeux piquaient tellement il était fatigué. C'est doux de l'entendre s'écouter un peu, ce petit verrouillé de l'intérieur... Longue, très longue, cette sieste. Je lis l'heure plusieurs fois en me levant. Ça me fait tellement de bien ces heures piquées par ci par là, en échange des nuits qui sont comme des miettes de biscotte. Entre les tétées, canapé, morceau de tabouret, je plante de la camomille dans le jardin. Je ne trouve pas le temps de déplacer le basilic pour lui donner plus de place, mais je vois de loin que les courgettes rondes ont repris du poil de la bête malgré les attaques vigoureuses (et répétées) des limaces... 

Le soir j'installe mes aiguilles sur le lit, je guette un chouette podcast mais souvent je n'arrive pas vraiment à entendre les mots bout à bout, je n'ai plus la tête à ça. La veille je l'ai attendu longtemps sur le canapé, après une longue conversation avec une éventuelle fille au pair. J'ai raccroché en me demandant si, aussi enthousiaste soit-elle officiellement à propos de la campagne, ma description de notre environnement boisé (sic) ne lui avait pas fait un peu peur... Mince. En fait il était tombé en panne, comme moi quelques jours avant. La campagne pour de vrai donc, et plus un véhicule, ah ah. Ces quelques jours cloitrés forcé avaient un goût de terrier pas si désagréables. J'ai sorti du pesto et des parts de clafoutis du congélateur, et les travaux de peinture ont bien avancé. J'ai bidouillé un gratin avec des tomates séchées, et le midi on avait jeté tous les haricots et les petits pois récoltés à une demi courgette dans du bouillon. 

Sur les wasa du beurre de cacahuète et de la confiture de framboises, je convertis tout le monde en un matin. On se dit jeudi les meubles, vendredi le jardin et samedi la maison, et ça devrait le faire non? Les programmes qui sur le papier roulent toujours, avant l'arrivée de ma famille en visite. Trois rideaux de cousus sur les cinq à faire, c'est forcément de bonne augure... On me parle depuis une plage et j'envie le bleu. Elle me parle en tant que maman d'une grande famille, elle a eu 4 enfants. Elle me dit, enfin comme toi, parlant de cette vie sans trop de bulles d'air mais joyeuse. Ça résonne rigolotement à mes oreilles, une grande famille, enfin moyenne-grande, mais c'est nous maintenant c'est vrai.